‹ L'éducation des classes moyennes et dirigeantes en AngleterreChapitre 57 sur 109 · SOMERSET · texte numérisé non relu

SOMERSET

Tiverton Middle School est le pendant de Hele's School à Exeter : externat où les frais d'études sont de 6 livres par an, et qui s'adresse aux petits bourgeois de la ville. Autant l'installation de Blundell's School est saine, confortable et riante, autant celle de la middle sdiool est misérable : située dans un vieux bâtiment mal distribué, sombre et malpropre, cette école est tout à fait sacrifiée. C'est pourtant, à part l'école primaire, la seule qui soit ouverte aux bourses modestes. Elle compte 65 élèves, qui restent jusqu'à quatorze ou quinze ans; 5 ou 6 seulement sont des fils de fermiers.

Taunton, capitale du Somerset, possède trois écoles secondaires: anglicane, wesleyenne et «indépendante. » Ce pays, où la vie est calme et facile, a séduit et retenu les fondateurs d'écoles en quête d'un site.

Independent Collège est logé dans de vastes bâtiments bien distribués, qui furent construits il y a une cinquantaine d'années par une société anonyme, au milieu de belles prairies : il ne donne pas de dividende aux actionnaires. C'est une véritable école pour la middle class, puisque les frais ne dépassent pas 40 livres (1000 francs) pour les boarders, tout compris. Quoique la région environnante soit exclusivement agricole, ce collège ne compte pas un seul fils de fermier parmi ses élèves. L'école est ouverte à toutes les confessions : en fait, sur 150 élèves, dont 35 externes, 105 sont non-conformistes. Le lieadnmUer est congrégationaliste.

L'enseignement est principalement moderne. Les

élèves restent jusqu'à seize ou dix-sept ans, en moyenne. Le lieachu aster, qui a professé pendant un certain temps à University Collège School, Londres, a adopté le système inauguré par M. Eve : la classification des élèves d'après leur force pour chaque matière d'enseignement. Il réussit, de la sorte, avec un nombre limité de maîtres, à faire avancer assez rapidement ses élèves. Les maîtres sont gradués des universités de Londres et de Dublin.

Queen's Collège, fondé en 1843 par les wesleyens, a dû coûter fort cher : c'est, au milieu de grands prés enclos, un monument du style a. Elizabethean », cher aux méthodistes. Cette école est restée strictement confessionnelle pendant quarante -cinq ans. Mais les affaires allèrent mal ; on nomma Jicadmaslcr un maître du Rugby qui, en arrivant, constata que la faillite était imminente. En 1888, la faillite vint en effet. L'école fut mise en vente. Le nouveau headmaaler lit appel à ses amis, constitua une compagnie anonyme, laquelle acheta l'école et l'administre aujourd'hui.

Queen's Collège donne un enseignement analogue à celui de l'Independent Collège, son voisin, et s'adresse à la même clientèle. Les prix sont à peu près les mêmes, environ -40 livres pour les hoarders.

Le lioadinastcr, linguiste consommé, — il sait le hollandais, le français, l'allemand, l'espagnol et le gallois, — a réussi à attirer les fils d'un certain nombre d'Anglais fixés dans l'Afrique australe; il leur apprend le hollandais en même temps qu'il leur donne une éducation anglaise. 20 p. % des élèves de Queen's Collège sont fils de colons anglais du Transvaal.

King's Collège. — Il semble que, décidément, le temps ne soit plus favorable aux écoles secondaires

confessionnelles {^ectarian). King's Collège est une de ces middle class schooU que AVoodard avait fondées dans plusieurs comtés d'Angleterre pour les fils d'anglicans particulièrement dévoués à l'Église établie. Tandis que le collège wesleyen faisait faillite, l'école anglicane végétait. Aujourd'hui 53 élèves, presque tous internes, vivent dans un grand bâtiment très morne. Les fées sont bas, moins de 40 livres pour les boarders tout compris; l'école s'adresse à la middle class, mais la middle class ne s'adresse guère à l'école. Si la société fondée par Woodard ne disposait pas de ressources considérables, provenant de legs et souscriptions, pour soutenir des entreprises coûteuses comme l'école de Lancing ou le King's Collège, de Taunton, celles-ci tomberaient d'elles-mêmes.

Nous avons visité plusieurs villes du Devon et du Somerset, régions agricoles par excellence, et dans les écoles secondaires de Tiverton, de Taunton et d'Exeter, à peine avons-nous rencontré quelques dizaines de fils de fermiers. Que deviennent les autres?

