‹ L'EnferChapitre 2 sur 116 · II PRÉFACE · texte numérisé non relu

II PRÉFACE

étrangers s'amuseraient à le traduire en vieux langage, afin d’avoir ensuite autant de peine à le déchiffrer que nous (l'Enfer, Avis de l'éditeur, page xLvi)? » Rivarol a raison: et de pareilles œuvres sont toujours, j'en conviens, un laborieux amusement d'érudit. Cependant mon cas comporte quelque chose de plus; sans quoi, e n'aurais pas entrepris et mené à terme ma singulière traduction. Ainsi, pour bien indiquer ma pensée, je dis que je n’eusse jamais voulu mettre en vers latins la Divine Comédie, exercice où je n'aurais vu qu’un goût de pastiche, sans une parcelle d'utilité. La parcelle d'utilité qui m'a entrainé vers la reproduction d'un Dante en vieux français, son contemporain, petite si vous voulez, mais réelle à mon sens, c'est de recommander, sous une forme nouvelle, l'étude de notre vieil idiome. Les vieillards font leur testament : ceci est un legs, tel quel, que j'adresse à cette étude, qui a été une de mes favorites.

Depuis -bien des années, Jai pensé qu'en France, à tort et par conséquent à dommage, l’on avait perdu toute liaison avec la langue de nos aïeux et leur littérature. Les idées les plus fausses avaient pris la place d’une réalité absolument inconnue. De la langue de Philippe Auguste et de saint Louis la croyance commune fit un jargon sans règle duquel ie XVII siècle, grammatical et poli, avait ôté la grossièreté, le

PRÉFACE. Ill

barbarisme et le solécisme ; et l'on citait, quand on citait quelque chose, lettres royaux que de vieux protocoles nous ont conservées. Quant à la littérature, les savants remontaient jusqu’à Villon, et il était admis que rien de digne d'aucune considération n’était venu au monde chez nous, avant que l'influence italienne se fût fait sentir. A l'encontre de ces chimères, la réalilé est que la langue avait été saine et bonne, et qu’une production littéraire bien accueillie en Europe s'était formée spontanément dès les hauts temps de notre histoire.

Un changement notable s'est opéré, grâce à l’érudition et à son labeur. Beaucoup de textes ont été publiés ; des chaires ont été créées (pas assez, à mon gré); et de jour en jour s’est accru le nombre de ces studieux parmi lesquels je me range. J'ai pris une certaine part dans l’introduction parmi nous de ce savoir particulier au sein du savoir général. L'impulsion n’est plus à créer, elle est seulement à soutenir.

A ces studieux dont je parle, il n'est nullement nécessaire de rappeler comment il est possible d'écrire et de versifier en langue d'oil. Pour exécuter ce petit travail de marqueterie les modèles abondent. Nous avons, de la poësie des hauts temps, une masse énorme. Chansons de gestes, poëmes de la Table ronde, poëmes didactiques, romans d'aventures, fabliaux, chansons, rien ne manque. En lisant beaucoup, sans

Page 1