‹ L'enseignement du français par le latinChapitre 3 sur 20 · GOMMENT · texte numérisé non relu

GOMMENT

LE LATIN EST D'ABORD INDISPENSABLE POUR LA CONNAISSANCE EXACTE DE NOTRE VOCABULAIRE

Nous continuons à parler latin : voilà le fait qu'il n'est pas permis d'oublier. Les deux tiers de nos radicaux — la plus grande partie de notre vocabulaire usuel — sont de provenance latine. Certains mots ont eu beau se dépouiller de leurs désinences casuelles, rejeter des syllabes, transposer ou permuter leurs voyelles et leurs consonnes, se transfigurer, se rendre méconnaissables par leur aspect extérieur comme par leur signification : ils ont conservé tout au fond un peu de leur âme originelle. Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le latin vit toujours à la racine de notre langue ; si bien que supprimer les études latines, c'est franchement nous « déraciner », c'est risquer de retirer à la vieille tige française ce par quoi elle peut se nourrir et fleurir encore.

On prétend que notre langue est maintenant assez grande personne pour pouvoir vivre de sa vie propre. Mais ne voit-on pas le danger des aventures auxquelles on l'expose, si tous nos écrivains et nos orateurs, ceux qu'on doit considérer comme les gardiens et les prêtres du verbe, ont perdu le souvenir sacré de sa tradition et ignorent les conditions ou les lois mêmes de son existence ? Sans l'appui du latin, malgré tous les dictionnaires, avec les meilleures définitions, nos mots ne sont plus que des signes conventionnels, dont nous ne savons plus la valeur intime et secrète, et que nous devons employer au hasard, témérairement.

(( Notre langue, dit-on, s'est perfectionnée par l'oubli du latin. » — C'est presque exactement le contraire, du moins pour le lexique. Tous les chefs-d'œuvre de notre littérature — même ceux d'hier et d'aujourd'hui — protestent contre cette assertion. La langue française, dans ses modèles les plus achevés, se montre toute imprégnée de latinité. Le latinisme, bien loin d'être une « corruption du français », lui rend sa vie pleine et régulière ; c'en est véritablement la chair, les nerfs et la moelle. Les grands maîtres du xvne siècle ont tous pratiqué le latinisme avec un merveilleux bonheur, et par cela même nous ont laissé de magnifiques leçons de style.

Et c'est donc nous leurrer étrangement que de prétendre qu'ils nous suffisent pour nous enseigner le français : encore faudrait-il qu'il nous fût possible de les lire avec profit, et c'est précisément le latin, dont on veut nous sevrer, qui nous met seul à même de les comprendre.

Et quelles seraient alors les destinées de notre idiome ? Du moment qu'une langue vit, elle ne peut être fixée : elle a une tendance à évoluer, et donc à s'altérer, d'autant plus qu'elle perdrait de vue ses origines. — On répond que depuis plusieurs centaines d'années le français a dû digérer beaucoup d'apports étrangers au latin, et qu'il ne s'en porte pas plus mal. — C'est possible. Mais si, malgré tant d'invasions de toutes sortes, il a su garder son caractère propre et indépendant, n'est-ce pas justement le latin, cultivé jusqu'ici dans nos collèges, qui lui a assuré la force de résistance nécessaire et l'a sauvé d'une prompte et irrémédiable corruption ? 0 ter le latin, c'est faire tomber notre suprême barrière devant le néologisme barbare qui nous menace et nous assiège de toutes parts. Le latinisme, même dans ses excès, ne nous a jamais fait beaucoup de mal : il n'offre à nos larynx et à nos lèvres que des vocables qui s'y ajustent naturellement et dont l'adoption nous paraît aisée, parce qu'ils semblent rentrer dans leur famille. C'est pour une raison analogue que notre langue n'a pas eu à se plaindre de l'italianisme et de l'hispanisme, qui lui restituaient encore du latin. Comme au contraire nous comprenons le cri d'alarme du Canadien-Français : « L'Anglicisme, voilà l'ennemi ! » Mais aussi le Canadien-Français a reconnu que son plus ferme rempart contre l'anglicisme, c'étaitencore le latin, qui a permis au parler de ses grands ancêtres de se maintenir avec honneur dans l'Amérique du Nord au milieu de cent millions d' Anglo-Saxons . Nos Français de France

