Décembre
A l'ouest, vers les rives de l'Avon taillées à pic dans le granit et unies par un pont suspendu, s'étend sur un plateau le faubourg élégant de Clitton. C'est là qu'habitent les descendants et les successeurs de Cabot et de ces merchant venturers, de ces négociants à la grande aventure, qui, ayant pris pour devise de leur puissante corporation : Indocilis paupcricm jjatl, portaient galamment l'opulence. Une foule de pittoresques villas, hélas! rongées par la pluie et par l'impitoyable vent d'ouest, se pressent le long des avenues gracieusement recourbées. Elles paraissent trop belles pour le Bristol d'aujourd'hui, tant déchu, et trop nombreuses pour les riches qui y restent. Beaucoup de ces villas sont abandonnées, ne trouvant ni acquéreurs ni locataires. Bien peu sont entretenues. Malgré tout, ce vaste Clifton, sur son plateau boisé, a encore un air de grandeur.
Les écoles de Bristol rappellent à la fois ce lointain passé et cette opulence; Bristol possède une école cathédrale, qui n'a point changé depuis Henri VIII, et une magnifique fondation, créée en 1886 par la corporation toujours riche et puissante des merchant voiturers.
Cathedral School. — A l'ombre de la cathédrale, dont certaines parties, les plus anciennes et les plus belles dans leur simplicité, sont du plus pur style normand, un vieux bâtiment gothique abrite l'école fondée par Henri VIII. C'est bien le type de ces cathedral sclwoh, où l'on enseignait les rudiments à quelques pauvres fds de bourgeois pour en faire à peu de frais des clercs : une maison pour le maître, une salle pour l'école. Celle-ci devait, d'après l'acte de fondation, recevoir 18 boursiers, qui s'engageaient à servir d'enfants de chœur à la cathédrale. Quand le headmaster
actuel arriva, en 1878, l'école n'avait toujours qu'une salle de classe et 19 élèves, les 18 enfants de chœur et un outsider. Aujourd'hui, à la suite d'une réorganisation en 1882, l'école compte 120 élèves et possède 3 salles de classe. Les frais d'étude peu élevés (6 guinées — 150 à 160 francs par an) sont abordables à tous les petits bourgeois. On s'efforce de garder les élèves jusqu'à seize ans pour les mener aux examens locaux de Cambridge. Le headiu aster., véritable éducateur, ne croit point qu'on puisse ni doive enseigner un métier à l'école : d'où ses démêlés sans fm avec les éternels « philistins » de la petite bourgeoisie. Il me cite un père de famille, qui peut fort bien payer 6 guinées par an pour faire donner à son fils une éducation générale et quelque peu libérale, mais qui le retire de la cathedral schoul pour l'envoyer à l'école des nierchant ventiirers où il sera, de bonne heure, spécialisé dans un métier : la raison décisive que donne ce père de famille prévoyant, c'est qu'il ne paiera plus que 5 livres, au lieu de 6 guinées par an (125 francs au lieu de 150).
Queen Elizabeth Hospital. — Au milieu d'un des vieux faubourgs de Bristol, au sommet d'un monticule abrupt, dans un vaste bâtiment, crénelé comme un donjon, Queen Elizabeth Hospital est un internat gratuit pour 160 enfants pauvres. Dans l'esprit de la fondatrice, cette école devait recueillir surtout les enfants des familles autrefois riches et devenues moins aisées : aujourd'hui, seuls y viennent les enfants pauvres. Les places, mises au concours, sont ouvertes à tous les enfants de Bristol dont les familles, résidant sur le territoire, n'ont pas le moyen de subvenir aux frais d'une éducation secondaire.
La plupart passent d'abord par l'école primaire; à
l'hôpital, de douze à quinze ans, on leur enseigne les éléments du latin, du français, des sciences, de l'anglais et du dessin. Les meilleurs sujets obtiennent des bourses pour quelque grainniar school.
