LES MÉTHODES USUELLES. LEURS DÉFAUTS
impossibles, je ne dis pas à comprendre, mais à expliquer, quand on les a comprises. Prenons-en un seul exemple.
On enseigne à faire accorder le participe passé des verbes pronominaux, comme si ces verbes étaient conjugués avec avoir. Pour les « accidentellement pronominaux » la règle est : Il y a accord quand le complément direct précède le participe. L’enfant doit se demander si le complément pronominal est un complément direct ou indirect. Ex. : Nous nous sommes attaqués à plus fort que nous.
Pour savoir s’il faut une s à attaqués, puisque s'attaquer n’est pas un verbe « essentiellement pronominal », on considère le complément nous. Voilà l’enfant obligé d’examiner si nous nous sommes attaqués à... correspond à : nous avons attaqué à nous à... ou bien à : nous avons attaqué nous a plus fort que nous; il a à choisir entre deux phrases qui n’olfrent ni l’une ni l’autre aucun sens.
Après avoir fait cette analyse, un élève intelligent ne pourra que reculer, en se disant qu’il se trompe, que nous ne peut pas être complément direct, que l’accord ne peut donc pas se faire. Or il ne fallait pas plus que ce raisonnement parfaitement sage pour faire mal coter une dictée, il y a quelques années!
6 l’enseignement de la langue française
Un autre défaut essentiel de la grammaire courante est d’être une perpétuelle méthode de classification. On ne cherche pas à comprendre, on étiquette.
Chacun sait avec quel soin les noms sont déjà répartis en classes. Ce ne sont point seulement les noms ^propres qui sont mis à part des noms communs — quelle erreur, en effet, si le nom « Parisien » allait être pris pour un nom commun! — mais les concrets sont séparés des abstraits, et il est interdit à « des politesses » d’aller voisiner avec « la politesse », qui est en compartiment réservé!
D’après les. mêmes principes, les adjectifs sont divisés en deux espèces : qualificatifs et déterminatifs. On oublie seulement que le qualificatif détermine très souvent le nom auquel il se joint, et parfois le détermine avec autant de précision que n’importe quel déterminatif. Ex. : La classe ouvrière, la rive droite de la Seine.
Oh! ces classifications grammaticales! Quels modèles pour les autres sciences! Considérez les formes des verhes : on y reconnaît généralement quatre types de conjugaisons. Il est vrai qu’un certain nombre de verbes, comme courir, restent en dehors du tableau. Mais la règle ne s’embarrasse pas pour si peu! On fait deux alinéas.
BEAUTÉ DES ANALYSES
§ 1. Courir^ ayant l’infinitif en ir, appartient à la 2® conjugaison, type : finir.
§ 2. Ce verbe, malgré cela, n’a aucune des formes du verbe finir; c’est une exception!
Quand il s’agit die la « nature des verbes », les cloisons se multiplient et s’élèvent. Comment mêler un verbe « substantif » aux verbes « attributifs »? Que deviendraient les raisonnements métaphysiques sur le verbe qui exprime Vêtre en soi et l'affirmation de Vêtre? Le moyen de confondre verbes d'état et verbes d'action, alors que les uns sont séparés des autres par une différence de nature! Di^évence profonde, en effet, puisqu’aussitôt qu’on met le verbe « il tue » au passif, il cesse d’être un verbe d’action pour devenir un verbe d’état.
Cette rage de classification se traduit, du reste, en un résultat visible, indéniable. A quoi aboutit et doit aboutir, suivant les programmes d’examen, l’enseignement grammatical ? Essentiellement à une dictée et à une analyse.
Laissons la dictée et l’orthographe, nous en reparlerons, mais regardons 1’ « analyse » . En voici des exemples pris aux examens, avec les corrigés empruntés aux journaux spéciaux :
I. — Phrase proposée à l’examen du brevet élémentaire : Ils dormaient roulés en boule.
8 l’enseignement de la langue française
Analyse : Cette phrase renferme deux propositions :
i° Ils dormaient, proposition principale;
Sujet : z7s.
Verbe : étaient.
Attribut ; dormant.
2° {Ils étaient) roulés en boule, proposition prim cipale elliptique ;
Sujet : ils (sous-entendu),
Verbe : étaient (sous-entendu),
Attribut : roulés, complété par : en boule.
[Courrier des examens du 5 janvier 1908, page 8,j
Ainsi toutes les propositions renferment un attribut : dormaient — étaient dormant! Un complément du sujet ou du verbe de l’unique proposition donnée devient une proposition, principale aussi, g-râce à l’ingénieux artifice des sous-entendus.
II. — Autre exemple : Une brise, qui venait du Rhin, faisait frissonner les arbres au bord de la route.
Analyse : Cette phrase renfermetrois propositions :
1“ Une brise faisait frissonner les arbres, proposition principale;
Sujet : une brise,
Verbe : était,
Attribut : faisant, complété par : frissonner les arbres.
