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CHAPITRE XX

Le journal. — Les revues. — Le livre. Les bibliothèques.

La presse a sa place marquée dans une revue des causes qui concourent à former et à modifier une société; à plus forte raison, s'il s'agit de la société anglaise. Depuis plus d'un siècle, la presse est, en Angleterre, partie essentielle de l'organisme social et politique : elle constitue à elle seule une institution véritable et la garantie la plus sûre de toutes les autres ^ Il n'est pas de pays au monde où le peuple tout entier lise davantage, journaux, revues et livres; il n'en est pas où la presse soit mieux informée, plus sincère, plus honnête. Le journal et le livre y sont, dans toutes les classes et à tous les âges, deux des plus

1. « Si l'on recherche altentivenient quel est le principal instrument du mécanisme social, si solide, en même temps tiue si compliqué, la garantie la plus efficace de ia possession de tant de biens anciens et nouveaux, je penche à croire qu'elle réside dans la pulilicité... » (Montalembert, De VAvenir politique de l'Angle tel' re, p. 201.)

puissants instruments d'éducation. L'Anglais lit toute sa vie, non pas seulement pour se distraire, mais pour s'instruire, même au sortir de l'école; car il est naturellement pénétré de cette idée que l'homme n'a jamais fini d'apprendre.

L'action de la presse sur le peuple anglais, durant ce siècle, a été immense et bienfaisante. En 1831 déjà, lord Lyndhurst disait à Greville : « Barnes est l'homme le plus puissant du royaume! » — Barnes dirigeait alors le Tintes. — Sur l'attitude de toute la presse anglaise à cette même époque, nous avons le témoignage d'un critique autorisé : a Ses tendances étaient pour le bien et vei^s le bien, et son influence mise au service de la sagesse, de la vertu et de la vérité '. » A soixante ans d'intervalle, la presse anglaise recevait d'un homme dont nul ne conteste la rude et spirituelle franchise un hommage non moins précieux : « La presse de ce pays, disait lord Rosebery -, guide nos hommes d'État et traduit les idées de la- nation. Si la presse ne remplissait pas ces deux grandes fonctions, elle ne mériterait nullement l'estime dans laquelle nous la tenons. La devise de nos journalistes pourrait être : « Sois juste et ne crains point » (6e just and fear not), car c'est par sa justice et son intrépidité que la presse britannique s'est élevée au-dessus de toutes les presses du monde. »

Si Barnes était déjà, en 1831, l'homme le plus puissant du royaume, que dire aujourd'hui des directeurs des cinq ou six grands journaux londoniens?

1. Westtninster Review, n"' 3, 19, 23. Cilé dans The Reign of Qiieen Victoria, II, p. 509.

2. Au banquet de the Institute of Journalists. Times, 12 septembre 1892.

Les entraves, très lourdes autrefois, ont peu à peu disparu'. Les moyens d'action se sont multipliés à l'infini; toutes les ressources de l'intelligence et de la fortune ont été mises en œuvre, si bien qu'aujourd'hui l'on peut dire, avec raison, du Times à trois pence ou du penny paper, — qu'il s'appelle Standard, Daily News ou autrement, — qu'il est « le produit le plus parfait, le plus extraordinaire de l'industrie humaine, celui qui résume tous les progrès et qui est, en quelque sorte, la résultante de toutes les découvertes -. »

En 1846 apparut le premier grand journal à deux sous, \e penny paper : c'était le Daily News de Londres. De là date l'ère des journaux à bon marché. Ils sont maintenant une demi-douzaine de grands journaux du matin, à deux sous, publiés à Londres et lus dans toute l'Angleterre. Leur organisation matérielle représente un capital énorme ^; ils défient toute concurrence nouvelle. Londres et l'Angleterre n'ont jamais connu et ne connaîtront probablement jamais la plaie des feuilles éphémères, innombrables et irresponsables, qui ravage d'autres pays. Pour deux sous, l'homme du peuple et le bourgeois ont, chaque matin, dans huit grandes pages d'impression serrée, claire et nette, sur

1. En 1836, le droit de timbre sur les journaux est réduit de 4 pence (40 centimes) à 1 penny (10 centimes). L'impôt sur les annonces est aboli en 1853, le droit de timbre disparaît en 1855, et l'impôt sur le papier en 1861.