Mais ce n'est pas tout que de donner l'instruction aux enfants pauvres, il faut encore qu'ils puissent faire leur chemin dans la vie, et la vie est particulièrement dure aux pupilles de la reine Elizabeth dans cette société anglaise qui repousse quiconque fut élevé (( par charité. » Les anciens élèves de l'hôpital n'osent pas avouer qu'ils ont porté le rabat, la longue lévite, la ceinture de cuir, la culotte courte et les bas jaunes : l'uniforme n'a pas changé depuis le temps d'Elizabeth. Et les parents, n'osant affronter ce préjugé, envoient leurs enfants dans de médiocres écoles privées, quand ils ont tout près d'eux les excellents maîtres et la forte discipline de l'Hospital. En outre, quels peuvent être les fruits d'une éducation que l'on abandonne trop tôt, dès la quinzième année?
Bristol Grammar ScliooL — Une sorte de cathédrale gothique, avec de fines rosaces, des vitraux de prix, des gargouilles bizarres, bâtisse singulière et magnifique, élevée à seule fin de recevoir une école. A l'intérieur, Tédifice est divisé en deux étages : au rez-de-chaussée, une dizaine de salles de classes, des laboratoires minuscules; à l'étage supérieur, un hall immense, qui serait trop vaste pour le plus grand collège d'Oxford, et, dans ce hall, aux quatre coins quatre classes enseignées en même temps, d'une voix à peine perceptible, par des maîtres qui craignent de se gêner les uns les autres : le vieux système barbare reconstitué de toutes pièces.
Bristol Grammar School, fondée en 1532, possède
un riche endowment; elle a été réorganisée et rebâtie en 1875. Le headmaster était alors un révérend docteur en divinité, politicien radical et maître impérieux : il s'était mis en tète de construire une « grande machine. » Comme il était très remuant, très criard^ comme il avait su acquérir une influence politique dans la ville, il imposa son caprice au conseil gouvernant de la fondation, puis aux charit;/ commissioners; et la graniinar scltool de Bristol est, pour l'éternité, fort mal logée dans un palais grandiose.
C'est un externat à l'usage de la bourgeoisie moyenne : les frais d'études sont de 9 à 12 livres paran. L'école est partagée en deux divisions : la division classique prépare aux universités, aux professions libérales, aux examens pour l'armée et le civil service; pour la division commerciale, le programme fut dressé après enquête faite en 1888 parmi les maisons de commerce de Bristol : ni latin, ni grec; en revanche, la correspondance commerciale en anglais, enfrançais et en allemand, et la sténographie.
Marchant Venturers School. — Comme tant d'autres corporations, merciers, drapiers, marchands tailleurs, épiciers de la Cité de Londres, pour employer ses fonds sociaux et perpétuer son nom, la corporation des merchant venturers de Bristol a voulu faire quelque chose de grand et d'utile : elle a fondé en 1888 et doté richement une école d'enseignement secondaire et technique. Sous des dehors séduisants l'architecte a abrité des aménagements fort bien compris : laboratoires de physique et de chimie, atelier de mécanique et de menuiserie parfaitement outillés *.
\. L'ensemble (bàliments et aménagemeols intérieurs) a coûté 1 125 000 francs.
L'école secondaire (nous laissons de côté, pour le moment, l'enseignement purement technique) compte 399 élèves, payant de 4 à 6 livres par an. Presque tous viennent de l'école primaire. A treize ans ils se spécialisent entre deux divisions, la division « commerciale » et celle des « sciences appliquées » : au bout d'un an, leurs parents s'imaginent qu'ils savent un métier et s'empressent de les retirer. La plupart des élèves quittent l'école à quatorze ans; un petit nombre seulement restent jusqu'à quinze ou seize.
Le but que se propose l'école n'est que trop clairement indiqué dans le programme des deux divisions. La division commerciale doit « préparer les boys pour le commerce, en les munissant du savoir qui leur sera, pmiicidièrcment utile dans leur travail journalier. » La division des sciences appliquées « fournit une préparation complète (complète training) aux boys destinés à devenir artisans (skilled artizans), chimistes, électriciens, mécaniciens, géomètres, architectes, etc. ». Sur les 300 élèves que compte l'école, 157 sont dans la division préparatoire, 143 dans la division commerciale et 100 dans celle des sciences appliquées.
