CHAPITRE XIV
Linstruction technique.
Malgré les encouragements du Science and Art Department, peut-être à cause de la résistance sourde des associations de patrons et des corporations ouvrières, également jalouses de maintenir l'antique apprentissage, l'enseignement technique ne s'était fait encore il y a une dizaine d'années qu'une place modeste où il était gauchement établi. — Les patrons résistaient, par dédain pour la théorie, par foi inébranlable dans la pratique (rule of thumb); presque tous fils de leurs œuvres, ou fils de self-made men, ayant tous passé de longues années dans l'atelier à apprendre les détails du métier, ils n'auguraient rien de bon de ces écoles où, pensaient-ils, l'on prétendait former d& toutes pièces des artisans accomplis. — Les ouvriers, encadrés dans les Trade-Unions qui ont fixé les conditions du travail, la durée de l'apprentissage comme le taux des salaires, redoutaient un rival de leur organisation corporative : les Trade-Unions seraient dépossédées de leur contrôle sur le marché de la main-d'œuvre, si des écoles techniques préparaient, pour chaque
métier, un nombre illimité d'apprentis ouvriers et d'apprentis contremaîtres; le stage des jeunes serait écourté aux dépens des vieux, qui avaient péniblement et lentement conquis leurs grades selon les anciennes lois de l'avancement.
Survint une crise économique. Les nations continentales envahissaient les marchés que l'Angleterre avait ouverts, et sur lesquels elle avait, de longue date, établi sa suprématie. Les étrangers affluaient en Angleterre et réussissaient, les Allemands surtout, par leur savoir, leur préparation professionnelle et la modicité de leurs prétentions, à s'imposer aux patrons comme employés, comme contremaîtres, comme préparateurs. L'Exposition universelle de 1878 , qui annonçait brillamment la rentrée en scène de la France, acheva d'inquiéter les Anglais. Ils sentirent confusément comme un danger pour leur prééminence économique, et, avec leur énergie coutumière, ils cherchèrent immédiatement d'où' il venait pour lui faire face. En 1880, une commission royale fut chargée d'une enquête à la fois sur l'instruction technique dans le pays et sur la situation économique de l'Angleterre. Dans son rapport, elle déclara que, pour l'éducation technique, l'Angleterre était en retard sur les nations continentales. Puis, passant en revue les industries qui intéressent le plus l'Angleterre et constatant les progrès faits en Allemagne, en France, en Suisse, les commissaires ajoutaient : « Le succès de nos voisins est dû principalement à une culture générale plus complète, à la connaissance des langues modernes, à l'étude de la géographie économique, aussi bien qu'à un plus grand soin dans le travail. Cette supériorité technique tient aussi aux écoles
supérieures industrielles, qui existent dans presque tous les pays du continent '. »
Ce rapport parut en i884. Dès lors la question de l'instruction technique était posée. Industriels, commerçants, hommes politiques, publicistes, pédagogues, se mirent à la discuter sans relâche : le nombre d'articles dans les journaux et les revues, de brochures, de conférences, de discours, publiés ou prononcés, est incalculable. Les partisans de l'instruction technique ne négligèrent rien pour faire passer leur conviction dans l'esprit de leurs concitoyens : cette (( agitation » aboutit, en 1889, au vote d'une loi.
Mais, avant d'analyser cette loi et d'en suivre l'application, quelles étaient les institutions qui donnaient l'enseignement technique, lorsque l'État intervint pour la première fois en 1889; — et qu'est-ce d'abord que l'enseignement technique? Quel est son objet? A-t-on la prétention de remplacer l'apprentissage et de supplanter l'atelier, d'enseigner le métier à l'école? — Partout et toujours, le bon sens, l'expérience et l'intérêt ont dicté la réponse aux partisans de l'instruction technique. Non, il ne s'agit pas de remplacer l'apprentissage, de supprimer la période préparatoire dans l'atelier, d'improviser, par la théorie, des ouvriers accomplis, des contremaîtres expérimentés. Mais l'apprentissage ne suffit plus; les métiers deviennent de plus en plus compliqués et savants -; il faut que l'école