CHAPITRE XIII
Le « Science and Art Department. »
En 1836, le Parlement ouvrait un crédit destiné à l'encouragement des arts industriels : la somme était mince, 1500 livres, pour un aussi vaste objet. Ce fut le point de départ d'un mouvement qui a lini par entraîner toute l'Angleterre : il en est résulté la création d'un département des sciences et des arts, ayant un budget de 635 470 livres (1892-93), — et étendant son influence sur l'enseignement donné à plus d'un million de personnes.
A l'origine de cette institution, nous trouvons, comme pour tant d'autres institutions anglaises, une commission d'enquête. A la demande de M. William Ewart, député de Liverpool, la Chambre des communes avait ordonné une enquête sur la situation de l'industrie et sur l'enseignement technique en Angleterre. La commission fut chargée, en outre, de rechercher les meilleurs moyens de répandre la connaissance (( des éléments du dessin et de l'art » dans la population industrielle du royaume K Elle constata
1. Nous retraçons cettehistoire d'après la notice très complcle
que l'industrie anglaise dépendait absolument de l'étranger faute de dessinateurs anglais, et qu'il n'existait dans le pays aucun instrument efficace d'instruction artistique. Le chancelier de l'Échiquier fit le grand effort d'inscrire au budget une somme de 1500 livres pour une école normale de dessin créée à Somerset- House. En 1840, le Parlement consacra 10000 livres à la création d'écoles analogues en province. Puis ce fut le tour de la science appliquée à l'industrie : en 1845, le collège royal de chimie est établi à Londres, dans Oxford Street; en 1851, dans Jermyn Street, l'école royale des mines K
L'école de Somerset-House ne donnant pas tous les résultats qu'on en avait attendus, le Parlement nomme, en 1849, une nouvelle commission d'enquête; de nouveaux crédits sont votés, et un département de l'art pratique est adjoint au Board of Trade. Une école d'art décoratif, ouverte à Mariborough-House, échoue devant la résistance des associations de patrons, qui lui refusent le droit de former des apprentis pour les industries d'art. Survient l'exposition universelle de 1851 : l'Angleterre s'aperçoit avec chagrin que, sans goût et sans imagination, son industrie est inférieure à celle des grandes nations continentales, et surtout à l'industrie française. Le gouvernement de la reine reconnaît qu'un effort sérieux est nécessaire; le modeste (( département de l'art pratique », qu'on avait déjà renforcé d'une division des sciences, devient le Science and Art Department ; il groupe les élé-
de M. Marius Vachon, dans son Rapport sur les Musées et les Écoles d'art eîi Angleterre. Paris, Imprimerie Nationale, 1890.
1. Ces deux écoles sont réunies sous le nom de Xonnal School of Science and Royal School of Mines à South Kensinglon.
ments épars : l'école des Mines, le Geological Survey, etc., en un mot, les établissements scientifiques ou artistiques subventionnés par l'État. En 1856, le département de l'Instruction Publique constitué, reçoit, comme apport, le Science and Art Department, que lui abandonne le Board of Trade et qui va s'installer à South Kensington.
Le Science and Art Department a, presque dès le début, renoncé à la méthode de l'action directe; il n'a pas cherché à organiser et à diriger dans tout le pays les écoles de science ou d'art ' ; il a procédé comme plus tard le département de l'éducation pour les écoles primaires : provoquant ou encourageant les initiatives locales, subventionnant les écoles existantes. Chaque année l'État lui fournit une certaine somme à distribuer entre les écoles qui suivent un programme officiel dressé par les fonctionnaires de South Kensington -.
