‹ L'enseignement de la langue française, ce qu'il est - ce qu'il devrait être dans l'Enseignement primaireChapitre 15 sur 104 · DEFORMATION DE LA LANGUE PAR L'ORTHOGRAPHE · texte numérisé non relu

DEFORMATION DE LA LANGUE PAR L'ORTHOGRAPHE

Ailleurs il faut substituer une m à n : camper, camp; ou bien faire suivre l'a d'un o : faon, paon.

De nombreux mots écrivent an par en : ventre; par em : membre; par cnt : vent. Et quand l'élève se sera accoutumé à mettre ent dans les mots où ces lettres se prononcent an, il devra apprendre à les mettre dans des mots où elles se prononcent in : il vient; et même dans des mots où elles ne se prononcent pas du tout : ils lient une gerbe. Bref, pour an il y a dix-huit graphies! sans compter Jean et Caen. Pour on douze, pour in vingt-trois!

Afin de vaincre plus rapidement ces difficultés et d'autres semblables, les instituteurs imaginent des expédients qui ne sont pas tous sans danger. Les uns, en dictant un texte, font sonner des lettres qui ne doivent pas sonner : une bo?i-«e a/'-/aire, une scul-|)-ture, le respe-c-t, je jet-te-rai; les autres découpent en syllabes les mots à écrire, en marquant chacune d'un accent tonique : je (jeu) jou-e-(eu)-rai, de telle sorte que peu à peu ils faussent la prononciation de leurs élèves, et même la leur : ils font un français artificiel et barbare, qui n'existe pas, et ainsi la nécessité d'enseigner l'orthographe les conduit à la déformation de la langue. Pour apprendre à bien écrire, l'enfant s'habitue, à l'école même, à mal parler.

D'autre part, cette application constante à écrire

sans faute, ce souci exclusif de la forme extérieure, fait négliger tout ce qui devrait être l'enseignement de la langue.

Voici plus grave encore. Comme le maître ne peut presque jamais rendre raison des règles orthographiques qu'il enseigne, qu'il ne peut que faire constater à chaque pas des faits injustifiés et incohérents, il est oblige d'imposer un tel enseignement, d'habituer son élève à accepter sans répugnance les choses les plus incompréhensibles ou les plus visiblement absurdes, et cela est abêtissant et contre-éducatif.

Or c'est là l'enseignement que beaucoup prennent pour l'enseignement de la langue. Ils sont excusables sans doute : de plus grands qu'eux tombent dans la même confusion. Mais cette confusion, peu grave, si elle ne fait que tromper les lecteurs d'un journal, devient désastreuse quand elle égare examinateurs et professeurs, et les amène à passer à côté de leur devoir, à se tromper de rôle! Professeurs de langue, ils se résignent à n'être que des maîtres d'écriture!

A ce mal il y a un remède : c'est que l'État enseigne une orthographe simplifiée et plus rationnelle. La question est à l'ordre du jour depuis quelque temps. Malheureusement elle n'est pas près d'être résolue. D'abord nul n'a même proposé

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