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CHAPITRE XVIII

L'extension universitaire par l'enseignement.

L'université, après avoir étendu son action aux écoles secondaires par les examens et les inspections, allait l'étendre au peuple par des missions in partibus infideliuni.

En 1850, toutes les idées d'où est sortie la réforme des universités flottaient dans l'air : M. Sewell, felloiv d'Exeter Collège, Oxford, et plus tard « Warden of Radley », dans une lettre publique au vice-chancelier de l'université traçait, le premier, tout un plan destiné à mettre le haut enseignement à la portée de cette partie de la population qui aspire à le recevoir, mais ne peut venir le chercher à l'université ' : a Puisque nous ne pouvons amener jusqu'à l'université les masses qui ont besoin d'être instruites, pourquoi n'essaierait-on pas de transporter l'université jusqu'à elles? Car on le pourrait; on pourrait, en manière d'expérience, installer dans les grands centres manu-

1. Voyez Mackinder el Sadler, University Extension, etc., p. 6 et suiv.

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facturiers, au milieu de la population la plus dense, à Manchester, à Birmingham, des professeurs et des conférenciers (lecturcrs)... Peu à peu le système serait appliqué à tout le pays; des institutions analogues seraient créées dans les principales villes des districts les plus favorables, à Norwich, à Exeter, à Leeds, à Cantorbéry, à Newcastle, etc. Et les universités deviendraient, ce qu'elles doivent être, le centre et la source de Tinstruction pour le pays tout entier; elles conquerraient la sympathie et l'affection du peuple, sans sacrifier aucun des principes qu'elles sont chargées de maintenir. » En 1855, Lord Arthur Hervey proposait d'établir des rapports directs et constants entre la jeunesse des universités et les Mechanics' Institutes. Ce qui parut alors le rêve d'un généreux utopiste était devenu vingt ans plus tard la réalité.

Vers 1867, il existait dans plusieurs grandes villes d'Angleterre des associations de dames ayant pour but d'organiser des conférences. Les comités s'adressaient aux gradués des universités. Ces conférences (lectures), ayant lieu l'après-midi et réservées aux dames, réussirent si bien, qu'on voulut profiter doublement de la présence du lecturer dans la ville : on lui demanda de refaire le soir sa leçon pour les ouvriers et toutes les personnes en général qui sont occupées l'après-midi.

Le succès des conférences du soir dépassa toutes les espérances : il devint difficile de trouver des conférenciers en nombre suffisant.

Mais le grand défaut de ces conférences était de rester isolées; le conférencier ne venant qu'une fois, il ne s'établissait pas de lien durable entre lui et son auditoire : autant jeter une pierre tous les cent ans dans un abîme pour le combler.

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M. Stuart, de Cambridge, qui fut nommé plus tard à la chaire de mécanique, mais alors jeune fellow de Trinity Collège, fut appelé à Leeds, Liverpool, Manchester, Sheflield. Écossais ardent, enthousiaste pour la cause de l'éducation populaire, il sentit vivement la nécessité de coordonner les efforts dispersés. Partout il constatait les mêmes besoins. Trois classes de la société anglaise souffraient de n'avoir pas jusque-là participé à la haute culture : l'une formée de dames et de personnes de loisir; une autre appartenant aux classes moyennes, occupées tout le jour par leur profession; enfin la troisième, comprenant les classes ouvrières. L'université, pensa M. Stuart, devait aller à ceux qui ne pouvaient aller à l'université.

Au cours de ses nombreuses expériences, il fixa successivement les principaux traits qui caractérisent encore aujourd'hui l'œuvre de VExtension ^ 1" Les cours par série sur un même sujet substitués aux conférences isolées; l'étude approfondie d'une matière remplaçant la dissertation superficielle sans préparation ni suite; 2'' le syllahus, sommaire imprimé de toutes les leçons sur un même sujet, que le missionnaire distribue à ses auditeurs et qui, destiné d'abord à leur montrer comment on prend des notes et Ton résume, est devenu une sorte de petit manuel très savant, très complet, condensant tout l'essentiel, indiquant les sources, les ouvrages indispensables, donnant des conseils sur les travaux préparatoires, sur les études à entreprendre, indiquant les points obscurs

1. Le mot A^ Extension est exclusivement employé aujourd'hui pour désigner l'œuvre des missions universitaires. En ce qui concerne les examens locaux et autres, il n'a jilus guère ([u'un sens historique.

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à éclaircir par l'effort personnel, énumérant des sujets d'essais; le syllabus est devenu le guide de l'étudiant quand il se retrouve abandonné à ses seules forces; 3" les exercices écrits remis chaque semaine par les auditeurs de bonne volonté, et destinés à suppléer à l'interrogation publique ; ^iP la classe, par opposition au cours, auquel elle succède : le cours étant tout d'exposition et dogmatique, la classe est consacrée au contraire à discuter les textes, h provoquer les questions ou les objections et à y répondre.

Eq 1871, M. Stuart demande au sénat de Cambridge de donner au mouvement qu'il avait constaté dans le pays une consécration officielle et de tracer un plan qui pût suffire à toutes les nécessités. L'université devait se tenir prête à répondre aux appels qui lui seraient adressés, à envoyer des missionnaires dans tous les centres qui accepteraient les conditions posées par elle.