C'est incontestablement le Science and Art Department qui a eu le mérite peu enviable d'inventer en 1859 le syslème du payment hy results, des subventions proportionnées aux résultats. A l'origine ce système était peut-être justifiable : il s'appliquait aux seuls cours d'adultes, que le département avait alors pour mission spéciale d'encourager et de subventionner. Peu à peu, des écoles de jour, poussées par la nécessité de se créer des ressources, ont adopté le programme de South Kensington qui n'était pas fait
1. Il faut excepter les écoles supérieures établies à Londres et destinées à former le personnel enseignant.
2. On dit South Kensington pour désigner le Science and Art Département, comme on dit Downing Street pour désigner le Foreign Office.
pour elles, se sont mises sur les rangs, ont préparé des élèves pour les examens, et se sont habituées à compter, pour vivre, sur les subventions qu'elles gagnaient de la sorte. Le département de Science et d'Art, peu à peu et comme malgré lui, influa profondément sur un grand nombre d'établissements, — non seulement, ce qui était naturel, sur les cours du soir, sur les écoles primaires supérieures, mais, chose autrement grave, sur beaucoup d'écoles secondaires * : son action dépassait les limites prévues; contre sa destinée première, sa fonction l'avait créé en quelque sorte organe d'enseignement secondaire.
Les subventions aux écoles sont distribuées par le département suivant divers modes :
1° Tant par tête d'écolier et par sujet d'examen traité, la somme variant suivant la note obtenue;
2" Tant par tête d'écolier, dans les écoles organisées entièrement d'après le programme du département;
3" Subvention en bloc pour la construction de bâtiments d'écoles;
4° Subvention pour l'acquisition de livres, d'appareils, etc. ;
5° Bourses.
Le programme d'examens comprend, pour les sciences, 25 numéros : depuis la géométrie jusqu'à l'hygiène, en passant par les constructions navales, la physique, la géologie, la physiologie, la métallurgie, la géographie physique, etc. ;
Pour l'art, tous les genres de dessin, avec leurs multiples applications à l'industrie.
1. Nous renvoyons à ce que nous avons dit plus haut <Ie Liverpool Inslilule et de liradford Grammar School, par exemple.
Le principal mérite du Science and Art Department est d'avoir, comme on l'a dit, « porté l'art et la science jusqu'à la porte même du peuple. » Son organisation, tout à la fois très compliquée et très souple, se glisse partout, s'adapte à toutes les circonstances. Avant lui l'enseignement des sciences n'existait pas en Angleterre; les universités le dédaignaient, les écoles secondaires l'ignoraient, les écoles primaires allaient au plus pressé. Il fallait former des maîtres pour l'avenir et, dans le présent, combler les plus grosses lacunes. Le département de South Kensington a créé une excellente école normale de sciences ' ; voilà pour en haut. — En bas, il a fait pénétrer l'enseignement de la science dans les plus petits villages : il attire les instituteurs de campagne aux cours subventionnés d'adultes de la ville la plus proche : une prime récompense le moindre résultat, n'eussent-ils enseigné dans leur école, avec quelque succès, qu'un seul sujet à un seul élève.
South Kensington en outre a secoué l'indifférence d'une foule de corporations municipales, d'associations qui, tout compte fait, ont dépensé, pour créer des écoles de science ou d'art, des sommes infmiment supérieures aux subventions de l'État. Avec des ressources modestes (de 6 à 7 millions de francs par an) et des moyens imparfaits, le département de South Kensington est parvenu à créer un grand courant sur
1. Chaque année, le département met au concours, pour les jeunes gens de seize à vingt ans environ, un certain nombre de bourses d'un montant assez élevé; il parvient, grâce à ce concours ouvert à tous, connu de tous, à découvrir dans les coins les plus reculés du pays les meilleurs sujets, les gens d'avenir. Ces « boursiers de la Reine » peuvent achever leurs études à l'école normale de Londres.
toute la surface de l'Angleterre. Dans ce mouvement général, les gens du Nord se sont tournés plutôt vers la science, et ceux du Sud vers l'art.
D'après le dernier rapport annuel (1893), il y avait 187 000 élèves dans les classes de science subventionnées et 2 035 000 dans les classes d'art (dans ce dernier chiffre sont compris plus de 1 900 000 enfants des écoles primaires recevant l'enseignement du dessin).
L'œuvre est fondée ; elle est assurée du lendemain : n'est-il point temps que l'on songe à en corriger les défauts? On pourrait, dans un grand nombre de cas, remplacer les examens aveugles par des inspections intelligentes; on devrait non plus centraliser des papiers noircis, cju'on évalue et paie tant la pièce, mais envoyer dans les écoles des inspecteurs qui jugeraient des résultats obtenus, mais aussi des moyens employés.