(( amis de la culture moderne » ne seraient-ils pas obligés de se rallier, ici du moins, à cette vérité si judicieusement exprimée par réminent Secrétaire de la Société du Parler français au Canada : « L'étude du latin, c'est Fétude du français même, assortie à la conservation de l'idiome. L'enseignement du latin dans nos collèges est l'une des raisons pour lesquelles le français de Québec n'a pas plus souffert du contact avec une langue étrangère. »

Quand on sait du latin, non seulement on se défend mieux des sollicitations du néologisme malsonnant et disparate, mais on s'approprie plus sûrement tout le « trésor» de sa langue. On se trouve maître d'un vocabulaire large et abondant, sans avoir eu à apprendre des nomenclatures fastidieuses. Un radical latin, bien possédé avec le jeu habituel des préfixes et des suffixes, permet d'embrasser à la fois toute la série des dérivés et des composés qui s'y rattachent, et sert à rétablir une parenté utile entre les termes devenus en apparence étrangers les uns aux autres. Caput nous rend l'idée de tête dans cap, capitulaire, chapiteau, chavirer, chef, chevet, achever, etc., et rassemble ainsi autour de lui une tribu de cinquante à soixante mots de même lignage. A g ère ou légère forment des groupes sympathiques encore plus importants. Ducere maintient une relation commune de sens dans duc, aqueduc, douille, éducation, déduire, séduire, induire, traduire, etc. Coquere peut rapprocher à propos cuire, cuisine, décoction, coq, queux, biscuit, charcutier, précoce... Aqua relie et explique eau, aquatique, aiguière, aiguail, aiguade, aquarium, évier... Sedere préside avantageusement au milieu de tous nos dérivés : asseoir, assidu, assiette, assiéger, dissident, insidieux, obséder, posséder, séant, sédentaire, session, subside, surseoir. . . Il peut être bon d'observer que stagnurn sert de trait d'union à étang et stagnant ; rana à rainette, grenouille et renoncule ; cauda à queue, couard et caudataire ; audere à audace et oser ; otium à oisiveté et négoce ; dicere à abdiquer, bénir et prêcher ; audire à ouïr, obéir, audience, ausculter et écouter ; quies à coi, quiétude, quitte, acquitter, acquiescer. L'étymologie résout la plupart du temps les anomalies du langage ; elle réconcilie des termes qui semblaient éloignés, comme bain et balnéaire, noce et nuptial, nuire et nocuité, gui et visqueux, oncle et avunculaire, sacramentel et serment, foi, fidèle et féal, fusion cl foison, raison et ration, et tous nos doublets. Servons-nous du radical latin comme d'un centre de ralliement pour la foule des expressions de

souche commune, qui sans lui s'en iraient à la débandade, courraient l'aventure dans des directions différentes et, s'ignorant mutuellement, finiraient par se dénaturer d'une façon déraisonnable. lien est du mot comme de l'homme qui voudrait rompre toute attache avec son entourage immédiat : sans foyer, sans support, il dégénère rapidement, il se dégrade, il perd de sa valeur native, il s'expose à d'étranges mésalliances ou à des trahisons inconscientes : il n'est plus de race.

N'y a-t-il pas du reste tout bénéfice à conserver l'esprit d'association dans l'amas des 3oooo mots dont se compose aujourd'hui le répertoire légal de la langue française? Notre mémoire ne peut trouver son compte à l'ordre alphabétique du dictionnaire, qui éparpille et isole les mots sans profit : il lui faut des généalogies, des classifications naturelles où elle puisse se reconnaître. Or c'est le latin qui peut lui fournir encore le plus grand nombre de groupements commodes, et dans chacun de ces groupements maintenir une certaine solidarité fédérative, qui aide à la défense et au bon état de santé de chaque individualité verbale.