A peine la proposition de M. Stuart est-elle connue que de tous les points de l'Angleterre arrivent des pétitions pour l'appuyer. L'université charge un comité d'examiner la question, avec pouvoir d'établir des cours pour une période de deux ans à titre d'essai, et de nommer des examinateurs qui donneront une sanction aux travaux des élèves. L'expérience fut heureuse. Le comité devint permanent, et le sénat l'autorisa à organiser des cours partout où des comités locaux feraient appel à l'université en garantissant les fonds nécessaires; car il n'était jamais entré dans l'esprit de personne que ces cours dussent être faits gratuitement par les missionnaires de l'université. Les comités locaux entendaient bien les indemniser pour leur déplacement et les payer de leurs peines. Il

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s'agissait donc de régler une fois pour toutes la question financière. On adopta le plan de M. Stuart : séries de cours sur un même sujet, syllabiis, classe, devoirs écrits chaque semaine.

Les cours commencèrent à l'automne de 1873. Nottingham, Derby et Leicester s'entendirent pour organiser, à frais communs, un ensemble de cours sur trois sujets différents : littérature anglaise, science physique, économie politique. Ces cours furent professés par trois fellows de Trinity Collège, Cambridge. Au mois de janvier suivant, un autre cycle fut constitué dans la partie ouest du comté d'York (West Riding), et des cours, dont les sujets étaient l'économie politique, l'histoire d'Angleterre et la géographie physique, furent faits à Leeds, Bradford, Halifax et Keighley. Puis Liverpool, Sheffield, le sud du pays de Galles, l'ouest de l'Angleterre, furent gagnés à la cause ; enfin, de tous les points du pays, on demanda des missionnaires.

Partout les étudiants accouraient. Étudiants est bien le mot : car partout, dans toutes les classes, s'était manifesté le goût sérieux, persévérant, pour la haute culture. Ce n'était pas un amusement, une distraction passagère que l'on avait demandés aux universités, mais bien d'étendre à tous le bienfait de la science; on les adjurait de redevenir universelles et, selon la naïve expression du fondateur de Clare Collège, de ne plus (( mettre la perle sous le boisseau. »

En 1877, Oxford était entré en scène : pendant huit ans, ce fut une lutte opiniâtre et coupée de succès divers contre de terribles difficultés.

La moins aisée à vaincre était la difficulté pécuniaire : comment trouver dans un centre ouvrier la

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somme nécessaire pour couvrir les frais de douze conférences, et cela plusieurs années de suite? Oxford, frappé de cet inconvénient, tenta, en 1885, une expérience hardie en instituant des séries de six conférences seulement. Ce ne fut pas sans hésiter, sans se représenter que ce « mouvement pour l'extension de l'université » n'avait de raison d'être que s'il continuait à défendre les intérêts de la haute culture et s'il se gardait de devenir un pourvoyeur de distractions populaires. Réduire les cours sur un même sujet à six, c'était peut-être rompre l'équilibre de tout le système et modifier le caractère élevé de l'entreprise.

Il n'en fut rieu : V Extension conserva le sérieux et la sincérité * ; elle vécut, elle prospéra.

Pour mener à bien une pareille entreprise, l'action énergique et persévérante de quelques hommes est indispensable, et elle est décisive. Il est clair que, dans toute démocratie moderne, l'influence pour le bien, pour le mieux, appartient de plus en plus aux individus, ne fussent-ils que cinquante, ne fussent-ils même que vingt, qui, dans un dessein honnête et désintéressé, consacrent résolument leurs forces à la chose publique. Une poignée d'hommes déterminés et un but défini, c'est tout ce qu'il faut pour réussir dans un pays libre. Le succès de VExtension en est une preuve : rien ne saurait donner une idée de l'activité dépensée par les deux secrétaires organisateurs de VExtension pour Oxford et pour Cambridge. Puissance de travail, esprit d'invention, délicatesse de touche, fermeté de main, énergie et abnégation de

1. La durée des séries des cours a toujours été eu augmenlanl. Voici les moyennes pour Oxford : S semaines 1/2 en 1887-18.S8; 10 semaines 2/3 en 188'J-1890; 14 semaines en 1892-1803.

tous les instants : telles sont les qualités qu'ils doivent posséder et qu'on a trouvées en eux. L'un est M. Michael-E. Sadler, pour Oxford; l'autre M. R.-D. Roberts, ([ui remplit les fonctions de secrétaire pour Cambridge et pour Londres à la fois '.

Dès l'année 1877, un comité de gradués des universités de Londres, Oxford et Cambridge s'est constitué dans la capitale pour lancer des missionnaires sur ce terrain, vierge encore. Le succès, modeste au début, a sans cesse été croissant, et la victoire est aujourd'hui définitivement gagnée. Le comité londonien est parvenu à créer des centres très actifs, très vivants, dans les faubourgs et les quartiers populaires. Il a dû faire des concessions : en 1887, il a institué des séries de trois conférences, qu'il a appelées « conférences populaires » et qui, dans des milieux mal préparés, doivent ouvrir les voies à l'œuvre plus délicate, plus compliquée de VExtenslon.

Le comité de Londres s'est réservé naturellement l'immense domaine de la métropole avec les districts environnants. Oxford et Cambridge se sont partagé les provinces anglaises. Oxford a pris l'Ouest, Cambridge l'Est.

