GOMMENT
L'ÉTUDE DU LATIN EST AUSSI NÉCESSAIRE POUR L'INTELLIGENCE DE NOTRE SYNTAXE ET POUR L'ART DE LA PHRASE FRANÇAISE
Jusqu'à présent nous n'avons étudié que les mots pris en eux-mêmes.
Mais les mots ressemblent à ces caractères mobiles d'imprimerie dont le typographe peut à son gré, en les combinant, composer des lignes, des pages, un livre tout entier. Gomment donc pouvons-nous apprendre à nous servir de ces mots, à les grouper correctement, harmonieusement, en propositions, en phrases, en périodes ? Il nous sera facile de montrer que c'est encore le latin qui peut le mieux nous exercer dans la pratique de ce grand art.
Et d'abord notre français est-il si éloigné qu'on le prétend des habitudes de la construction latine ? N'y pourrait-on relever nombre de locutions et de tours dont la grammaire latine est seule capable de rendre raison ? — Sans doute, en principe, la disparition de la plupart des désinences casuelles nous a obligés à l'expression analytique et à l'ordre direct. Cependant il en reste assez, nous l'avons vu, pour laisser encore à notre style la variété et la souplesse des langues anciennes. Et voici l'axiome général que nous pouvons poser : tout ce qui dans notre français a survécu des terminaisons latines lui assure en même temps la conservation des règles correspondantes de la syntaxe latine. Et c'est donc l'étude directe du latin qui peut nous expliquer toute une partie importante du mécanisme secret de notre grammaire.
I. La syntaxe d'accord. — Nos substantifs ont perdu la marque de leur genre, quelques-uns le signe distinctif du nombre. Mais c'est le latin lui-même qui a suppléé à cette perte en nous fournissant les articles un, une, du, des, le, la, les (le fils, les fils, le père et la mère, les père et mère).
Il est vrai aussi que nous pouvons nous passer de l'article comme en latin dans les proverbes (contentement passe richesse), dans les énumérations (il nous assure et vie et gloire et liberté), dans les apostrophes, dans les titres, les annonces ou les adresses, dans certaines locutions générales (nuit et jour, jouer gros jeu, faire feu qui dure, suer sang et eau).
L'accord de l'adjectif, du pronom et du verbe est resté le plus ordinairement latin, même dans les exceptions apparentes : « Le léopard et la panthère sont égaux en férocité. (Buffon.) Que de sueurs et de sangles conquérants ont répandus ! (Chateaubiuand.) Mais le fer, le bandeau, la flamme est toute prête. (Racine.) Armez-vous d'un cou-
rage et d'une joi nouvelle. (Racine.) Le roi, l'âne ou moi, nous mourrons. (La Fontaine.) C'est moi qui suis Guillot. (La Fontaine.) Une multitude de passions divisent les hommes. (B. de Saint-Pierre.) La plupart portent sur leur front l'orgueil. (Massillon.) Une partie des princes sont revenus. (Racine.) A Paris règne la liberté et V égalité. (Montesquieu.) Le bien et le mal est en ses mains. (La Bruyère.) L'une et Vautre est toujours en modèles fertile. (Boileau : souvenir de uterque.) »
IL La syntaxe du complément. — C'est là que semble résider la différence la plus essentielle du français — par l'emploi de la préposition et la place fixe du substantif. — Cependant le complément déterminatif sans préposition subsiste dans certaines expressions qui nous viennent de la langue d'oïl à deux cas : Fête-Dieu, Hôtel-Dieu, bain- Marie, Choisy-le-Roi, Bourg -la-Reine, Joinville-le-Pont, rue Hamel, Dieu merci. Ne peut-on pas dire du reste que le latin nous a fourni l'équivalent des cas obliques par la fusion de l'article et des prépositions : du, des ; au, aux ?
Quant à l'observation de Y ordre direct, devons-nous prendre à la lettre la critique que Fénelon en a faite ? « Notre langue n'ose jamais procéder que suivant la méthode la plus scrupuleuse et la plus uniforme de la grammaire : on voit toujours venir d'abord un nominatif substantif qui mène son adjectif comme par la main ; son verbe ne manque pas de marcher derrière, suivi d'un adjectif qui ne souffre rien entre deux, et le régime appelle aussitôt un accusatif qui ne peut jamais se déplacer. C'est ce qui exclut toute suspension de l'esprit, toute attention, toute surprise, toute variété, et souvent toute magnifique cadence. » Si telle était en effet invariablement la structure de la phrase française, elle paraîtrait ajuste titre d'une pauvreté et d'une monotonie suprêmes. Heureusement elle a conservé du latin une souplesse suffisante avec bon nombre d'inversions qu'il est utile de préciser :
i° Dans des locutions ou tournures provenant du vieux français : sans coup férir, chemin faisant, tamrour battant, à son corps défendant. — L'aigle et le chat-huant leurs querelles cessèrent. (La Fontaine.) — Ce parasite ailé, que nous avons mouche appelé. (La Fontaine.) — Voici venir ma soeur. — Laissez, écoutez parler le juste.
2° Avec nos pronoms, dont la déclinaison complète nous permet de conserver les habitudes de la syntaxe latine et de nous en servir pour annoncer ou pour rappeler un sujet, un complément ou une proposition qu'il est nécessaire de déplacer : Qui te L'a dit ? — Qu'on me lui fasse griller les pieds. — Il se faut l'un l'autre secourir. — Je leur parlerai a l'un et a l'autre. — Ce disant. — Pour ce faire. — Va, cours vole et nous venge. — J'ai tout oublié. — Je n'ai rien vu. — Il (sujet apparent) pleut des roses (sujet réel). — Il s'affaiblissait, ce grand prince. — Le voilà donc, ce grand ministre. — Le bien, nous le faisons; le mal, c'est la fortune. — Tu L'as vu, comme elle m'a traité. — Moi, le faire empereur, ingrat, L'avez-vous cru ? — Qu'homère ait composé l'odyssée depuis l'iliade, j'EN pourrais donner plusieurs preuves. (Boileau.) — Quelques efforts que fassent