Quand on sait du latin, on peut se flatter surtout de parler et d'écrire consciemment en français. On ne se sert plus d'une langue de fortune. On se rend mieux compte des difficultés de son parler : on se surveille davantage. On ressemble au bon mécanicien, qui, après avoir démonté la machine confiée à ses soins, en connaît mieux les rouages compliqués, et la manie ensuite avec plus de prudence et d'attention. L'ignorant seul a toutes les témérités et toutes les effronteries. Mais dès qu'on sait du latin, on devient plus difficile, plus réfléchi. On n'accepte plus sans contrôle la première expression venue. On examine tous ses mots, on les pèse, on les définit, autrement dit, on en détermine le contenu. On s'habitue à diriger sa plume avec scrupule et pudeur. On écrit en gentilhomme, on parle un français généreux ou bien né.

Et parmi beaucoup de « vertus » de style dont le latin nous accorde la faveur, il convient de nommer d'abord la correction. Bien que notre orthographe, tour à tour phonétique et étymologique, renferme un grand nombre d'irrégularités, nous pouvons dire qu'en général le latin nous aide à fixer plus aisément l'aspect extérieur de nos mots et à nous mettre en garde contre des écritures vicieuses. Toutes les lettres mobiles, toutes les syllabes susceptibles de se modifier dans le nom, dans l'adjectif ou dans le verbe, toute la partie vraiment vivante des mots

français est demeurée à peu près latine : et donc le jeune disciple de Lliomond, qui sait distinguer rosam et rosas, murum et muros, qui surtout possède à fond la conjugaison d'amo, se trouve exempté sans effort d'une foule de confusions et de fautes, malheureusement trop compréhensibles chez des enfants dépourvus de cette lumière. Le signe distinctif du pluriel ; la formation des mots en eau, eaux (ellus), et en al, aux (allus, alis) ; le genre de certains substantifs plus facilement retenu, comme mânes et Pénates (masc. : miserosque Pénates), délice (masc. : delicium) et délices (fém. : delicias) ; l'ancienne déclinaison persistant dans le singulier de nos substantifs, ordinairement sous la forme du cas-complément, exceptionnellement du cas-sujet (mets, lis, fils, lacs), quelquefois des deux, conservés simultanément (Von et V homme, pâtre et pasteur, sire et seigneur ou sieur) ; l'unique désinence des adjectifs de la seconde classe maintenue aux deux genres dans grand' mère ou gentiment (au lieu de gentillement comme bonnement) ; nos comparatifs moindre, meilleur, pire, accompagnés de leurs neutres (« La prose est pis [= pejus, chose pire] que les vers, » dit Molière) ; l'article gardant la valeur du démonstratif d'où il provient (les Virgile et les Gicéron = ille emphatique ; de la sorte == cette) ; la déclinaison complète des pronoms à trois cas (il, le, lui ; ils, leur, les ou eux ; qui, dont, que) et à trois genres (il, elle, il= illud; ce ou cet, cette, ce = ecce hoc) ; des formes qui sont toujours sujets (je, tu, il; on), d'autres toujours compléments (me, te, se; autrui); une très grande richesse de flexions verbales, transmises par les quatre conjugaisons latines, malgré le travail de l'analogie et malgré notre tendance à la simplification qui ne garde plus guère qu'une conjugaison vivante à l'actif (d'où certains barbarismes trop fréquents, comme « nous îuyâmes, il s'assena, ils rièrent, je conduirai ») ; la caractéristique des personnes, des nombres, des temps ou des modes s'afïirmant dans ces suffixes variés à signification trop oubliée (moi qui ai, toi qui as, nous qui avons, vous qui avez) ; la lettre t de la troisième personne reprenant sa juste place dans l'interrogation (aime-/-il ?) ; la distinction si subtile, insaisissable pour des Anglo-Saxons, de nos imparfaits, passés définis et indéfinis ; la relation du passé défini et de l'imparfait du subjonctif, l'un n'existant que par l'autre (il chanta = cantavit ; vous ordonniez qu'il chantât = cantasset) ; la composition du futur et du conditionnel, primitivement imparfait de futur (je dis que tu aimer-as = amare