Voici quelques chiffres qui donnent une idée très nette de l'étendue et de la popularité de ce mouvement :

1. Je saisis avec empressement ceUe occasion de remercier ici MM. Roberts et Sadler qui m'ont fourni sur l'iiistoire du mouvement, avec infiniment de complaisance, une foule de documents et d'indications. Je leur dois aussi beaucoup de renseignements puisés dans l'excellent petit volume que chacun d'eux a publié. Cf. University Extension : lias it a future? by H.-J. Mackinder and Michael-E. Sadler. London and Oxford, 18y0; ce livre en est à sa troisième édition; — Eiahteen Years of University Extension, by R.-D. Roberts, Cambridge, 1891.

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En 1873, année des débuts, Cambridge envoyait des missionnaires dans dix centres qui réunissaient 3200 étudiants; en 1889-1890, il y avait, relevant de Cambridge, 85 centres, 125 séries de cours et 11 595 étudiants, dont 2358 avaient remis des devoirs chaque semaine et dont 1732 passèrent l'examen à la fm du cours.

Pour Oxford, les chiffres sont :

En 1889-1890, 109 centres, 148 séries de cours, 17 904 étudiants, 927 certificats accordés après examen.

Pour Londres :

En 1890, 130 séries de cours, 12 923 étudiants, 1972 devoirs remis chaque semaine (moyenne), 1350 certificats accordés après examen.

Et si l'on y ajoute les 1040 étudiants des cours faits par les missionnaires de Victoria University (Manchester), on arrive au total de 42 312 étudiants de V Extension. De 1885 à 1890, le nombredes étudiants a doublé.

Pour atteindre ce résultat considérable, les sommes dépensées ont été relativement peu élevées : on les évalue, pour l'année 1889-1890, h 19 100 livres sterling, soit moins de 500 000 francs, payées en grande partie, shilling à shilling, par les étudiants, la moyenne étant de 10 shillings par tète.

42 000 personnes, appartenant à toutes les classes de la société, surtout aux classes populaires, ont eu, grâce aux missionnaires des universités, accès à la haute culture : qui donc, il y a vingt ans, aurait osé rêver un pareil bienfait?

Les sujets enseignés sont extrêmement variés. Pendant l'année 1890, les missionnaires d'Oxford ont

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donné 90 séries de cours sur des sujets historiques, 64 sur les sciences naturelles (chimie, physique, physiologie animale et végétale, géologie, etc.), 33 sur des questions de littérature et d'art, 5 d'économie politique.

Et si l'on veut connaître entre cent autres quelquesuns des sujets traités : le siècle de Périclés (à Sheftield, en plein centre manufacturier); l'histoire de Florence (à Oldham, devant un auditoire de 600 ouvriers tisseurs et f] leurs de coton) ; la tragédie grecque (à Newcastle, au centre d'un bassin houiller); les peintres anglais; comment s'est formée l'Europe moderne; histoire d'Irlande; Chaucer et Spenser; la Révolution française; la prose au xix^ siècle; Shakespeare; la Divine Comédie de Dante; Hérédité et Évolution.

Le syllahus, remis par chaque missionnaire à chacun de ses auditeurs, porte en bonne place la note suivante : « A la fin de chaque cours, le professeur tiendra une classe, pendant laquelle il développera certains points qu'il n'aura pu traiter à loisir dans son cours... Il se félicitera si, pendant la classe, les étudiants lui posent des questions sur tous les points difficiles qu'ils ont rencontrés dans son cours. — Comme l'un des objets principaux de l'enseignement de VExtension est de servir de guide pour la lecture des meilleurs livres et de suggérer une méthode pour l'étude personnelle, les étudiants sont priés de vouloir bien consulter le professeur sur les livres relatifs à son sujet. — On espère que les étudiants, à moins de cas de force majeure, resteront pour la classe et remettront des essais chaque semaine. Seront seuls admis à passer l'examen à la fin de la série des cours les étudiants qui auront assisté aux deux tiers des

leçons et des classes au moins et qui auront remis autant d'essais. »

Le nombre des étudiants qui, à la lin de chaque série de cours, passent des examens sur les matières enseignées, a été en augmentant; 95 p, J^ de ceux qui se présentent sont reçus (en 1890,1732 dans les centres relevant de Cambridge, 1350 dans les centres relevant de Londres, 927 dans les centres relevant d'Oxford) : ces cours ne sont pas suivis comme une distraction, mais tous ceux qui ont de l'énergie et quelque loisir veulent participer, dans la mesure de leurs moyens, à la haute culture universitaire.

Aux examens de V Extension président des maîtres des universités, ceux-là mêmes qui décernent les grades universitaires. Tous s'accordent à dire, dans le rapport d'Oxford (novembre 1891), que toutes les compositions examinées seraient dignes de bons étudiants d'Oxford, et que plusieurs pourraient être attribuées à de futurs maîtres es arts ivith honoiir. Il en est même qui vaudraient à leurs auteurs le titre de felloiu.

En 1890, les universités d'Oxford et de Cambridge employaient chacune 24 missionnaires, et Londres, 30'.

1. Quand les conseils de comté ont entrepris, en \crLu de FAcl de 1891, d'organiser l'enseignement lechniiiue, ils ont été naturellement amenés à s'adresser au personnel enseignant de l'Extension qui avait déjà exploré le terrain dans tout le pays.

