COMPARAISON ET DIFFERENCES
grands lycées; Harrow, non moins ricliement dotée, éloigne par son prix (3500 à 4000 francs) les petits bourgeois; Marlborough, qui n'a jamais dédaigné au contraire d'élargir son recrutement, n'a pu, faute d'une dotation, abaisser le prix de pension au-dessous de 2000 francs, prix qui dépasse sensiblement celui de nos lycées. Malgré les réformes de la Charity Commission, il reste encore des traces nombreuses de distinctions sociales : à Birmingham, on donne pour 225 francs l'instruction de la High School qui en coûte 700 : inutile cadeau fait chaque année à quelques centaines de bourgeois aisés, tandis que la place manque dans les gr<immar schnoh et qu'une partie de la classe moyenne est obligée, faute d'écoles, de renoncer à l'édacation désirée; — à Exeter, à Tiverton, même anomalie : des dotations considérables dépensées jusqu'au dernier penny pour de luxueuses écoles à l'usage des riches, et rien pour améliorer les écoles fréquentées par la petite bourgeoisie.
En France, la clientèle de l'enseignement secondaire est, tout compté, plus nombreuse qu'en Angleterre, parce qu'elle est mieux pourvue et mieux renseignée : l'Etat, par l'offre, a créé la demande. Les garanties officielles de toutes sortes, inspections, examens, diplômes, égalité complète de traitement, ont donné confiance, et l'on ne trouve pas dans la petite bourgeoisie française cette répugnance des philistins d'outre-Manche à payer pour l'instruction.
L'Anglais en général ne tient pas en très haute estime la technique de l'école, la pédagogie traditionnelle; même quand il sent tout le prix du savoir, il ne croit point que celui-ci s'acquière suivant une règle uniforme applicable à tous les esprits. Si nous avons
la superstition des diplômes, si nous croyons volontiers et comme instinctivement à la vertu infaillible des connaissances scolaires, l'Anglais a la superstition de la vie pratique.
Le père anglais veut que les sacrifices pour l'éducation des entants soient aussi courts que possible; il règle sa dette en une fois; dès que son fils arrive au terme du bref séjour à l'école, il le met en demeure de se suffire. Le jeune Anglais se tient pour averti : il sait déjà qu'on ne se lève jamais trop tôt un jour de bataille et il a hâte de lutter. Le père français prolonge indéfiniment les sacrifices, négligeant par une sollicitude souvent aveugle de faire sentir au jeune homme, déjà amolli par l'étroite dépendance du régime scolaire, l'aiguillon de la nécessité. Combien de jeunes Français sont à la charge de leurs parents jusqu'à vingt-cinq et même jusqu'à trente ans sans qu'eux-mêmes s'en étonnent, sans que les parents s'en inquiètent!
Autre ditïérence fondamentale dans les moyens d'éducation. En France, l'internat est à l'usage de la masse; en Angleterre, il est réservé à l'élite. Nous avons l'internat à bon marché; les Anglais ont l'internat à prix élevé pour quelques privilégiés.
L'internat français est un grand niveleur. Egal pour tous, il unit sans distinction les riches, les modestes et même les pauvres. Sur tout le territoire, l'Etat met à la disposition des citoyens, pour un prix modéré, les mêmes moyens d'éducation, une instruction de la même qualité, donnée sur le même programme par des
COMPARAISOX ET DIFFERENCES 201
maîtres ayant reçu la même préparation. Ces moyens, tels qu'ils sont, ne manquent à personne nulle part en France. Beaucoup de gens qui gagnent peu trouvent au lycée une instruction que les gens de même condition ne peuvent se procurer en Angleterre au même prix ni même pour plus d'argent. Mais l'internat généralisé, donnant au père de famille qui habite à un quart d'heure du lycée la tentation de se décharger sur l'Etat de toute responsabilité, l'internat, ainsi compris, est dangereux : supprimant l'action éducatrice de la famille, il ne la remplace par rien. En tout pays, l'internat est un mal : il n'y faudrait avoir recours que dans l'impossibilité de s'en passer ; or on en use en France comme d'un moyen normal. Il en est de l'internat pour une société, comme pour l'organisme de ces drogues qui, prises à petite dose une fois par hasard, ont une vertu curative, mais deviennent de lents poisons, si par entraînement on en fait un constant usage.