Le headmaster ne s'est pas cru lié par ces dispositions un peu trop pratiques. Il a fait, dans la répartition des heures de classe, une place honnête aux langues vivantes, aux mathématiques, à côté des exercices du laboratoire ou de l'atelier. Cette école, véritable école d'enseignement spécial, rendrait de plus solides services si l'on y reculait d'un an l'âge de la spécialisation. Les fondateurs n'ont pas eu peut-être assez l'amour désintéressé de la science. Ils auraient dû oublier un instant leurdevise : /nc/oci/«s pauperiempati.
Clifton Collège, de fondation récente comme Marlborough, a su, comme son émule du Wiltshire, prendre rang à côté, peut-être même au-dessus des vieilles public schools. C'est un internat pour les enfants de la haute bourgeoisie. Merveilleusement situé, pourvu de tout ce qui fait le succès des public schools, Clifton est en pleine prospérité, et cela sans endowment.
Clifton, fondé en 1860 par une société d'actionnaires, fut toujours administré sagement : on s'est gardé de commencer par construire des bâtiments somptueux. En 1878, quand le R.év. Wilson ' prit la direction, les classes avaient lieu dans des baraquements; l'on s'est contenté de cette installation modeste jusqu'au jour où les finances de l'établissement ont permis d'élever des bâtiments permanents. En 1890, l'école, obligée de s'agrandir encore et d'acquérir un nouveau playground , a emprunté à cet effet 20 000 livres (500 000 francs). Elle porte allègrement cette dette. En 1877, au bout de dix-sept ans d'administration sous l'empire àxipropriclarij system, les actionnaires avaient fait abandon de leurs droits ; l'école a demandé alors et obtenu une charte royale : elle se trouve donc indépendante aujourd'hui; elle est entièrement maîtresse d'elle-même.
Clifton compte 600 élèves, dont un certain nombre d'externes. Les internes sont répartis dans les maisons de plusieurs maîtres , comme à Harrow. Pour les élèves au-dessous de treize ans, les frais d'études sont de 25 livres, et les frais d'entretien de 72 livres, ce
1. Depuis ma visite, M. Wilson a eu pour successeur M. Glazebrook, que j"ai vu à la lêle de Manchester Grammar School
qui fait, avec quelques frais additionnels, un total de 100 livres (2500 francs). Clifton est une école à l'usage des riches.
L'école est partagée en 4 divisions :
i° La.jii)nar school, où tous les élèves sans distinction reçoivent la même éducation jusqu'à treize ou quatorze ans;
2" La division classique, qui prépare aux universités et à VIndia civil service, et où trouvent place, à côté des classiques, les langues vivantes, les mathématiques et les sciences physiques;
3° La division moderne, dont le programme comprend le latin ;
4° Le ruilHarij and engineering side, qui prépare aux examens de Woolwioh et Sandhurst, à la profession d'ingénieur civil, etc.
University Collège, établissement d'enseignement supérieur, prépare aux grades de l'université de Londres et, en même temps, fait œuvre d'enseignement secondaire, puisqu'il prépare à la London niatriculation. Les étudiants sont reçus à l'âge de seize ans; l'on constate, à leur arrivée, et cela pour tous, venant des prioate schouh ou des grammar schools, qu'ils sont fort mal préparés à recevoir l'enseignement supérieur. Ce sont les mêmes plaintes qu'aux collèges de Manchester, de Liverpool, de Leeds et de Newcastle. — Il est juste d'ajouter que les meilleurs élèves des écoles secondaires, attirés par Oxford ou par Cambridge, délaissent l'établissement local d'enseignement supérieur sans y entrer.
A Bristol, le cycle de l'enseignement est presque complet de l'école primaire à l'université. Un seul anneau manque à la chaîne : c'est une bonne école
BHISÏOL 197
primaire supérieure, comme celles de Leeds et de Manchester. Les maîtres, généralement bons et suffisamment payés, prennent goût à leur métier. L'esprit public se tient à peu près à égale distance du « philistinisme » des barbares de Liverpool et de l'ardeur à s'instruire des citoyens de Birmingham.