‹ L'enseignement du français par le latinChapitre 5 sur 20 · LES HOMMES · texte numérisé non relu

LES HOMMES

3° Avec V adjectif attribut : Heureux le sage instruit des lois de la nature. — Fière est cette foret dans sa beauté tranquille. — Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir. (La Fontaine.) — Aussi vifs étaient les regards, aussi vite et impétueuse était l'attaque. (Bossuet.)

4° Dans l'interrogation : Où courent ces guerriers ? Où ces guerriers courent-iLs ? — Et que m'a fait à moi cette troie où je cours ? — Et

QUE dis-je AUTRE CHOSE ? QuEL est CET HOMME ?

5° Pour exprimer le souhait, la concession, l'exclamation : Vive le canada I — Goûte que coûte. — Advienne que pourra! — Me préserve le ciel d'une telle sagesse ! — Périsse le troyen ! — Plutôt sur moi tombe cent fois la. foudre ! — Puissé-JE de mes yeux y voir tomber la foudre ! — Que béni soit le ciel ! — Que d'honneurs j'ai reçus ! — Mais veille qui voudra! — Quels tristes lendemains laisse

LE RAL FOLATRE !

6° Dans les incises : Votre compassion, lui répondit l'arruste. — Un « tiens » vaut, ce dit-ON, mieux que deux « tu l'auras ».

7° Après certains adverbes : Ainsi dit le renard. — Peut-être a-t-iL dans l'âme autant que moi de crainte. — A peine pouvez-vous dire comme il se nomme.

8° Avec quelques verbes qui peuvent commencer la phraàe {apparaître, entrer, venir, rester) : Restait cette redoutarle infanterie,

9° Avec les compléments dé terminai 'ifs, indirects, circonstanciels, qui peuvent se mettre partout, à la condition de ne pas nuire à la clarté

(règle générale de l'inversion française) : D'un joli singe et d'un bon perroquet on ne fait qu'un sot homme. — De deux choses l'une. — A dieu ne plaise. — Qu'a cela ne tienne. — Je veux de point en point qu'il soit exécuté. — Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière. — A cette raison s'ajoute...

io° Dans les propositions temporelles : Il viendra quand viendront les dernières ténèbres. — Avant que n'arrivent les hirondelles.

Il convient maintenant de montrer les avantages du thème latin, aujourd'hui si injustement déprécié et qui pourtant exige un si profitable effort d'intelligence. C'est le thème en effet qui sert à noter les ressemblances, mais encore plus à saisir les différences, même les moins sensibles, des deux langues, et qui par cela même force le jeune esprit à filtrer sa pensée et à ne plus l'apercevoir qu'absolument limpide et pure. Le thème constitue en réalité le plus parfait exercice d'explication française.

Nous répétons toujours depuis Rivarol (178/i) que ace qui nest pas clair nest pas français », que notre langue semble « jaite pour permettre d'éviter l amphibologie ou l'équivoque ». — Et cependant un modeste thème de la première année de latin nous force bien vite à reconnaître que notre langue, si éprise de lumière, mais souvent trop générale et abstraite, se sert parfois de termes vagues et confus, dont le latin, ami des réalités concrètes, nous aide heureusement à démêler les significations. Tels nos mots enfants (infantes, pueri, — liberi), parents (parentes, cognati, affines), maître (dominus, herus, magister), monde (mundus, orbis terrarum, homines...), terre (terra, humus, ager, solum, terrae...), ville (urbs, oppidum, civitas), homme (homo, viv), femme (femina, mulier, uxorou conjux), peuple (ipopuius, natio, gens, plebs, vulgus), esprit (animus, ingenium, mens, spiritus, acumen, facetise, dicacitas), aimer (aliquem amare, diligere, carum habere, — otium sequi, virtuti studere, delectari artibus, musica me juvat, soleo dicere). Tels encore nos substantifs armée, argent, campagne, porte, troupeau, ou nos verbes aller, arriver, venir, laisser, devoir, savoir, faire, louer, attendre, menacer, servir, dont le latin nous souligne les sens multiples par la diversité de ses traductions. Ce n'est pas non plus impunément que le latin de la décadence a transmis à notre langue certains solécismes, comme la confusion de se et de eum,