L'internat à la française est une catégorie administrative : il n'a pas d'âme. Les internes sont non pas des enfants que l'on élève en même temps qu'on les instruit, des caractères que l'on forme, des corps que l'on développe, mais des unités numérotées, nourries, logées, surveillées et enseignées. L'internat anglais a une âme, le tutorat; mais le tutorat n'est praticable que pour un petit nombre, il coûte toujours plus cher que notre régime administratif : il est aristocratique. Sauf pour quelques milliers de familles qui recherchent une culture plus poussée ou une éducation donnée dans un milieu social plus exclusif, l'externat est la règle en Angleterre. Le père anglais ne consent pas volontiers à se décharger de sa responsabilité morale
sur une autorité anonyme; et quand, par exception, il recourt à l'internat, il est sûr d'avance que l'école remplacera la famille au moins dans une large mesure.
La plupart des enfants des classes moyennes en Angleterre quittent l'école entre quatorze et seize ans. A cet âge, le boy est déjà trempé pour la lutte : il veut apprendre un métier, gagner sa vie, être indépendant, devenir quelqu'un; et par là même, il est quelqu'un déjà. Il a une personnalité : ni compliqué, ni savant, ni raffiné, mais droit et fort, s'il est abandonné à luimême, il saura se diriger; il ne court pas le risque d'être, au premier choc, brisé par la vie. Ayant du ressort, une ambition d'ailleurs terre-à-terre, il n'est pas hanté de doutes énervants sur la destinée : à ses yeux l'homme est né pour agir, et il agit. Et c'est là sinon une philosophie très élevée, au moins une saine règle de vie.
A seize ans, le jeune Français n'est encore qu'un écolier. On cite ceux chez qui pointe la personnalité ; et c'est alors plutôt une intelligence qui sort de pair qu'un caractère qui s'affirme. L'écolier français ignore tout de la vie : est-il, par un revers de fortune, jeté prématurément dans la mêlée, n'attendez pas de lui, sauf par miracle, la décision et l'endurance. Il avait été de bonne heure voué à une étroite discipline qui devait l'enserrer jusqu'à dix-huit ou dix-neuf ans ; l'homme, chez lui, n'est pas encore né.
La supériorité du système français apparaît dans l'instruction : nous avons tout subordonné au savoir.
COMPARAISON ET DIFFERENCES 20. î
A seize ans, l'écolier français a appris beaucoup plus de choses que l'Anglais. Quand il sortira du lycée, il aura vu défiler toutes les littératures, toutes les sciences, tous les pays, toutes les civilisations; il lui restera une vue générale et très vague, peut-être une aptitude à tout apprendre, mais certainement de solide savoir sur rien. Autrefois on savait bien le latin à la fin des études, on connaissait à fond la littérature latine, un peu la grecque. Aujourd'hui l'attention est dispersée, l'esprit écartelé entre les sujets les plus divers, et l'on se demande qui triomphera de la culture ou de l'encyclopédisme.
En Angleterre, la plupart des enfants des classes moyennes sortent de l'école munis d'un savoir borné, mais assez solide : instruction en somme très médiocre, point de vraie culture. Lephilistinisme les guette, il les saisira, si plus tard l'homme fait ne complète peu à peu par refîort personnel le bagage de l'enfant. Une minorité peu nombreuse, en grande partie formée des privilégiés de la naissance et de la fortune, pousse les études jusqu'à dix-huit ans, et deux ou trois mille jeunes gens vont chaque année aux universités. Bon nombre de ces privilégiés, assez indifférents à l'étude, passent à l'action plus tard que les autres pour cette seule raison qu'ils sont plus riches; quelques-uns au contraire, très avides d'apprendre, vont rejoindre l'élite intellectuelle du pays. Cette élite a conservé plus fidèlement que nous le culte de l'antiquité : elle sait le latin au moins aussi bien et le grec sûrement mieux que nos brillants élèves de l'Université. Nous retrouverons plus tard ces esprits très finement cultivés dans les lettres, dans l'enseignement, dans les hautes fonctions publiques et même aux Lords ou aux Communes.
Que l'Anglais quitte l'école à quinze ans ou qu'il sorte de l'université à vingt-deux, l'achèvement des études n'est pas pour lui, sauf exception, la fin d'apprendre. Presque tous, avec une âpre volonté, continuent à s'instruire dans la vie. Et c'est dans la vie que nous jugerons des résultats lointains et décisifs de l'éducation anglaise.
TROISIEME PxVRïIE