L'œuvre de VExtenslon s'est trouvée étendue et en partie modifiée. 11 a fallu doubler le nombre des lectwers : pour Oxford seulement, de 24 il est passé à 53. De même, le nombre des centres s'est élevé de 121 en 1890-91 à 270 en 1892. En 1892, 27 969 personnes suivaient les cours des missionnaires d'Oxford, au lieu de 17 904 en 1890. Les cours créés à l'instigation des conseils de comté et en application de la loi sur l'enseignement technique se répartissaient (1892) en 132 cours d'histoire, de

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Les missionnaires sont de deux sortes. Les uns, dont la réputation est déjà faite, pourraient occuper ailleurs des situations enviées, mais préfèrent cette vie agitée, ardente, épuisante, pleine toutefois d'intimes satisfactions. D'autres sont de tout jeunes gens qui viennent de passer leurs examens et qui désirent se former à l'enseignement, à la vie publique, ou, par simple dévouement, se consacrer à une noble cause.

La vie du missionnaire est extraordinairement active. Il fait des cours cinq soirs et trois ou quatre après-midi par semaine. Chaque cours représente une préparation de deux heures; de plus, environ deux cents essais d'étudiants à corriger par semaine. Gela dure douze semaines au printemps et douze semaines en hiver. Ajoutez les longs voyages en chemin de fer (l'œuvre des missions universitaires n'a pu prendre ce merveilleux essor dans les dernières années que grâce aux facilités nouvelles qu'offrent les trains rapides sur toute la surface du paysj. Plus d'un rnissionnan^e a fait 10 000 milles en une seule session. Mais quelles compensations en revanche! l'accueil enthousiaste, la chaude hospitalité partout, la connaissance de tous les aspects du pays, de la vie sociale, des traits divers du peuple anglais. Puis, de longues vacances pour se refaire, pour préparer de nouveaux sujets, travailler, produire même des œuvres originales '. Gomme les

lillérature, d'art et d'économie politique, et 261 de sciences naturelles. Ces chiffres sont tombés l'année suivante parce que bon nombre des cours organisés par les conseils du comté l'étaient seulement à titre d'essai.

•1. Voici le portrait qu'on a tracé du plus populaire des missionnaires de Cambridge : « M. Moulton nous paraît réaliser le type du conférencier itinérant : issu de quatre générations de pasteurs métliodisles dont la vie s'est passée à préclier l'Évan-

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missionnaires des universités sont fort en vue, on leur ofïre souvent de belles situations qui leur apporteraient le repos avec le profit. L'un d'eux, qui est clergyman, refusait une place de 30 000 francs dans l'Église. Or, le plus qu'ait jamais gagné un missionnaire, c'est. 12 000 ou 15 000 francs. Encore faut-il pour en arriver là un tempérament de fer et un talent peu commun.

Désirant consacrer solennellement l'institution de ÏExtciïsion, l'université de Cambridge décidait, il y a quelques années, d'accorder VaffiUation aux centres qui organisent un ensemble systématique de cours espacés sur une période de quatre ans : les étudiants qui, dans ces centres, auront suivi les cours pendant trois années consécutives et passé les examens, seront admis à l'université même et pourront y briguer le grade de bachelier es arts au bout de deux années de résidence au lieu de trois; c'est donc un an de résidence à l'université sur trois qu'on leur remet. En fait, très peu d'étudiants de l'jE'ajfeiisioji quitteront leur profession pour commencer une nouvelle vie; mais

gile à travers toute l'Angleterre, né, pour ainsi dire, en voynge et transporté de ville en ville par sa famille pendant ses premières années, puis fixé à Cambridge et enthousiasmé par ses éludes littéraires, il devait tout naturellement mettre un peu de son àme d'apôtre dans l'enseignement dos belles-lettres et faire pour VExtension, dans les îles Britannir|ues, ce qu'un de ses frères fait pour la foi chrétienne dans les îles de l'Océanie. Il y a, dans l'élat-major des lectwrers, plus d'un homme de cœur dévoué comme lui corps et biens à VE.rten.^ion et donnant à l'œuvre commune plus qu'ils n'en reçoivent. » A. Espinas, VExtension des universités en Angleterre, etc. {liev. int. de l'Eus., 15 avril 1892, p. 32fi.)

C'est ce iMoulton qui a réussi à passionner pour la tragédie grecque les bourgeois d'Exeter et les ouvriers mineurs de la Tvne.

cette décision venant d'un corps aussi conservateur que Cambridge et s'adresannt à la grande masse du peuple cliente de VExteiisioii avait une signification très haute sinon une utilité très pratique. « L'éducation universitaire était mise par là même, dit un auteur, à la portée du pays tout entier. »

Enfin Oxford a complété l'œuvre en créant une bibliothèque circulante et des réunions d'été pour les étudiants de VExtension à Oxford même.

Depuis cinq ans, Oxford réunit chaque année, pendant les vacances d'été, environ un millier d'étudiants de V Extension. Fermiers, petits bourgeois, filles de clergymen, instituteurs, artisans et mineurs, ils viennent, pour deux ou trois semaines, se donner l'illusion de cette vie intellectuelle, dans les cloîtres des vieux collèges; ils veulent sanctifier leurs efforts par un pèlerinage à la source sacrée. Pendant ces réunions d'été, on leur fait des cours très généraux, comme s'ils devaient plus que jamais oublier les intérêts éphémères pour la science immortelle; on leur montre les collèges, leurs beautés, leurs trésors, les collections, les bibliothèques; ils s'en retournent réconfortés. Beaucoup sont de simples ouvriers qui n'ont pu venir en quittant leur ouvrage que grâce à une bourse de voyage péniblement conquise '.