Les (( farmers. » — Le fermier n'attache pas plus de prix à une bonne éducation que le petit bourgeois des villes : c'est une notion qu'il n'a pas encore acquise. Envoyer ses fils dans une honnête grammar school, pour qu'on les dégrossisse et les instruise, pour qu'on leur ouvre l'esprit et leur apprenne à se conduire euxmêmes et à diriger les autres, ne lui paraît pas de toute nécessité : il ne croit pas que l'école ait tant de mérite, ou l'argent lui manque.

Les conditions sociales et économiques sont en effet peu favorables au fermier dans la région du sudouest. Les terres y sont très divisées, et le climat humide n'admet guère que les pâturages. Sur les terres de sir T. A., en Devonshire, une ferme moyenne représente un revenu de 200 à 300 livres (5000 à 7500 francs ) par an : là- dessus, le fermier doit payer son loyer (rent), sa voiture, les vêtements et la nourriture de la famille, son gin; il va chaque semaine au marché et se paie un bon dîner. Après cela, il ne reste plus grand'chose pour l'éducation des fils : s'il en a trois ou quatre, il ne peut certes pas payer autant de fois 40 livres par an pour les faire élever dans une bonne grammar school du comté; et, comme chaque paroisse rurale ne peut posséder un internat secondaire, le fermier n'a plus le choix qu'entre les écoles privées, qui ne manquent pas, et l'école primaire du village. Ah! l'école primaire, le fermier a été bien longtemps avant de se résigner à y envoyer ses fils : quelle cruelle blessure pour son orgueil de yeoman à la seule pensée que son fils dût s'asseoir sur les mêmes bancs que les fils de ses propres journaliers et valets de ferme.

Aujourd'hui : le fermier commence par laisser son ho[j courir et vagabonder jusqu'à dix ou onze ans, tandis que la mère essaie de lui apprendre à lire tant bien que mal. Puis on envoie l'enfant à une école privée, s'il y en a une dans le voisinage, sinon l'école primaire est l'unique ressource. Quand la quinzième année arrive, le fermier expédie lenfant à la ville voisine dans une de ces nombreuses boarding schooh foi' sons of gentlemen et, là, l'enfant est censé recevoir un finishing. Car le fermier croit, comme le boutiquier, qu'on peut parfaire, en un an, une éducation qui a été

à peine ébauchée. L'enfant revient au bout d'un an, étale des cahiers sur lesquels il a copié, d'une belle écriture moulée, quelques pages de manuel. Il est ancien élève de tel collège ou de telle school, et c'est tout, c'est-à-dire que ce n'est rien.

Les terres de sir T. A. sont sur le territoire de la paroisse de B. : le village compte un millier d'habitants, et toute la paroisse 2000. Le maître d'école de B. a 80 élèves, dont une dizaine fils de fermiers, les autres fils d'artisans, de manœuvres, d'ouvriers agricoles « Quand je suis arrivé à B., il y a trente ans, me dit cet instituteur, pour rien au monde un fermier n'aurait envoyé son fils à l'école fréquentée par les fils de ses ouvriers : il ne croyait pas cela polite. Les fermiers de B. plaçaient leurs fils comme hoarders chez le maître d'école de S., à quelques milles d'ici; ces enfants allaient bien à l'école primaire, mais ce n'était plus la même chose, ce n'était plus dans leur paroisse, le prestige paternel était sauf. Aujourd'hui les fermiers, soit que leurs préjugés ou leurs sentiments se soient un peu émoussés, soit qu'ils n'aient même plus le moyen de payer le board de leurs fils, se sont résignés, quelques-uns du moins, à en passer par l'école primaire de la paroisse. Je garde, s'ils veulent, leurs fils jusqu'à quatorze ans, en les poussant jusqu'au septième ou huitième standard. Puis le père se décide au grand sacrifice, il paie le (inishing dans une école qu'on pourra avouer... »

Le cas de M. S., le régisseur du domaine de sir T. A., est différent, mais non moins caractéristique. Lui, il tient l'éducation pour une cliose nécessaire, et qu'il faut soigner. Il a deux filles et un fils. Il a mis les filles dans une bonne école secondaire d'E.xeter;

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quant au fils, il a passé d'abord par l'école primaire de B., où il est resté jusqu'à quatorze ans; puis, comme le trajet en chemin de fer de B. à Exeter est court et les trains fréquents, il a suivi de quatorze à seize ans, comme externe, les classes de Hele's School, où il a appris un peu de tout, et même du latin. Aujourd'hui, son père a l'ambition de l'envoyer à Blundell's School ou à Exeter Grammar School, comme hoardei'^ pour un an ou deux. C'est un vrai sacrifice, une somme de 70 livres (1750 francs) prélevée sur un budget modeste. Mais le hoij aura fréquenté les messieurs de la ville; il sera ancien élève de Blundell's ou de Exeter School... Voilà la manie du finishinij chez un excellent homme, d'ailleurs plein de bon sens pour tout ce qui concerne son métier et son intérieur.