2. Ph. Daryl, la Vie publique en Angleterre, p. 22. On trouvera dans le chapitre ii de ce livre une foule de détails techniques, très vivement présentés, que nous ne pouvons donner ici.

3. Escott {England : ils people, polity and pursuits) donnait en 1884 le budget de l'un des principaux journaux à deux sous de Londres : dépense totale annuelle, en moyenne 6 500 000 à 6 730 000 francs; bénéfice annuel, 1 315 000 à 1 500 000 francs : ce qui fait, à raison de trois cent treize jours ouvrables par an, chaque jour, dépenses, 21 300 francs, et bénéfices, 5000 francs.

bon papier, les nouvelles du monde entier reeues par câble dans les dernières vingt-quatre heures : nouvelles politiques, littéraires, commerciales, financières, industrielles, maritimes, coloniales, — abondantes, précises, bien classées, répertoriées et, au besoin, commentées. Ce n'est pas le penny du lecteur — même lorsqu'il se multiplie par 300 000, comme pour le StcnuJard, — qui pourrait payer les frais sans nombre : sans parler des frais de rédaction, seulement le papier et l'encre, qui sont de bonne qualité, la composition, qui est extrêmement soignée, les remises aux intermédiaires, et les trains spéciaux qui, à quatre heures du matin, emportent dans toutes les directions les feuilles encore fraîches. Tout le système repose sur l'annonce. Les nouvelles, les articles sont un noyau qu'enveloppe une épaisse écorce : quatre pages d'annonces entourent quatre pages de leaders et de dépêches. Naissances, mariages, décès, hôtels, appartements à louer, expositions, voyages, théâtres, sports, départs de bateaux, chevaux et voitures, établissements d'éducation, annonces légales, librairie, annonces commerciales de toute sorte, banques, compagnies d'assurances, placements et prêts d'argent, offres et demandes d'emploi, ventes aux enchères, etc., c'est un monde, c'est un marché immense, où l'on cherche et trouve tout, car tout y a sa place marquée.

Les ressources de ces grandes entreprises sont parfaitement claires : leur publicité est une marchandise tarifée et recherchée; la clientèle de lecteurs que, grâce à leur esprit d'entreprise et à leur solide réputation, les journaux sont parvenus à grouper, donne toute sa valeur à leur publicité. Ils payent cher l'information rapide et sûre à l'aide du produit des annonces ;

ils retiennent et augmentent leur clientèle de lecteurs parce qu'ils emploient la plus grande partie des bénéfices à trouver les moyens de satisfaire toujours mieux son désir d'être instruite vite et bien de tout ce qui se passe. L'annonce paye l'information; l'information retient la clientèle K

Le chef-d'œuvre de la presse anglaise, c'est le Times. En ouvrant un numéro du Ti7nes, qui sort des presses à quatre heures du matin, l'esprit est confondu à la pensée que vingt-quatre heures plus tôt rien de ce qui se trouve dans ces douze ou seize pages admirablement imprimées sur beau papier d'alfa n'était encore écrit, composé, ni même vécu; qu'à onze heures la

i. ^r. C. de Varigny cite un fait qui prouve que le souci d'augmenter le chiffre d'affaires n'altère pas, chez les directeurs de journaux, la notion de leurs devoirs envers leurs lecteurs. L'expérience a prouvé que l'indépendance et l'intégrité étaient encore d'un bon calcul et solide profit :

« En 1845, la spéculation sur les chemins de fer prit, en Angleterre, un formidable essor. Les annonces et réclames des compagnies nouvelles affluaient dans les colonnes du Tiynes. qui encaissait, de ce chef seul, plus de 300 000 francs par semaine. Ému des dangers que cette spéculation effrénée pouvait faire naître, prévoyant une crise financière et industrielle redoutable, John Walter, qui avait succédé à son père comme éditeur du Tinies, n'hésita pas à entreprendre une campagne vigoureuse contre ces annonces alléchantes qui amenaient l'or dans sa caisse.