habes ; j'ai dit que tu aimer-ais = amare habebas) ; la conservation du présent, de l'imparfait et du plus-que-parfait du subjonctif — voire même de certains indicatifs — avec la valeur de conditionnels (je ne sache = je ne saurais; dussé-je = quand je devrais; on craint qui/ n'essuyât = il essuierait ; j'eusse aimé; j'ai pu — j'aurais pu ; vous deviez = vous auriez du) ; de l'infinitif de narration (grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes), du gérondif en do (en aimant = amando et non pas amantem), du participe en tfc(dans multiplicande, offrande, viande = vivenda, dividende, légende, prébende ou provende, agenda, révérend, récipiendaire) ; l'accord du participe avec le substantif qui précède (chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie — que de gloire il a flétrie ! — la gloire qu'il a flétrie) ; la substitution du participe à un substantif abstrait (Hermione est le prix d'un tyran opprimé = de la mort d'un tyran) : toutes ces notions de grammaire française nous sont expliquées clairement à l'aide du latin.

C 'est de même le latin qui nous épargne la confusion trop fréquente de certains paronymes: recouvrer (recuperare) et recouvrir (recooperire) ; l'évier (rad. aqua) et levier (rad. levare); conjoncture (jungere) et conjecture (jacere); imminent et éminént; dégoutter (gutta) et dégoûter (gustus); infecter (injîcere)et infester (infestus). . .

C'est le latin qui nous permet de mieux différencier et de mieux comprendre nos homonymes: la = illa, là = illac, las=zlassum, lacs = laqueus ; — for = forum, il fore = forât, fors = foris, fort = fortem ; — auspice, de avis et specio, et hospice, de hospes ; — autel = altare et hôtel — hospitalem ; — souci = solsequium et souci — sollicitum ; — cousin = culicinum et cousin = consobrinum. . .

C'est le latin surtout qui nous aide à découvrir toutes les nuances les plus subtiles de la synonymie, — par exemple toutes les variétés de I'orgueil, avec le superbe (super), qui se croit ou se met au-dessus des autres, le suffisant (sufficientem), qui s'attribue une suffisance ou capacité imaginaire, le présomptueux, qui présume trop (prœ-sumit) de ce qui lui est permis, — le vain ou le vaniteux, qui est vide (vanum), sottement enflé comme la grenouille de la fable, le glorieux, tout plein de fausse gloire comme le « soldat fanfaron », Y important (in-portanlem), qui se figure être indispensable au monde, — le fier (ferum), qui. sauvage, indépendant, ne se commet pas avec ses semblables, le dédaigneux (rad. dignum), qui ne juge pas les autres

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dignes de lui, le hautain et Yaltier, qui ont trop de hauteur, l' impérieux, qui veut commander (imperium), — Y outrecuidant (ultra-cogitantem), qui pense plus de bien qu'il ne sied de lui-même, Y arrogant, qui s'arroge, réclame pour lui-même certains privilèges immérités, Y insolent (in-solentem) ou Y impertinent (in-pertinentem), qui se permet des paroles inaccoutumées et inconvenantes. — Corneille nous donnerait l'occasion d'un agréable exercice de ce genre avec les personnages de la pièce du Cid et le langage qu'il leur prête, si bien approprié à leur caractère ou à leur situation : « L'insolent en eût perdu la vie. — Va contre un arrogant éprouver ton courage. — Jeune présomptueux ! — Qui t'a rendu si vain ? — Don Diègue est trop altier. . . »

Et nous voici parvenus aux plus grandes « commodités » du latin, ainsi qu'on eût dit au xviie siècle. Gomme il nous fait connaître tous les termes du vocabulaire intimement, à fond, par le radical ou la racine, il nous en révèle toute la « vertu » ou l'énergie cachée. Définissant ou délimitant la signification de chacun d'eux, il nous inspire l'horreur du mot vague et creux, en même temps que la « curiosité » et la probité du langage. Il nous apprend à être vrais et sincères. Il nous donne le goût studieux de la justesse et de la propriété, de la précision et de la netteté — la précision qui ampute, tranche (prœ-cidit) tout détail superflu, et la netteté qui communique à la pensée du poli et de l'éclat (nitiditatem). Or n'est-ce pas là tout l'essentiel de l'art d'écrire ? Et s'il en est ainsi, le latin ne doit-il pas être honoré comme notre meilleur maître de style ?

