PROJETS DE REFORME
d'aller jusqu'à la réforme profonde, radicale, qui supprimerait pour toujours la question orthographique, en ne gardant qu'un signe pour un son, qu'un son pour un signe. La science seule vraisemblablement aura cette audace. Quand, au téléphone et au télégraphe, elle ajoutera le téléphonographe, instrument indispensable, dans lequel on parlera, et qui à des centaines de kilomètres, avec ou sans fil, écrira la voix, s'il l'écrit comme le télégraphe, il n'y aura plus de question : il faudra ou lire ce qu'il écrira, c'est-à-dire les sons et rien que les sons, ou se passer d'un instrument qui rendra ailleurs d'immenses services. La chimère de l'orthographe phonétique sera devenue une réalité, d'usage quotidien.
La première Commission nommée par le Ministre, au nom de laquelle M. P. Meyer a fait un rapport, ne proposait qu'un assez petit nombre de réformes; le projet a été considéré comme subversif.
Une deuxième Commission, chargée de préparer un arrêté édulcoré, succéda à la première. Elle se contenta de demander quelques changements, les plus universellement reconnus nécessaires. C'était encore trop! Le Ministre a couvert de fleurs notre œuvre, et a déclaré, — peut-être sans avoir lu mon rapport, ce serait son excuse, — qu'il ne voulait point mettre en discussion un pareil bouleversement.
En réalité, l'Administration a reculé devant un
prétendu mouvement d'opinion. Ce mouvement] plus apparent que réel, a été créé d'abord par les gens qui ont l'horreur de tout changement, ensuite par d'autres qui professent hautement que l'ortho-J graphe doit servir à empêcher l'instruction primaire de se développer dans certains sens. Pendant qu'ils apprennent à écrire, les enfants, pense-t-on, ne font ni histoire, ni morale, ni autres choses dangereuses.
Ma pensée n'est pas que le Gouvernement partage cette façon de voir. Il a d'abord été effrayé par l'opposition d'un certain nombre de gens de lettres, qui ont confondu langue et orthographe, et qui prétendent que toucher à l'une, c'est bouleverser l'autre. Suivant le mot de l'un d'entre eux : « Orthographe sans h fait grincer l'œil ». Cette charmante nouveauté d'expression : « Un œil qui grince », ne porte pas atteinte à la langue, elle est permise. Mais retrancher h à ortho, comme cela a été fait mille fois, dans une foule de textes classiques, voilà le crime contre la beauté et l'esthétique!
Les libraires et imprimeurs ont fait d'autres objections, beaucoup plus graves, et qui seraient tout à fait justes, s'il s'agissait de modifier l'usage du jour au lendemain, et non pas d'enseigner l'orthographe nouvelle aux seuls enfants, c'est-à-dire en donnant quinze ans au moins à la librairie pour écouler les stocks et prendre de nouvelles habitudes.