« Recrutant, parmi les écrivains compétents, les plus indépendants, s'adressant aux financiers les plus en renom et les plus prudents, il publia, jour par jour, semaine après semaine, des articles dans lesquels, prenant vivement à partie les meneurs du mouvement, il dénonçait les risques que l'on faisait courir à l'épargne publique, le peu de garanties qu'offraient ces compagnies improvisées, l'agiotage des actions, l'effondrement prochain de plans mal conçus et mal étudiés. Le Times y perdit une source éphémère de revenus, mais y gagna, avec une clientèle considérable de lecteurs et d'abonnés, l'estime et la considération publiques. •

veille, pas un mot, peut-être, de ces immenses discours télégraphiés et reproduits in extenso n'était encore prononcé aux Communes, à Manchester ou à Edimbourg. C'est l'histoire des dernières vingt-quatre heures, dans le monde entier, copieusement relatée et parfaitement classée.

Depuis 1870, depuis que l'étonnant Archibaid Forbes télégraphia heure par heure l'histoire palpitante de la guerre franco-allemande, le fd électrique a révolutionné les habitudes de la presse et du public anglais. Tout ce qui est vieux de plus de vingt-quatre heures est de l'histoire ancienne et ne mérite plus d'être rapporté. Tous les grands journaux de Londres entretiennent dans les capitales de l'Europe, avec des traitements de ministres, des correspondants particuliers qui télégraphient chaque soir des centaines et des milliers de mots. C'est le Times qui a, le premier, entrepris de supporter ces frais énormes, et tous ont suivi '.

Deux faits montrent clairement, et sous le meilleur jour, l'emploi que font les journaux anglais de cette puissance de l'argent et l'effet qu'ils en tirent. M. Gladstone, premier ministre depuis quelques sem.aines, allait faire paraître, dans la North American Review du l^"" octobre 1892, un article sur la question d'Ir-

1. « Peu de personnes se figurent l'énorme travail que la presse donne à l'administration des télégraphes du Roj'aume- Uni : en 1871, on télégraphia 21 millions de mots pour la presse; en 1891, GÛO millions, soit, environ, 2 millions de mots par jour. Quand M. Gladstone pronon(,-a, en 18'Jl, un grand discours à la National Fédération, à Newcastle, 390 778 mots furent transmis dans toutes les parties du royaume. » (Discours prononcé par M. W.-II. Preece, ingénieur en chef du Post-Office, à l'Institution of Electrical Engineers, le 26 janvier 1893.)

lande; c'était à la fois une curiosité littéraire et un événement politique. Le Times, dont on connaît l'ardente campagne contre M. Gladstone et son plan de Home Ride, obtint du directeur de la revue l'autorisation de reproduire 2500 mots de l'article, qui en contenait 4583. Il se le fit télégraphier tout entier de New-York, en publia 2000 mots environ et le commenta comme s'il venait de paraître à Londres. — Autre exemple : pendant la dernière crise économique, financière et politique à Buenos-Ayres, qui eut des conséquences si désastreuses pour les capitalistes anglais, le Times, qui avait envoyé dans la République Argentine un excellent correspondant, se fit télégraphier tous les jours, presque heure par heure, les détails de la crise, qui se précipitait comme un écroulement. Aucun gouvernement, aucune maison de banque, si puissante qu'elle fût, ne pouvait se donner un pareil luxe. Le Times dépensa jusqu'à 37 500 francs en deux jours *. Mais, grâce à lui, les capitalistes de l'Europe, qui sont engagés pour des milliards dans l'Amérique du Sud, apprirent trois semaines plus tôt des événements qui les intéressaient si fort.

La province a ses journaux, presque aussi bien, parfois même mieux informés que ceux de Londres. En eux la presse de la métropole a de rudes concurrents, souvent heureux. Le Manchester Guardian, le Liverpool Courier, le Birmingham Dally Post, le Leeds Mercury, pour ne citer que ceux-là, feraient honneur à n'importe quelle capitale du continent. Il n'y a pas à Paris un journal qui soit aussi puissamment outillé que le Manchester Guardiayi : il a des cor-

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