C'est le latin en effet qui rétablit les rapports exacts de l'expression avec l'idée. En prenant de l'âge, à force de servir, le mot se fatigue, s'use, s'étiole, s'altère, se vide, s'emploie même à contresens. Le latin le retrempe, lui rend sa puissance initiale, sa sève, son esprit, sa personnalité. Le mot, ainsi régénéré, nous procure le moyen d'écrire avec vigueur, par la plénitude de sens qu'il présente, ou avec finesse, par ce qu'il laisse deviner, par l'allusion, l à-côté ou l'au-delà qu'il suggère, dans tous les cas avec rectitude et discernement. — Grâce au iatin, nous voici mis en garde contre un grand nombre de fautes actuelles, et, si parfois il peut paraître d'un purisme exagéré de revenir à l'acception étymologique, dans tous les cas nous nous interdirons l'usage de locutions franchement vicieuses. Que le latin, toujours présent, nous reprenne à propos et nous répète utilement ses leçons ou

ses conseils. Qu'il nous dise : « Les neiges d'autan (ante annum), ce sont seulement celles de Y an passé. — « Compendieusement énoncer, expliquer » : Racine se moque agréablement de l'ignorance de son avocat, le mot voulant dire « en abrégeant ». — « Emérite » (e-meritus) ne peut signifier « éminent », mais retraité (un professeur émérite), ironiquement expérimenté (un buveur émérite). — Bien mériter de la patrie (bene mererï), c'est lui rendre de grands services. — N'étends pas le sens de « chenu » au delà des expressions : « les Alpes chenues », « une tête chenue », « la vieillesse chenue » (canus = blanc). — Fais essanger (ex-saniare) ton linge : ne Y échange pas ! — « 77 y a péril en la demeure » : entends qu'il y a danger à différer (demorari). — N'emploie pas « génial » au sens trop ordinaire : « qui est de génie ». Génial ne se rattache pas à ingenium, mais à genius (genio indulgere) et signifie « de fête », « gai », « abondant », « fécond ». Ne laisse pas dans ce cas l'Anglais lui-même parler mieux que le Français. — Ne dis pas : « J'espère qu'il vous a payé » : sperare (attendre) ne s'applique qu'à l'avenir. — Ecarte cette monstruosité : « Je me, tu te, il se suicide. » Passe pour suicide substantif; mais pour le verbe, recours plutôt à la vieille expression se détruire (se destruere). »

Il peut être bon aussi que le latin nous rappelle parfois certaines vérités fondamentales : que le Dimanche doit rester le jour du Seigneur (Dominicum diem) ; que le monde est une œuvre de beauté et d'harmonie providentielle (mundus = bien ordonné) ; que nous de vons chérir la patrie, parce qu'elle fut l'œuvre de nos pères (patria terra) ; que tout patois mérite le respect, parce qu'il est le langage d'une pairie (patriensem) ; que YEtat ne peut se maintenir, conformément à son étymologie (stare, status), avec des éléments de trouble et d'anarchie ; que le ministre doit se considérer comme le serviteur (minister) de la nation ; que gouverner (gubernare) consiste à bien tenir et à bien diriger le gouvernail ; qu'il faut nous défier de Y ambitieux, parce qu'il cherche à nous circonvenir (ambit) ; que Y estime vaut de l'argent (ses) ; que la république, c'est l'intérêt de tous (rem publicam), auquel doivent se subordonner les intérêts particuliers. — Que le latin ennoblisse encore la lâche des parents et des maîtres qui instruisent (instruere), qui construisent intérieurement une raison et une âme d'homme ; qu'il épure et rehausse la charité en la proclamant Y amour désintéressé (caritalem Dei) ; qu'il nous conseille, non seulement de