Dans l'Est, pays de grande culture, un fermier est un gentleman, disposant d'un assez gros capital ; il « vaut » quelquefois jusqu'à 10 000 livres (250 000 francs); aux temps de la prospérité, passée hélas! aujourd'hui, il avait l'habitude d'envoyer ses fils aux public schnols les plus célèbres, à Shrewsbury, ou même à Harrow. Obligé de se restreindre, il se contente maintenant des grammar schools des environs. Mais ses fils reçoivent encore une véritable éducation secondaire.

Quelques hommes dévoués ont essayé, il y a trente ou quarante ans, de créer pour les petits bourgeois, commerçants ou fermiers, alors plus dépourvus encore qu'aujourd'hui, des écoles secondaires : c'est ce qu'avait voulu faire Woodard; mais il avait d'avance limité son champ d'action en imprimant un caractère confessionnel et presque religieux à ses middle class schools. Un autre clergyinan, plus libéral, sinon moins fervent, conçut et exécuta la même idée, mais il se-

garda de mêler étroitement la religion et l'éducation : le Rév. Brereton fonda, en 1858, dans le Devon, la première county school. Il en a ouvert deux autres depuis lors, Tune en Norfolk et l'autre en Gloucestershire. Il a lui-même expliqué son intention « d'établir des counly schools, qui seraient absolument des %)ublic schools, et dans lesquelles la pension ne coûterait cependant pas plus de 40 à 50 livres par an; le futur fermier se trouverait ainsi lié dès l'école avec des hommes bien élevés, en même temps il y recevrait la préparation au métier. Pour cela, il fallait de grands internats, des public schools, sans l'inconvénient du prix élevé, avec un fonds solide d'instruction générale mais autant d'instruction technique qu'il serait possible, et de la meilleure qualité '. »

Il ne s'agissait de rien moins que d'enseigner lagriculture à l'école même : l'école devait être une farmscliool, une ferme-école, ou plutôt une école-ferme.

« Mais, dans les écoles qui ne sont publiques qu'à demi, ajoutait le Rév. Brereton, dans les écoles confessionnelles, Church schools, qui, en dehors de l'éducation, ont un autre objet, cet autre objet, si excellent qu'il soit, par cela même qu'il est différent, nuit au premier. Bien des parents ne peuvent s'adresser à ces écoles avec une confiance égale, s'ils cherchent une école vraiment publique ^ »

La county school (« pouvait-on trouver un titre plus honorable, plus populaire et plus répandu dans tout le

1. Conférence publiée par le Gloucester Journal, le 1" décembre 1888.

2. Ce dignitaire de l'Église établie qui s'exprimait ainsi, en 1888, confirme ce que nous disions plus haut : le temps n'est plus aux écoles confessionnelles.

pays que celui-là? »), la coimty school devait, dans l'esprit des fondateurs, se distinguer à la fois de l'école commerciale et de l'école diocésaine ou confessionnelle; elle devait être à la bourgeoisie du comté ce que sont les grandes public schools à l'aristocratie et à la haute bourgeoisie du pays tout entier. Mais justement, le farming, que le Rév. Brereton A'oulait introduire à l'école, ne serait-il pas ce second objet qu'il condamnait dans les écoles confessionnelles et qui devait nuire irrémédiablement au premier de tous, l'éducation, qu'on entendait donner libérale?

Sans doute, le Rév. Brereton avait ses raisons, des raisons qu'il croyait bonnes : « Quand je propose de remplacer les r/rauimar schools par des farm-schools, c'est que le métier d'agriculteur (the practice of agriculture) est devenu, en Angleterre, assez scientifique pour former une branche distincte de l'éducation : il peut se combiner avec les autres parties essentielles qui constituent l'éducation d'un Anglais. C'est le point autour duquel tourne une grande partie de mon plan ' . » Continuant de tracer son plan, le Rév. Brereton lixe ainsi les prix de pension :

(( A.. — 45 livres (1125 francs) par an pour les hoarders qui ne travaillent pas à la ferme et reçoivent sept heures d'instruction par jour;

« B. — 35 livres par an pour les hoarders qui travaillent trois heures par jour à la ferme et reçoivent sept heures d'instruction ;

1. Lettre S. lord Fortescue, patron de la Dcvon Counfy School, datée d'octobre 18G2 et citée dans Public sc/tools for Ihe middle classes, par le même. London, 1864, p. liiO.

Ce document, cité par lord Fortescue {ibid., p. 119), date de l'année même de la fondation de la Devon Counly School, 1858.

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