de suus et de ejus. C'est cette très vieille faute d'écolier qui, nous empêchant de distinguer deux troisièmes personnes dans la même phrase, nous gêne singulièrement dans le discours indirect, et exige de nous parfois des prodiges d'ingéniosité pour échapper à l'amphibologie ou à la répétition de mots et à la platitude. Le latin dit sans difficulté : « Legatum prœmissum nuntiare Tullo jubet : si secum congressus sit, satis scire ea se allaturum qaœ... » (Tite-Live.) Le français ne peut guère se tirer de cette phrase inextricable pour lui qu'en remplaçant les troisièmes personnes par la distinction de la première et delà seconde en style direct (« Le chef Albain se fit précéder d'un héraut porteur de ce message pour Tullus : Si vous vous rencontrez avec moi, vous savez bien que je ne vous ferai que des propositions... ))). Et le latin ne semble-t-il pas détenir aussi la supériorité dans" cette phrase de Salluste : « Regnum ejus sceleris sui prœdam fecit (Jugurtha) », que nous ne pouvons traduire qu'en remplaçant le pronom ejus par la répétition du nom propre qu'il rappelle (« Du royaume d' Hiempsal Jugurtha a fait le prix de son crime ») ? Le xvne siècle avait heureusement conservé l'usage du pronom réfléchi : comment exprimerions-nous aujourd'hui l'antithèse du vers de Corneille : (( Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui » ?

C'est donc l'exercice du thème qui nous oblige à ajouter encore de la clarté à notre français dans les cas où il en peut manquer ; à mieux voir la fonction de chaque mot dans la phrase, à différencier par les cas les sujets ou attributs et les divers compléments, à nous rendre compte de la relation de mots éloignés ou même sous-entendus (Et seul [datif] de tous les Grecs, ne m'est-il pas permis ? — Et pleures [génitif] du vieillard, il grava sur leur [eorum] marbre. — N'ayant plus [accusatif] mon arc, les bêtes me dévoreront. — Comment m'appelez-vous ? Mon gentilhomme [accusatif]) ; à préciser la valeur ou l'emploi de certaines formes verbales (Je suis venu: forme non passive d'un verbe intransitif. — La soupe se mange chaude : faux pronominal à sens passif. — Il s'est lavé les mains : faux pronominal à sens actif. — J'ai vu trancher les jours de ma famille entière : faux actif à sens passif. — Penses-tu que ton titre de roi me fasse peur ? : subjonctif à sens de futur ou de conditionnel. — Je ne crois pas qu'il nous fut permis... : subjonctif à sens de conditionnel : futurum esse ut nobis liceat...) ; à comprendre par l'ablatif du complément circonstan-

ciel les participes absolus, même non apparents (Eux repus, tout s'endort. — Dans les marais entrés, notre bonne commère... — L'alouette à l'essor... — L'onde tiède, on lava les pieds des voyageurs) ; à faire des analyses très exactes de toutes les propositions, à distinguer tous les usages si variés de notre conjonction que dans les complétives (Le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie : prop. inf. complément : se dementem fuisse. — // est honteux que vous soyez menteur : prop. inf. sujet : turpe est te mentiri= tuum mendacium. — Je crains qu'en l'apprenant son cœur ne s'effarouche = timeo ne... — Je me repens que ma

main t'ait fait grâce = me paenitet quod — Je doute fort que vous

puissiez réussir = dubito num... — La pluie empêcha qu'A ne s'allât promener = impedivit ne. . .) ou dans les circonstancielles (Sors vite, que je ne t'assomme = ne te opprimam. — On se voit d'un autre œil qu on ne voit son prochain — aliis oculis atque... — Mot d'autant plus sublime qu'il est plus simple = eo sublimius quo simplicius) ; à bien voir la nature des propositions commençant par comme (cause, comparaison ou manière), pour (finalité, cause ou conséquence), si (condition, comparaison, interrogation); à saisir les nuances du subjonctif et de l'indicatif après un même verbe ou une même conjonction (Les soldats criaient qu'on les menât au combat [ordre et prière au subjonctif], qu'ils voulaient venger la mort de leur général [simple énonciation à l'indicatif : se velle] — jusqu'à ce que ce grand prince calma les courages [fait réel accompli]) ; à respecter la règle aujourd'hui si méconnue de la concordance des temps (Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? — Qu'il mourût !) ; à réunir en un même faisceau bien lié toutes les idées, qui souvent en français paraissent détachées et sans cohésion, mais dont la syntaxe latine sait rétablir les véritables rapports.

Si le thème nous est utile pour projeter le même jour vif sur tous les coins d'ombre d'un texte, pour scruter le sens de chaque mot, pour reconnaître la relation des mots dans chaque proposition, des propositions dans chaque phrase, des phrases elles-mêmes entre elles, la version à son tour ne nous présente pas des avantages de moindre importance : c'est elle aussi qui peut nous apprendre le mieux à penser et à écrire en français.