1. A Oxford, en 1891, le caractère de la réunion d'été a commencé à se modifier; on a prolongé la durée du séjour, on fait une part plus grande à l'étude. Entraînés par leur désir d'apprendre, les étudiants de VExtension, qui obtenaient comme une récompense et une distraction le privilège de passer quelques jours à l'université même, ont peu à peu transformé le summer meeting en une sorte de période de retraite scientifique. Ainsi, en 189J, 16 personnes ont profité de leur court séjour à Oxford pour travailler dans le beau laboratoire de chimie; l'année sui-

Cambridge invite aussi, mais quelques élus seulement, non pour les ravir, mais pour les pousser, pour leur faire passer dans les laboratoires, dans les bibliothèques, quelques semaines entièrement consacrées au culte désintéressé de la science.

Tels sont les traits principaux de l'organisation. Voyons maintenant comment elle fonctionne.

Pour les centres ouvriers, l'histoire du mouvement dans le Northumberland est tout à fait caractéristique. Dans l'automne de 1879, un cours d'économie politique fut organisé dans quatre villes du bassin de la Tyne (Newcastle, Sunderland, North Shields, South Shields). Des auditoires très mêlés assistaient à ces cours; il s'y trouvait des mineurs. A la fm il y eut un €xamen : la première place fut prise par un ouvrier mineur, la seconde par la fille d'un riche industriel, membre du Parlement. Les mineurs qui avaient suivi le cours, ayant à leur tête le lauréat, commencèrent avec enthousiasme une campagne dans le bassin houiller pour faire instituer des conférences analogues. On tint des meetings; on forma un comité. Et l'été suivant, cinq villages du bassin eurent leurs cours

vanle, c'est G2 éludianls qui sont venus de 8 au 26 août faire des travaux pratiques dans ce même laboraloirc licndanl quatre heures par jour.

Un étudiant du summet- meeting de 1S92, contant ses impressions, a écrit : « J'ai rencontré beaucoup de gens qui s'imaginent que lorsqu'on va à Oxford, on n'a rien autre à faire qu'à prendre part à une série ininterrompue de pic-nics littéraires; mais j'ai pu constater au contraire qu'on s'y livrait au rude labeur de l'étude saine et approfondie. »

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populaires que vinrent suivre 1300 rninears. Les billets coûtaient pour 12 leçons 1 shilling pièce, c'est-àdire 1 penny par leçon. Les fonds nécessaires étaient complétés par les propriétaires des houillères, par des sociétés coopératives locales, par de simples particuliers. Le mouvement une Ibis lancé ne s'arrêta plus qu'en 1887, année de grève. Les sujets traités étaient, avec l'économie politique, l'histoire d'Angleterre, la géologie, la chimie, la physiologie, la géographie physique et la littérature anglaise.

Les résultats furent surprenants : uu, mineur n'ayant jamais fréquenté l'école, et descendu dans la mine encore tout enfant, parvint à acquérir une véritable compétence sur certains points de l'histoire littéraire. Deux autres ouvriers devinrent très érudits sur la géologie locale : tous deux ont recueilli et classé des collections de fossiles provenant des mines. Un autre a préparé toute une série de coupes histologiques qui feraient honneur à un naturaliste de métier.

Le sérieux , Tardeur avec lesquels ces hommes écoutent et profitent, la précision de leur langage sont admirables. Un missionnaire de l'université, après son cours, causait dans un groupe de mineurs : on en vint à parler de l'Histoire des Sciences Indactives de Whewell. L'un des mineurs se prit à dire : « Ah ! voilà un livre que depuis longtemps je désire voir. Stuart Mill l'attaque sur un point; mais, autant que je puis juger. Mil! a tort. » Oui s'en irait discuter à Anzin ou à Decazeville, entre mineurs, la classification des sciences d'Auguste Comte ou le Discours de la Métliode'^

Un mineur du Northumberland écrivait à un journal local, en 1883, à propos des missions universitaires :

« Je connais plusieurs personnes qui font 6 milles

(plus de huit kilomètres) pour se rendre aux cours de VExtension. Bien mieux, il y en a qui font jusqu'à 10 milles pour suivre le cours en ce moment. »

Un des missionnaires d'Oxford a en plusieurs endroits des auditoires de 600 personnes, tous ouvriers. On lui remet 40 ou 50 essais chaque fois. « L'orthographe, dit-il, n'en est pas très correcte; mais ils sont pleins de vues originales. » Après le cours, pendant la classe , ses auditeurs lui posent mille questions curieuses. Leur soif de s'instruire est inextinguible. Et il lui est arrivé, pour ne pas être retenu là toute la nuit, après plusieurs heures passées en questions et objections sans nombre, de faire éteindre le gaz '.

Après les centres ouvriers, si nous voulons l'histoire d'un centre mixte, comment Buckingham, petite ville de 3400 habitants, dans une région agricole, fournit-elle un auditoire assidu de 140 étudiants?

