‹ L'enseignement de la langue française, ce qu'il est - ce qu'il devrait être dans l'Enseignement primaireChapitre 6 sur 104 · BEAUTE DES ANALYSES · texte numérisé non relu

BEAUTE DES ANALYSES

2° Qui venait du Rhin, proposition incidente explicative ;

Sujet : qui, Verbe : était,

Attribut : venant, complété par : du Rhin. 3° (Qui étaient situés) au bord de la roule, proposition incidente explicative, elliptique ; Sujet : qui (sous-entendu), Verbe : étaient (sous-entendu), Attribut : situés (sous-entendu), complété par: au bord de la route.

[Courrier des examens du 15 mars 1908, page 172.)

Ici, on arrive à ce tour de force de découvrir une proposition, dont tous les termes essentiels sont sous-entendus! et à faire compléter un mot qui n'existe pas! sans compter qu'on empêche totalement l'élève d'apercevoir la véritable fonction du complément : au bord de la route! lequel indique simplement, et sans l'aide d'aucun sous-entendu, où avait lieu l'action énoncée.

Ces deux exercices sont proposés comme des modèles, et ils présentent une sobriété relative dans le vocabulaire. Il y a donc mieux. Voici, en effet, le devoir d'une classe :

Nous ne trouvions aucun champ oh la main du diligent laboureur ne fût imprimée; les ronces, les

épines, et toutes 1rs plantes qui occupent inutilement la terre, sont inconnues dams ce pays.

Analyse. Cette phrase renferme quatre propositions :

i" Nous ne trouvions aucun champ, proposition principale;

Sujet : nous, simple et incomplexe,

Verbe : étions,

Attribut : trouvant, simple et complexe, ayant

pour compléments: l°ne(!), 2° aucun champ.

2° oh la main du diligent laboureur ne fût

imprimée, proposition subordonnée, reliée

à champ par l'adverbe où;

Sujet : la main, simple et complexe, avant pour complément : du diligent laboureur.

Verbe : fût,

Attribut : imprimée, simple et complexe, ayant pour complément ne!

3° les ronces, les épines et toutes les plantes sont inconnues dans ce pays;

Sujet : les ronces, les épines, et toutes les plantes, composé et complexe, parce que le dernier terme : toutes les plantes, a pour complément la proposition incidente : qui occupent inutilement la terre,

Verbe : sont.

Attribut : inconnues, simple et complexe,

BEAUTÉ DES ANALYSES i 1

ayant pour complément : dans ce pays. 4° qui occupent inutilement la terre, proposition subordonnée incidente, reliée à plantes par le pronom relatif qui; Sujet : qui, simple et incomplexe, Verbe : sont,

Attribut : occupant, simple et complexe, ayant pour compléments : 1° inutilement; 2° la terre. Que dire de ce pathos, où reviennent constamment : simple, complexe, incomplexe; d 'après lequel ne est un complément, au même titre que aucun champ.

Le même verbiage se remarquera dans l'analyse dite « grammaticale ». Voici un modèle : Ils enlevèrent tout ce qui s\y trouvait.

Tout, adjectif indéfini, masculin singulier,

détermine ce (! !), ce, pronom démonstratif, mis pour : le matériel (!) complément direct de enlevèrent, qui, pronom relatif, ayant pour antécédent ce, 3me personne du singulier, sujet dese trouvait, s, mis pour se, pronom personnel (? !), 3me personne du singulier, complément direct (V.) de trouvait.

(Courrier des examens de 1908, page 302.) Que de beautés! Un mot indéfini, qui cependant

détermine! un pronom ce, qui, nécessairement, remplace un nom sous-entendu! et le pronom de « se trouvait », devenu 'personnel, et complément direct! Ce matériel, qu'on a imaginé, et qui finit par se trouver lui-même!!

Une immense pitié vous saisit en pensant aux centaines de mille enfants obligés de subir un enseignement fait de pareilles aberrations.

Il était impossible que des exercices aussi bizarres ne fissent pas réfléchir quelques instituteurs. Et l'on constate, en effet, môme chez des maîtres peu avertis, une défiance et une hésitation croissantes. Beaucoup commencent à s'apercevoir qu'ils perdent un temps précieux à enseigner des subtilités ou de pures visions, et que toute cette logomachie déforme l'esprit, loin de le cultiver.

Mon premier devoir est d'encourager ces clairvoyants, et de leur dire ce que l'enseignement de la langue française ne doit pas être. Plus tard, nous en viendrons à des conseils plus positifs.

Je rapporterai ici, pour leur donner courage, le mot de mon collègue et ami Meillet, professeur de Grammaire comparée au Collège de France, un des plus éminents linguistes français contemporains. Un jour que je lui avais lu un des échantillons d'analyse ci-dessus, il me résuma son appréciation dans ce seul mot : « C'est de la démence » !

Page 1