PRÉFACE. XIII
Dante a eu conscience de son génie, et il s'est placé lui-même au rang des grands poêles, sixième dans le chœur des cinq illustres personnages à qui Virgile le présente dans les limbes (IV, 100-103), et desquels nous retranchons sans hésiter Stace et même Ovide. C’est en des vers simples et beaux qu'il a fait son apothéose; et cette apothéose, l'avenir l'a ratifiée.
Pourquoi s'est-il senti autorisé à porter sur lui-même un tel jugement? c'est parce qu'il possède le beau stylet. Il a raison. Sans beau style, ou, pour parler comme nous disons aujourd'hui, sans style, il n’est point de haute poésie qui ait le privilège, après avoir touché les contemporains, de transmettre à leurs descendants des émotions pures et élevées.
Dante rapporte l'honneur de son beau style à son maître Virgile et à l'étude assidue de l’oeu- . vre du poéte latin. Ceci ne peut être reçu sans une restriction essentielle. S'il n’eùt pas apporté en naissant le don du style, il en eût vainement demandé le secret aux livres des autres. On en
4. Lo bello stile che mi ha fatto onore, I, 87 (dans ma traduction : Le bel parler qui m'a fait grans onors). Le mot style manque dans l’ancien français. Je l’ai remplacé par le substantif parler, que Dante lui-même emploie en ce sens quand il dit, v. 80: Es-tu ce Virgile Che spande di parlar si largo fiume ? Au reste, style se trouve dans une traduction du quiuzième siècle dont je parlerai plus loin à l’Appendice : Tu es seul celuy dont le beau stille ai quis prendre, Qui m'a fait faire honneur par maincte creature.