En 1888 , à une réunion de la debalhig sociely locale, le headniaater de la gramniar school lança l'idée de créer dans la ville un centre d'extension : cette proposition fut froidement accueillie. On objecta que la ville, trop peu peuplée d'ailleurs, ne lisaitguère que les journaux. Un an plus tard, l'idée fut reprise; on cita l'exemple du nord de l'Angleterre. Une grande assemblée convoquée à l'hôtel de ville nomma un comité, avec le maire comme président. La ville fut

1. Dans une brochure, dont nous reproduisons ici même une partie {Le Rôle Social des Universités, Paris, A. Colin, 1S92), nous avons conté en détail l'émouvante histoire de ÏExfension dans un centre minier du Nord; nous avons cité de nombreux témoignages de reconnaissance adressés par les mineurs aux missionnaires des universités (p. 3i-oI).

travaillée par de chauds partisans de l'idée; en janvier 1889, on demanda à Oxford six leçons sur un sujet historique. Chaque leçon revient à 6 livres sterling (150 francs); pour avoir une série de six leçons, il fallait garantir un capital de 36 livres (900 francs). Plusieurs particuliers s'engageaient à combler le déficit, si l'opération se soldait en perte. La campagne recommença pour placer les billets à 5 shillings, donnant droit aux six leçons. Des personnes généreuses prirent plusieurs billets qu'elles cédèrent ensuite pour 3 shillings 6 pence. Tous les frais furent ainsi couverts.

Au mois de mai 1890, je me rendis à Buckingham pour assister au cours du missionnaire d'Oxford. A luiit heures et demie du soir dans une grande salle de l'hôtel de ville, cent cinquante auditeurs environ. Point d'ouvriers de fabrique, mais quelques artisans ; petite bourgeoisie provinciale, gens aisés en apparence, mais modestes; les deux tiers de femmes, beaucoup de jeunes filles; des hommes faits, des jeunes gens; tous les clergymen des environs, des petits boutiquiers, des clercs d'hommes de loi, des instituteurs primaires. Un certain nombre d'auditeurs sonc venus de 10 à 12 milles à la ronde et s'en retourneront à dix heures du soir sur les routes.

Le professeur est le révérend Hudson Shaw, l'un des plus brillants et des plus populaires de l'étatmajor d'Oxford, un homme de trente-cinq ans, à moustache blonde, sans rien de « révérend », plein de santé, (( d'esprits animaux », comme ils disent, figure ronde et haute en couleur de l'Anglais énergique et bien nourri. Il porte la courte robe universitaire. II se tient sur une petite estrade, debout devant un

pupitre de voyage en métal, la main droite appuyée sur une chaise.

Il lit sa leçon, fort bien d'ailleurs, sur un cahier manuscrit. Son sujet : les Anglais caractéristiques : Sir Thomas More — Sir Walter Raleigh — lord Strafford — Samuel Johnson — William Wilberforce — Charles Kingsley. Il est à sa troisième leçon; il trace la carrière de lord Strafford. Il veut, dit-il, rendre justice à un homme d'Etat dont la vie n'a pas rencontré un historien. L'auditoire — du moins la partie la plus jeune de l'auditoire — cherche dans la leçon des allusions à la politique présente et saisit les occasions de manifester ses sentiments. Le conférencier ne se prête cependant pas à ces mouvements. Il reste historien. Mais il y a deux, camps dans la salle : les fervents royalistes et les chauds parlementaires. L'assistance prend un intérêt presque actuel à cet exposé de la politique du xvir^ siècle. Les rapports de l'Église et de l'État, la question d'Irlande étaient déjà alors des questions brûlantes. Une moitié des assistants prend des notes sur la page blanche du syllahus ou sur de petits cahiers. La conférence achevée, — au bout de trois quarts d'heure environ oud'une heure, — M. Shaw descend de son estrade, se place devant une table cliargée de livres; il développe et défend certains points de sa leçon où il a pris parti contre tel ou tel auteur. Maintenant il parle d'abondance, il déploie ses qualités d'orateur et de dialecticien. Il parle simplement, avec « gônialité '. » Puis il donne des indications sur les

1. M. Shaw me dit qu'il préférerait ne pas lire, mais parler ses conlcrences. Il a été amené par l'expérience à ahamlonncr son système favori : « A parler on perd son temps, on emploie trop de mots. En une heure de lecture, on en dit deux fois autant qu'en une heure de causerie. »

livres à lire. Enfin, il se met à la disposition de ses auditeurs pour répondre aux questions qu'il les invite à lui poser. Il discute avec un véritable esprit scientifique les sources, les points douteux, les objections.

Cette deuxième partie du cours fait visiblement plus d'impression que la première sur l'auditoire. Personne n'a quitté la salle; tous sont toujours là, attentifs.

Après la première leçon, M. Shaw avait reçu cinq compositions; à la troisième, il en reçoit dix. Il reprend le train le lendemain matin, et va faire, le soir même, une leçon à Brigliton.

Exeter, quoique situé au centre d'un des districts les plus arriérés du royaume, est devenu en très peu de temps un des foyers les plus actifs de VExtension. L'histoire est à peu près la même qu'à Buckingham. M. Moulton vint conquérir Exeter à Cambridge, comme Buckingham avait été gagné à Oxford par M. Hudson Shaw. Les cours commencèrent en janvier 1889. Dès le début, grâce à l'activité infatigable des deux secrétaires locaux, M. H. Macan, maître de science à la gvammar school, et Miss Montgomery, le succès fut considérable et il ne s'est pas ralenti depuis lorj.