donner, mais d'accorder ce qu'on nous demande parce qu'alors nous joignons notre cœur au présent ; qu'il plaide quelquefois les circonstances atténuantes pour le méchant, parce que celui-ci peut n'être qu'un malchanceux (maie cadentem) ; qu'il empêche de dédaigner le prolétaire, dont la belle descendance (proies) assure l'avenir d'un peuple, l'homme de roture (ruptura), qui a rompu la friche (fracticia), le débonnaire, qui est de bonne aire (area), de bon lieu, comme le généreux a de la race (genus) ; qu'il magnifie le pardon, qui remet complètement la faute en l'oubliant, ce qui est le don suprême et parfait (per-donat), et qu'il consacre dans la religion le lien le plus noble qui puisse unir les hommes sur la terre et avec le ciel (religat).

Quelles richesses le latin ne met-il pas ainsi à la disposition de l'écrivain ! Il restitue aux mots leur couleur native, leur valeur esthétique, leur pouvoir évocateur. Sous la signification abstraite il fait réapparaître l'image primitive, le peuple ne parlant jamais que par figures. Avec lui le fleuve coule sous nos yeux (fluvius fluit) ; Y aube blanchit à l'horizon (alba) ; V Orient nous peint le soleil qui se lève (orientem), comme YOccident nous le représente à la chute du jour (occidentem) ; le loriot montre son plumage doré (aureolum), Y outarde sa démarche lente (avis tarda) ; la f resaie jette son cri de mauvais augure (prse-saga), Y orfraie brise les os de sa proie (ossi-fraga), l'alouette à Y essor prend l'air en s'élevant (ex aura) ; le niais (nidacem) rappelle le jeune oiseau dans le nid comme le béjaune ; Y imbécile a l'esprit faible, Y hébété en a la pointe émoussée (hebes) ; le tocsin agite le signal de sa cloche (signum) ; le testament comporte des témoins (testes) ; Y encan nous crie : A combien ? (in quantum ?) ; le carrefour offre le croisement de quatre voies (quadri-f urcum) , comme ce qui est trivial peut se voir à la rencontre de trois rues (trivium). Si le fermier a la jouissance bien établie de sa ferme (fîrmam), le métayer doit partager la moitié de sa récolte (medietarium) ; si payer, c'est apaiser notre créancier (pacare), on comprend que celui-ci nous délivre une quittance pour nous tenir quittes, nous laisser tranquilles (quietos) ; si dans nos condoléances nous souffrons (cum-dolemus) avec un ami, par nos félicitations nous le rendons heureux (felicitamus), par nos compliments nous le remplissons (complemus) de satisfaction, par notre merci nous lui accordons la juste récompense (mercedem) de ses services ou de ses prévenances, par le salut et le bonjour, afin de mettre

quelque chose dans nos formules de politesse, nous lui souhaitons santé (salutem) et bonheur au moins pourw/i jour (bonum diurnum). — L'angoisse nous serre la gorge (angit), la détresse nous étreint de toutes parts (di-strictiat), la contrition nous mortifie, nous broie (con-terit), le remords nous produit l'effet d'une morsure (re-mordet) , la passion celle d'une souffrance (passionem). La mansuétude nous fait songer à la caresse accoutumée de la main (manus suetudo) , le soupçon au regard défiant, par-dessous (sub-spicionem), le stimulant & l'aiguillon (stimulum), le efé/ire au si//oft droit (/ira) dont il fait sortir le malade, Y enjôlement à la geôle ou à la cage (caveolam) qui menace la dupe, Y empêchement au piège ou à l'entrave qui arrête le pied (pedica), la calamité à une grêle qui détruit les chaumes des blés (calamos), le travail aux pièces de bois (trabaculum) où le maréchal assujettit le cheval pour le ferrer, — toutes les opérations de l'esprit à une balance, qui a un double plateau (bi-lancem) : penser, doublet de peser, balancer, hésiter, délibérer — mettre dans la balance (libra), examiner = suivre le jeu de Y aiguille sur le fléau (examen), raison = calcul (rationem).