Nos auteurs, si excellents qu'ils soient, ne suffisent pas à nous en-

seigner notre langue, parce qu'ils ne nous fournissent pas par euxmêmes le moyen de les étudier et de les comprendre. La connaissance complète de notre idiome ne peut s'acquérir que par une confrontation laborieuse avec quelque idiome du dehors, de même que nous ne pouvons bien pénétrer et sentir le caractère et le charme de la province natale qu'après en avoir franchi la frontière par un voyage en pays étranger. Mais n'allons pas croire qu'une langue moderne est capable de nous offrir cet instrument de comparaison. Toute langue moderne, abstraite et analytique comme notre langue, s'en rapproche également par la construction, si bien que, s'il surgit de temps à autre quelque tour particulier dans le texte étranger, notre paresse naturelle l'admettra sans difficulté dans notre traduction ; et c'est ainsi que chez une nation bilingue, comme les Canadiens, devait se produire fatalement dans le français l'infiltration redoutable de l'anglicisme. Au contraire, avec le latin, langue éloignée de nous dans le temps et dans l'espace, et qui, tout en exprimant la pensée d'un peuple ancien, sert pourtant de véhicule aux idées les plus générales de la vieille humanité, un peu toujours semblable à elle-même, nous n'avons pas à craindre de désapprendre notre langue maternelle : la langue latine n'est-elle pas pour nous comme une aïeule ? C'est d'elle que la nôtre tient tous ses titres de noblesse; loin de nous sentir dépaysés sur la terre antique, nous y reprenons les forces d'Antée. Aussi resterons-nous de l'avis de Racine, qui, traçant à son fils un programme d études, lui conseillait de relire Cicéron, Horace et Virgile, « ces auteurs étant fort propres à ï accoutumer à penser et à écrire avec justesse et netteté ».

La version latine nous apprend d'abord à penser. Rien ne vaut un texte de Cicéron ou de Tite-Live pour induire l'esprit à observer et à réfléchir, pour l'habituer à un travail appliqué et méthodique. Quand on veut arriver à l'intelligence absolue d'une phrase latine, il faut bien en décomposer les principaux éléments, en reconnaître d'abord le sujet, le verbe, le complément ou l'attribut, observer de très près l'ordre des idées, qui, sans répondre à l'ordre grammatical, obéil à

l'empire supérieur de la raison. {Captant urbem hostis diripuit. Traduisons : « L'ennemi prit la ville et la pilla », parce qu'en effet la prise de la ville précéda le pillage.) Une période cicéronienne est un chef-d'œuvre d'harmonie, mais surtout de construction logique, avec

toutes ses incidentes rayonnant autour de la principale, formant véritablement ce que les Latins appelaient avec tant de justesse ambitus ou circuitus verborum. Et ce « circuit » ou tour de paroles correspond à un tour de pensées, étroitement soudées les unes aux autres par un grand luxe de relatifs et de conjonctions de toute sorte. M. Fabbé Adolphe Garneau, dans un excellent article intitulé « A quoi bon le latin ? »\ a fort bien montré « cette admirable unité de la phrase latine. Les mots par la flexion s'emboîtant l'un dans l'autre ; les membres articulés ensemble par subordination, par les particules de symétrie ; cette liaison des phrases entre elles se faisant de mille façons, tantôt par les conjonctions, tantôt encore par les relatifs ; en plus, la liberté dans Tordre des mots permettant de rapprocher ce qui s'attire ; Funité de la pensée transperçant dans les vocables et dans la phrase : c'est une trame suivie que ce discours où tout se tient, où tous les fils de la pensée sont reliés en un réseau serré. » — On a plaisir à entendre également ces judicieuses paroles de M. l'Inspecteur général Hovelaque2 : «Langue monumentale et lapidaire, massive et dense, le latin est l'image même de la force romaine, du dur génie pratique et positif de ce peuple de conquérants et d'administrateurs, de moralistes, de juristes et d'orateurs ; et si le grec exprime toute la souplesse intellectuelle d'une race d'artistes et de penseurs, c'est toute l'énergie de la volonté qui commande et ordonne, qui règle et distribue, qui groupe et subordonne, que le latin... Dans sa santé et sa simplicité, il est unique pour exposer et discuter. . . Où trouver des modèles d'ordonnance et de construction qui vaillent Fordonnance et la construction d'une phrase latine, d'un discours latin, un enchaînement plus rigoureux, une plus précise hiérarchie des idées, une subordination plus exacte des parties au tout ? Ce peuple de bâtisseurs construit ses œuvres littéraires comme ses œuvres de pierre, ses viaducs, ses thermes, ses routes, pour des fins sociales, communes, éternelles ; et c'est comme l'ordre nécessaire de la raison pratique et de l'intelligence commune qu'elles manifestent. . . »

Comment donc, soumis à une pareille discipline, l'esprit français

Page 1