Exeter n'est pas une ville de grande industrie; on ne s'adressait donc pas spécialement aux ouvriers, comme dans les villes du nord et du centre, mais aux classes moyennes, à la petite bourgeoisie. Durant la deuxième année (1890) le public régulier des cours s'élevait à 300 ou 350 personnes : 210 aux cours de l'après-midi dont 100 restaient pour la (( classe »; 170 aux cours du soir, dont 80 pour la « classe. » 81 remettaient chaque semaine un travail écrit sur un sujet proposé par le professeur. A la fin de la période

310 LÉDUCATIO.X EN ANGLETERRE

d'enseignement, 68 se présentèrent à l'examen et C3 furent reçus. L'auditoire des cours comprenait un grand nombre d'instituteurs et de professeurs des écoles locales; il se répartissait ainsi :

Fcieajtïes.

Professeurs de \a. iniddlc sc/iuol (filles) IS

— — high srhool (filles) f,

Institutrices des écoles primaires 7

— d'écoles privées S

Gouvernantes 23

Il4»IIIUIOS.

Instituteurs primaires ;j

Professeurs d'écoles privées 5

Mivtes.

Élèves d'écoles diverses Ki

Employés de bureau ou journalistes 7

Comptables, employés de commerce 10

Ouvriers 7

Servante (housemaid) 1

Le comité d'Exeter avait décidé, d'accord avec M. Moulton, que l'année 18S0 serait entièrement consacrée à l'étude de la pensée et de l'histoire grecques (Greek life and thouglit). L'auditoire très mêlé que nous venons d'analyser a suivi, avec intérêt et profit, — témoin les travaux remis et les examens passés avec succès, — les cours de M. Moulton sur la tragédie grecque, qui avaient déjà soulevé l'enthousiasme des mineurs du Northumberland; ceux de M. J, Grant sur l'histoire grecque de Solon à Périclès; d'autres sur la vie publique et privée en Grèce, sur Vlliade, sur la mythologie grecque, etc. On alla même jusqu'à jouer une pièce « à la manière grecque » de M. ïodhunter, Hélène à Troie, dont les principaux

rôles étaient tenus par des étudiants de V Extension ; et les interprètes reçurent les félicitations de l'auteur qui assistait à la représentation.

Le centre d'Exeter, si vivant et si ardent, réussit à grouper en une sorte de syndicat, le premier en date, tous les centres de la région environnante : l'Association du sud-ouest pour VExtensïon^ qui publie un journal. Trois autres associations du même genre se sont constituées depuis : pour le sud-est, pour le Yorkshire, et pour les comtés de LancashireetCheshire.

Les centres ne se comptent plus où les fils de gentlemen et les filles de la bourgeoisie viennent s'asseoir sur les mêmes bancs que les apprentis, les artisans, les petits boutiquiers et concourent avec eux. Voici, par exemple, la liste des étudiants de VExiension à Abergavenny qui ont passé c( avec distinction » l'examen au printemps de 1890, — les sujets étaient : poètes anglais; langue française — :

Miss Herbert, âge moyen, institutrice primaire ; M. J. Baker Gabb, jeune, clerc de notaire; M. Morgan, jeune, aiguilleur sur une ligne de chemin de fer; miss Vigan, jeune, fille d'un clergyman; M. Griffith, jeune, plombier; Fraulein Zarnbûhl, professeur dans un pensionnat de jeunes filles.

Partout un grand nombre d'instituteurs et d'institutrices primaires viennent assister aux cours de V Extension pour compléter et renouveler leur bagage, et se retrempent ainsi pour leur œuvre quotidienne; par suite, les enfants du peuple eux-mêmes se trouvent participer indirectement aux bienfaits de l'éducation universitaire; enfin, une bonne partie de l'immense classe des employés de commerce, des petits boutiquiers, tenant le milieu entre la bourgeoisie et les

312 l'Éducation en Angleterre

classes ouvrières, a été secouée de sa torpeur : tous excellents effets sociaux de cette belle œuvre de l'Extension '.

Grâce au dévouement de quelques missionnaires, les universités ont fait beaucoup de bien dans tout le pays à toutes les classes de la société, et principalement aux plus déshéritées. Mais, par surcroît, elles s'en sont fait aussi beaucoup à elles-mêmes, presque sans le vouloir, sans le chercher, par cela seul qu'un vrai bienfait est deux fois bon, puisqu'il améliore celui qui reçoit et celui qui donne.

Une trentaine d'hommes de bonne volonté parmi les deux mille qui passent chaque année par Oxford ou par Cambridge, c'est peu si l'on envisage le nombre, c'est assez pour agir comme levier sur la masse inerte.

1. Nous avons dit que les organisateurs ûeVExte7ision avaient été amenés à prendre pari au mouvement en faveur de l'instruction technique. Sans renoncer en aucune façon à faire pénétrer dans le peuple le goût de la haute culture, — leurs programmes et leur esprit n'ont pas changé sur ce point, — ■ ils ont prêté leur concours au.x conseils de comté. Ils ont pensé, avec raison, que VExtension était assez souple pour suivre celte évolution de l'opinion publique et assez riche en hommes pour fournir de bons maîtres à la clientèle du nouvel enseignement, et qu'enfin il serait bon que cette vaste organisation en formation sur toute la surface du pays fût rattachée par quelques liens aux vieilles universités. Ils ont, une fois de plus, servi de trait d'union entre les temples sereins de la science et le peuple engagé dans le combat pour la vie. Mais ils ne doivent pas oublier que la nouveauté de leur entreprise, son originalité, sa force et sa beauté, c'a été d'offrir et de faire goûter au peuple la culture désintéressée. Pour que l'Extension conserve ce caractère, il faut que l'instruction technique, c'est-à-dire directement utile et pratique, reste pour elle au second plan, loin de devenir son principal objet.