Au cours de notre enquête, nous avons constaté, sur mainte école secondaire, l'influence déprimante du système de payment hy resuUs : des écoles malsaines, encombrées, mal dirigées, vouées à la ruine, se maintiennent encore et font illusion, grâce aux subventions de South Kensington, obtenues en « bourrant )) un certain nombre d'enfants. D'autres écoles, bien dirigées au contraire, mais pauvres et dignes à tous égards d'encouragements, et qui vivent en réalité des subventions de South Kensington, les achètent trop cher; maîtres et élèves sont hantés par le programme de l'examen, d'où dépendent le succès et l'argent : la culture de l'esprit est sacrifiée à la préparation mécanique qui « paie » plus sûrement '.
■1. Voy. Acland and Smilh, Sludies in Sccondary Educalion,
Le Science and Art Department possède à South Kensington un musée d'art décoratif qui l'a puissamment aidé à répandre les connaissances artistiques et à former le goût. Ce musée contient des richesses incalculables : chaque année 1 900 000 visiteurs y viennent non par pure curiosité, mais pour s'instruire. Il a donné naissance à une série d'institutions analogues en province : 35 villes ont ouvert des musées pareils avec le concours actif de South Kensington. En vertu du règlement intérieur, c'est une sorte de magasin central : les écoles, les musées de province y trou • vent tous les organes de culture artistique , tous les instruments de progrès pour l'industrie. Aux musées de province, nés de l'initiative des municipalités ou des associations locales, la maison-mère de South Kensington, entretenue par l'État, fournit des conservateurs, envoie des objets en prêt ou accorde même des subventions. Les 35 musées de province, très visités, ne sont pas des cabinets d'amateurs, mais des établissements d'instruction. Depuis des années, dans les villes d'industrie, le nombre des visiteurs a toujours été en grossissant : à Birmingham, il approche d'un million de visiteurs par an; à Derby, 500000; à Bradford, 300 000; à Paisley, près de 400000; dans dix autres villes, les musées sont fréquentés par 200 000 à 300 000 personnes par an.
passim, p. 173-175, 229-230, 246-275; — Technîcal Edite, in Englaiid and Wales, publ. by National Assoc, 1889, p. 24.
En 1S88, à la Day Technîcal School de Bradford, un seul élève a passé, dans le mois de mai, 19 examens sur 19 sujets différents du programme de sciences; 3 élèves ont passé chacun sur 18 sujets, et plusieurs autres sur 16 et 17 sujets. L'école et les maîtres vivent des travaux forcés des élèves, rétribués par South Kensington.
228 l'Éducation en Angleterre
Cette assiduité du public est due à deux causes principales. D'abord, tout musée est une œuvre locale que chaque ville a vue grandir, a soignée elle-même; s'il existe, c'est parce qu'en effet beaucoup de citoyens de la ville, en ayant reconnu la nécessité, se sont réunis pour discuter l'idée, pour la formuler et la faire triompher; puis, le musée une fois ouvert, les souscriptions, les dons sont venus de toutes parts. La vigueur de l'initiative locale, la puissance de l'esprit public ont eu la part principale dans le succès. En outre les musées anglais sont merveilleusement agencés : ils attirent les visiteurs parce qu'ils ont réellement l'air d'avoir été créés et d'être entretenus, non pas, comme on pourrait le croire, pour les conservateurs, mais pour le public '.
1. « Tous les musées, sans exception, sont organisés en vue de satisfaire les visiteurs. L'installation scientifique en est toujours claire, l'installation matérielle irréprochable de goût, de propreté et même d'élégance luxueuse. 11 y a partout des catalogues à bon marché, des guides qu'on vend un ou deux sous, et qui sont fort bien rédigés. Chaque objet est accompagné de pancartes explicatives, très précises. La plupart des musées sont ouverts le soir, après dîner, afin d'en rendre l'accession plus facile à tous ceux qui travaillent dans la journée. •> (M. Vachon, ihid., p. 189.)