BEAUTÉ DES ANALYSES 9
2° Qui venait du Rhin, proposition incidente explicative ;
Sujet : qui,
Verbe ; était.
Attribut : venant, complété par : du Rhin.
3° {Qui étaient situés) au bord de la route, propo» sition incidente explicative, elliptique;
Sujet : qui (sous-entendu),
Verbe : étaient (sous-entendu),
Attribut : situés (sous-entendu), complété par: au bord de la route.
[Courrier des examens du 15 mars 1908, page 172.)
Ici, on arrive à ce tour de force de découvrir une proposition, dont tous les termes essentiels sont sous-entendus! et à faire compléter un mot qui n’existe pas! sans compter qu’on empêche totalement l’élève d’apercevoir la véritable fonction du complément : au bord de la route! lequel indique simplement, et sans l’aide d’aucun sous-entendu, où avait lieu l’action énoncée.
Ces deux exercices sont proposés comme des modèles, et ils présentent une sobriété relative dans le vocabulaire. Il y a donc mieux. Voici, en effet, le devoir d’une classe :
Nous ne troiwions aucun champ où la main du diligent laboiireur ne fût imprimée; les ronces, les
40 l’enseignement de la langue française
épines, et toutes les plantes qui occupent inutilement la terre, sont inconnues dans ce pays.
Analyse. Cette phrase renferme quatre propositions :
1" Nous ne trouvions aucun champ, proposition principale ;
Sujet : nous, simple et incomplexe,
Verbe : étions.
Attribut : trouvant, simple et complexe, ayant pour compléments : 1® ne (!), 2° aucun champ.
2° ou la main du diligent laboureur ne fût imprimée, proposition subordonnée, reliée à champ par l’adverbe où;
Sujet : la main, simple et complexe, ayant pour complément ; du diligent laboureur,
Verbe : fût.
Attribut : imprimée, simple et complexe, ayant pour complément ne!
3° les ronces, les épines et toutes les plantes sont inconnues dans ce pays;
Sujet : les ronces, les épines, et toutes les plantes, composé et complexe, parce que le dernier terme : toutes les plantes, a pour complément la proposition incidente : qui occupent inutilement la terre.
Verbe : sont.
Attribut : inconnues, simple et complexe.
BEAUTÉ DES ANALYSES
ayant pour complément : dans ce 'pays,
4° qui occupent inutile'ment la terre, proposition subordonnée incidente, reliée à plantes par le pronom relatif qui ;
Sujet : qui, simple et incomplexe,
Verbe : sont,
Attribut : occupant, simple et complexe, ayant pour compléments : 1" inutilement; 2° la terre.
Que dire de ce pathos, où reviennent constamment '.simple, complexe, incomplexe ; à' lequel ne est un complément, au même titre que aucun champ.
Le même verbiage se remarquera dans l’analyse dite « grammaticale ». Voici un modèle : Ils enlevèrent tout ce qui s'y trouvait.
Tout, adjectif indéfini, masculin singulier, détermine ce (! !),
ce, pronom démonstratif, mis pour : le matériel ( !) complément direct de enlevèrent, qui, pronom relatif, ayantpour antécédent ce, personne du singulier, sujet de se trouvait, s', mis pour se, pronom personnel (?!),3“®personne du singulier, complément direct {? !) de trouvait.
(Courrier des examens de 1908, page 302.)
Que de beautés ! Un mot indéfini, qui cependant
détermine! un pronom ce, qui, nécessairement, remplace un nom sous-entendu ! et le pronom de « se trouvait », devenu ^personnel, et complément direct! Ce matériel, cpo on a imaginé, et qui finit par se trouver lui-même!!
Une immense pitié vous saisit en pensant aux centaines de mille enfants obligés de subir un enseignement fait de pareilles aberrations.
Il était impossible que des exercices aussi bizarres ne fissent pas réfléchir quelques instituteurs. Et l’on constate, en effet, même chez des maîtres peu avertis, une défiance et une hésitation croissantes. Beaucoup commencent à s’apercevoir qu’ils perdent un temps précieux à enseigner des subtilités ou de pures visions, et que toute cette logomachie déforme l’esprit, loin de le cultiver.
Mon premier devoir est d’encourager ces clairvoyants, et de leur dire ce que l’enseignement de la langue française ne doit pas être. Plus tard, nous en viendrons à des conseils plus positifs.
Je rapporterai ici, pour leur donner courage, le mot de mon collègue et ami Meillet, professeur de Grammaire comparée au Collège de France, un des plus éminents linguistes français contemporains. Un jour que je lui avais lu un des échantillons d’analyse ci-dessus, il me résuma son appréciation dans ce seul mot : « C’est de la démence » !