Les universités, devenues institutions de classes,, s'abandonnaient au dilettantisme : on n'y cherchait plus guère que les précieux raffinements du goût ou de l'expression; on s'y résignait gaiement à constituer une élite fermée, égoïste; on avait perdu le contact du peuple, la vue de ses intérêts, le sens des mouvements obscurs de son âme éparse. Il y avait là un péril : dans un pays où l'opinion est toute-puissante et où nou& assistons à l'avènement définitif de la démocratie, toute institution qui reste en dehors du mouvement général est condamnée à végéter et à disparaître. Les jeunes gens qui prirent la tète de V Extension pour aller droit au peuple voyaient le danger et voulaient le conjurer. Et, après plus de dix ans d'efforts, l'un d'eux pouvait dire récemment : « UExteyision a sauvé les universités. ))

Elle les a sauvées, sinon tout à fait guéries du dilettantisme. A Oxford, à Cambridge, il restera toujours, — et pourquoi s'en plaindre? — des coins inaccessibles aux profanes. L'esprit de corps qui y est, et qu'il faut souhaiter d'y voir rester, très vigoureux et très tenace, vit surtout d'exclusivisme. Il n'est pas question de verser le peuple dans l'université ou l'université dans le peuple, mais de rétablir entre eux, après quelques oscillations inévitables, une sorte d'équilibre des forces morales : c'est VExtension qui a rouvert la communication interrompue. Il suffit d'aller aujourd'hui dans quelqu'une des vieilles universités, d'ouvrir les yeux et les oreilles pour constater que l'esprit a changé et que le vent qui y souffle s'est déjà réchauffé en passant sur les grandes masses populaires.

L'attitude indifférente ou hostile du peuple à l'égard d'Oxford ou de Cambridge a changé du tout au tout :

il ne peut plus qu'être sympathique à qui vient les mains tendues au-devant de lui ^ Je ne citerai que ces quelques lignes écrites par un mineur du Northumberland au secrétaire de VExtension à Cambridge : (( La présence des missionnaires de Cambridge au milieu des ouvriers les soulève, semble-t-il, dans une sphère supérieure. Du même coup, Cambridge et tout ce qui lui appartient devient intéressant, et la classe dont le missionnaire fait partie est regardée tout entière avec des sentiments de bienveillance... » Il n'y a pas eu seulement bénéfice moral pour les vieilles universités, victoire gagnée sur leur égoïsme à elles, et sur l'indifférence ou l'hostihté du public; elles ont été amenées par surcroît à faire un retour sur elles-mêmes, à élargir le programme et l'esprit de leurs études. On avait dû, dans les débuts de V Extension^ exclure la littérature ancienne des programmes soumis aux comités locaux, parce qu'on n'avait trouvé personne qui sût la rendre inteHigible au peuple et séduisante : les vieilles universités n'étudiaient plus les textes qu'au point de vue de la philologie pure. La flamme de l'enthousiasme était éteinte. Le peuple la ralluma; il demandait avec tant d'insistance des cours de littérature ancienne qu'il fallut les lui donner, et c'est ainsi qu'à Oxford et à Cambridge on se reprit à voir dans les textes grecs et latins autre chose que matière à discuter sur les curiosités de la langue et les subtilités de la grammaire comparée.

1. •■ As to the Universities, he coosidered Uiat Iheir popularity was largely tkie to the popiilarizing movement which found expression in the University Extension. » (Discours prononcé par M. Arthur Acland à l'inauguration d'une école primaire supérieure à Birmingham. 7 novembre 1892.)

L EXTENSION UNIVERSITAIRE 3 i 5

Il en fut de même pour la littérature nationale. Elle figurait à peine, — et seulement sous la forme des vieux textes des origines, — dans les programmes des études aux universités mêmes; le peuple voulut l'étudier, cette littérature délaissée, et les presses universitaires d'Oxford et de Cambridge durent lui fournir des éditions des classiques anglais et des maîtres pour les commenter. Ainsi les lettres dédaignées durent au peuple anglais, aux mineurs du Nord, aux forgerons, aux tisserands du Lancashire, de rentrer dans leurs patries qui les avaient exilées '.

Le dilettantisme en morale, en érudition l'étude desséchante des textes dans leur lettre étroite, sans tenir compte de l'esprit : voilà ce que les missionnaires de VExlenaion ont condamné par leur exemple. Grâce à eux, et au contact du grand corps mouvant et frémissant du peuple, les universités ont repris plus de chaleur, partant plus de vie; elles sont devenues plus humaines.

1. Si Cambridge (voir p. 2SS, 289), malgré les représentations les plus puissantes et les plus autorisées, réclame de tous les étudiants qu'ils subissent en arrivant à l'université une épreuve de grec, — il y a d'autres signes plus rassurants qui montrent que les vieilles universités savent parfois aussi faire des concessions et se rajeunir: Cambridge a créé en décembre 1891 un engineering tripos, plaçant ainsi l'art de l'ingénieur sur le même rang que les mathématiques pures ou les langues anciennes; et le 5 décembre 1893 la congref/aiion d'Oxford a émis un vœu favorable à la création d'une <• final honour Scliool of English language and literature. »

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