LA LANGUE PRODUIT DE DIFFERENTS ÂGES
n’est'il pas de rappeler qu’ils sont formés sur un ancien masculin bel, nouvel, qu’on retrouve dans • un bel oiseau, un \iOuvel ami? Et, dans la formation si compliquée du pluriel, au lieu de donner une règle générale, à la suite de laquelle on énumère des exceptions sans fin : travaux, canaux, deux, etc., qui paraissent comme autant de monstres sans relation avec le type ordinaire, n’y a-t-il pas avantage à conter les faits tels qu’ils se sont passés? Autrefois s du pluriel se prononçait z devant une voyelle, comme aujourd’hui, et s, chaque fois que la voix s’arrêtait. Tous offre un exemple parfait de cette ancienne prononciation conservée : j’ai iou{s) mes amis ici; à tou-z égards; je les vois tou-s.
Un s ainsi articulé influait sur les consonnes précédentes, particulièrement sur l. En plein moyenâge, ce l est passé au son de u (ou) devant s, . comme devant toute consonne : mais est devenu màus (prononcez mà-ous), comme mal-dire est devenu maudire. Du xni® au xvi® siècle, àou a passé au son simple de o qu’il a aujourd’hui, d’où le pluriel maus, (prononcez mos), maux, où on a écrit x par suite d’une erreur, en prenant pour une x une abréviation commune dans les manuscrits, et qui figurait us.
A partir duxvi® siècle, s final cesse de se prononcer, et, naturellement, ne se prononçant plus, n’agit plus, ne peut plus produire l’effet qu’il produisait
antérieurement. L n’est pins prononcé en mettant la pointe de la langue vers le palais, mais vers les dents, et, par conséquent, ne peut plus passer à ou. Les éléments en présence sont changés, le résultat diffère totalement.
A côté de l’ancien pluriel, on voit dès lors s’en former un nouveau où une s, purement orthographique, ne change plus la consonne antérieure : bals, chevreuils, etc.
Supposons l’instituteur instruit de ces faits, ce qui en va pénétrer dans son enseignement sera singulièrement précieux. Il- présentera ces pluriels différents comme des produits de deux âges consécutifs. On dit :
Avec le pluriel ancien, lé ciel, les deux, un œil, des yeux, un journal, des Journaux, un travail, des travaux.
Avec le pluriel moderne, Vhôtel, les hôtels, un chevreuil, des chevreuils, un bal, des bals, un éventail, des éventails, etc.
Donnée sous cette forme, la leçon satisfait l’esprit K
Je reconnais qu’on ne pourra pas toujours tout
1. Une leçon ainsi faite sera utilisée ensuite à diverses occasions : 1“ dans la dérivation : pour expliquer maugréer, malgré; 2“ dans l’étude des formes du verbe : il vaut, nous valons. Bien entendu, on peut faire une leçon analogue sur d’autres mots, ainsi sur les' mots en /. Comparez : un œuf. des œufs (prononce? • œu), à un chef, des chefs.
LA RÈGLE N’EST PAS uN MYSTÈRE
expliquer ainsi; la fantaisie brouillonne et prétentieuse des individus, particulièrement des grammairiens théoriciens, a souvent troublé l’évolution naturelle. Elle a créé des faits anormaux. Néanmoins, il y a possibilité de faire apparaître la masse des usages les règles autrement que comme des fantaisies de l’arbitraire, La plupart des exceptions ne sont que des survivances du passé : grand' mère, Yhôtel-Dieu, un fils à papa, advienne que pourra, etc...
Ainsi enseignée, la grammaire perd le caractère mystérieusement dogmatique qu’elle a aux yeux de bien des gens. Car aujourd’hui, de la meilleure foi du monde, certaines personnes s’imaginent qu’il existe quelque part des savants ou des écrivains qui détiennent une vérité absolue, une règle immanente, qu’ils promulguent souverainement. Substituer à cette vaine imagination le sentiment exact des choses, montrer qu’en grammaire il n’existe point de dogmes qu’on doive recevoir sans comprendre, et accepter comme des vérités surnaturelles, c’est une nécessité. De la sorte, la pédagogie grammaticale se retrouve en harmonie avec la pédagogie générale de l’école laïque, qui veut former les esprits à la réflexion et au libre examen.
Mais dès lors, m’objectera-t-on, le sentiment de
12Ô l’enseignement de la langue française
la règle va disparaître. L’objection vaut ce qu’elle vaut en politique. Il s’agit de savoir si l’obéissance raisonnée à un ordre, dont on comprend la nécessité, n’est pas supérieure, moralement et pratiquement, à la soumission imposée par force à une loi qu’on reçoit, sans essayer même de la comprendre. Depuis près d’un siècle, les écrivains ont secoué le joug des grammairiens; la masse seule doit-elle rester aveuglément soumise? Ne peut-on rien espérer d’elle qu’à la condition d’une servitude absolue? Est-il impossible de lui faire comprendre que parler suivant l’usage général est le seul moyen sûr d’être entendu de ceux à qui l’on parle? et que la langue ne peut servir à sa fin, qui est d’être un instrument d’échange, qu’à la condition expresse d’être commune à ceux qui s’en servent, c’està-dire conforme chez chacun à l’usage général?
A prendre les choses de ce biais, on risque sans doute de provoquer un peu de dédain pour les vétilles. Il y a de grandes chances pour que bien des formes et des tours qu’on veut laisser à la porte entrent dans la maison. On confondra, peut-être, ressortissant et ressortant. Mais si on venait à dire : Je pars à la campagne^ ou : je sors de le voir, le mal serait moins grand que d’autres qui nous menacent. Pendant qu’on s’attarde à de si insignifiants détails, les barbares sont à nos portes; l’argot, cent jargons