Quand donc le poète ou le prosateur possède de cette manière son vocabulaire, il ne se sert plus d'abstractions froides et ternes ; mais il se trouve dans la situation du peintre dont la main exercée dispose de toutes les couleurs de la palette, du musicien dont la virtuosité connaît toutes les combinaisons harmoniques. Que de sensations et par suite d'idées ou de sentiments certains sons peuvent susciter ! Que de mots expressifs viennent par exemple se presser autour du radical de frangere (briser) : anfractuosité, enfreindre, fragile ou frêle, friche, naufrage, réfractaire , saxifrage, — ou de capra : chèvre, chevroter,

cabri, se cabrer, cabriole, caprice Et quel « enchantement » n'é-

prouve-t-on pas aussi à la lecture de quelque belle œuvre française, quand on se sent soi-même guidé et soutenu par le souvenir fidèle et constant du latin ! C'est ma formation latine, je n'en puis douter, qui me permet de goûter pleinement ces vers nombreux (numerosos) de Leconte de Lisle, où, sauf un monosyllabe germanique (gais), je n'entends sonner que le timbre d'argent des syllabes latines :

Les cours d'eau diligents aux pentes des collines Ruissellent clairs et gais sur la mousse et le thym ; Ils chantent, au milieu des blanches aubépines, Avec le vent rieur et l'oiseau du matin...

N'est-ce pas ce qui fait aussi la pureté admirable du poème que Sully-Prudhomme consacre au Cygne ?

Alors que pas un jonc, pas un glaïeul ne bouge, Que les rainettes font dans l'air serein leur bruit Et que la luciole au clair de lune luit, L'oiseau dans le lac sombre, où sous lui se reflète La splendeur d'une nuit lactée et violette, Comme un vase d'argent parmi des diamants, Dort, la tête sous l'aile, entre deux firmaments .

Est-ce que la magnificence de ce paysage nocturne n'est pas due au choix et à l'agencement des mots, exclusivement latins, et toute la tranquille sérénité de cette scène ne vient-elle pas se fixer, inoubliable, dans l'expression finale, si heureusement adaptée, des « deux firmaments » (le firmament étant primitivement ce qui demeure ferme, immobile, cette voûte solide de cristal où les anciens croyaient les astres attachés) ?

Ce sont des plaisirs de ce genre que les vieilles « humanités » nous procurent à chaque page de nos classiques, des plus parfaits écrivains (classici = du premier ordre). Nous éprouvons comme la joie du chasseur, chaque fois que dans l'expression si drue et si juste nous reconnaissons quelque pur latinisme. Il nous est impossible d'entendre autrement la tragédie d'Horace, où Corneille a prêté à ses personnages une langue toute romaine, conforme à leurs sentiments : « exercer sa vertu = faire preuve de courage ; le parti qu'affligera le sort (= abattra à terre) ; votre esprit remis = reposé; vos neveux = petitsfils ou descendants ; nos divorces ■= dissensions qui séparent ; le sort offre à notre constance (= fermeté d'âme) une illustre matière (= éclatante occasion) ; hors de l'ordre commun (= extraordinaires) il nous fait des fortunes (situations, destinées) ; j'ai le cœur aussi bon (—brave), mais enfin je suis homme (= homo) ; avec une allégresse (= empressement) ; tu m'as commis ton sort (= confié) ; je t'encouragerais au lieu de te distraire (= détourner); m enviant l'horreur (= me refusant) ; tous détestent leur choix (= maudissent) ; aucun étonnement (= ejjroi) n'a leur gloire flétrie ; l'événement d'un combat (= l'issue) ; un crime énorme (= qui sort des règles, monstrueux) ; nos vœux avec les siens conspirent (= sont d'accord). »

C'est la même langue nerveuse et concise dont Racine nous offre la fête dans son Britannicus : que d'expressions promptes et fortes nous y pourrions encore recueillir! «L'impatient Néron (= qui ne peut plus souffrir le joug) ; des fiers Domitius (— cruels) ; séduire (= détourner du bon chemin) ; Rome de ma faveur est trop préoccupée (= convaincue d'avance) ; un cœur charmé (= ensorcelé) ; ce triomphe indiscret (— qui manque de discernement et de mesure) ; ce triste attentat (= funeste)... » — La Fontaine nous fournirait une longue liste de « dictions » analogues : « la contingente part, des meubles exquis (= choisis), chère lié (= joyeuse, lœta), la famille (= les gens), la provende (prœbenda), la chère géniture, un soin trop curieux, résoudre un marché (= résilier, resolvere), les médiocres gens (= de condition moyenne), vous que rien ne doit fuir, soyez joints (= unis , juncti). » Même quand nous ne voyons pas l'expression latine directe, nous ne laissons pas delà sentir vivante sous des termes extérieurement différents : « gros, gras, poli = nitidum, ï effort de la tempête = vim procellœ, force gens — vis hominum, f ai poussé plus avant = longius processi, que sert cela? = quid hoc prodest? je tiens que = pro certo habeo, les plaines profondes = alta œquora, la Parque blême = pallida mors.. . »

Beaucoup de nos prosateurs nous fourniraient l'occasion de semblables remarques, mais parmi eux, en première ligne, il convient de nommer Bossuet, « l'un des rois de notre prose », selon M. Jules Lemaître, « le demi-dieu delà prose française», selon M. Bourget. C'est Bossuet qui disait lui-même : « Ce que fai appris du style, je le tiens des livres latins... » Ces livres étaient surtout ceux de Cicéron, Tite- Live, Salluste, Virgile et" Horace, qu'il relut dans le détail, la plume à la main, pour l'instruction de son royal élève. — « J'estime qu'en les lisant on prend des idées de style tourné et figuré..., surtout dans la latine, dont le génie n'est pas éloigné de celui du nôtre. » Nous ne devons pas être surpris qu'après une étude si assidue des Latins, Bossuet parle si souvent leur langue sous les apparences du français. Les Oraisons funèbres, les Sermons, le Discours sur l'Histoire Universelle nous permettraient de composer un «copieux» lexique de noms, d'adjectifs ou de verbes auxquels l'incomparable orateur a rendu plus de substance et de vérité en leur restituant tout simplement leur acception première. Aussi serions-nous obligés d'expliquer aux profanes des expressions de ce genre : « des objets qui nous divertissent = nous dé-

tournent ; la mort qui offusque tout de son ombre obscurcit ; parole qui établit notre grandeur = fonde solidement ; qu'y aurait-il de plus distingué = séparé, tiré du commun ; servir = être esclave ; de méchants vers = maie cadentes, qui tombent mal, opposés aux cadences (= chutes) harmonieuses ; un esprit docile = facile à instruire; les rois dégradés = précipités de leur haut rang [de gradu) ; de froides fictions = frigidas, frivoles ; de fades héros = fatui, insipides et extravagants ; 6 plaie irrémédiable = plaga, coup, blessure ; munis de tous côtés = muniti, fortifiés ; Y étonnante nouvelle = foudroyante, extonantem; la lumière consommée = parfaite ; prévenir les injures = procédés injustes ; le plus grave des historiens = gravis, qui a du poids, de V autorité ; le monde nous occupe = s'empare de nous ; en lieu tiers = tertio loco ; prince exposé à tout l'univers — en vue ; sa grande âme se déclara = se mit en lumière; leurs égaux = sequales, contemporains ; l'homme a fléchi les créatures — fait plier, réduit ; quoi plus ? = quid plura ? ; suivre ï instinct de certaines volontés = V impulsion ; il passait en bienfaisant == benefaciendo ; soupçonné à' affecter la tyrannie = aspirer à ; l avarice = la fureur de s'enrichir; Antoine émut le peuple = souleva ; il confond la sagesse humaine = met sens dessus dessous, déconcerte... »

Ces exemples, pris entre mille, suffisent à prouver que, si Bossuet est devenu un « roi de la prose française », c'est qu'il a nourri son style d'une forte sève latine. Et autour de ce « maître du chœur » il nous serait facile de ranger encore d'autres bons ouvriers de style, tels que La Bruyère ou Montesquieu, qui par le latinisme ont su ajouter à notre langue une vigueur et un relief merveilleux.

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