‹ L'enseignement du français par le latinChapitre 6 sur 20 · Paru dans le Bulletin du Parler français au Canada · texte numérisé non relu

Paru dans le Bulletin du Parler français au Canada

2. Dans une remarquable conférence sur l'enseignement des langues vivantes, faite en Sorbonne le 2 5 octobre 1909.

lui-même ne prendrait-il pas à son tour le goût et la pratique des plus solides « vertus » intellectuelles ?

Utile pour nous exercer à penser avec ordre, exactitude et rigueur, la version latine nous apprend en même temps à nous exprimer avec clarté, justesse et élégance. Si le génie de notre langue s'oppose souvent à celui du latin, ce sont précisément ces divergences qui sur des idées lointaines nous forcent à chercher les équivalences les plus fidèles, à nous garder des expressions ambiguës, à peser avec soin tous les termes dont nous nous servons, à distinguer et à choisir entre plusieurs synonymes, pour découvrir enfin le mot propre, unique et vrai miroir de la pensée. Et c'est ainsi que nous sont tout naturellement révélées, avec une foule d'idiotismes et de tours personnels, toutes les ressources et les finesses de notre langue maternelle.

i° Si le latin aime volontiers le mot vague, abuse de res ou de Y adjectif neutre, le traducteur consciencieux se sent dans l'obligation de leur substituer des expressions exactes, et se livre du même coup à un travail de style des plus profitables. Suivant le contexte, res devient en français objet, acte, circonstance, — affaire publique, Etat, politique, — fortune, biens, intérêt, — idée, fond, réalité, — motif, cause, etc.. — Que de mots à traductions flottantes, où doit s'exercer la sagacité de l'interprète, comme ratio, animus, vis, virtus, studium, ducere, jam, quidem, ipse, idem !

2° Si le latin recherche habituellement l'expression concrète avec l'adjectif ou le verbe, le français préfère Y abstraction, et ce nouvel effort de substitution, tout en développant le jugement, familiarise avec le tour plus littéraire : Clamor admirantium = un cri de surprise — inique facta = les injustices — stultissima quœque = toutes les folies — Graecia capta = la conquête de la Grèce — Athense sequis legibus florebant = Athènes devait sa prospérité à l'équité de ses lois — Licet me abesse = l'absence m'est permise — Petit ut liceat = il demande l'autorisation — Quanta urbs deleta sit, probari potest... = la grandeur de la ville détruite peut se prouver...

3° Si le latin est encore synthétique et concis, le français, langue analytique, aime avant tout la précision. Et c'est là principalement que semble vrai le mot de Rivarol : « Toute traduction française est une explication. » Comme le génitif latin présente un double sens, actif et passif, il faut bien que nous expliquions suivant les circonstances

(imor Dei = l'amour de Dieu pour les hommes ou des hommes pour Dieu, injuria consulis = l'injustice ou faite ou subie par le consul. Le français commente de même des phrases comme les suivantes : Tullia Ciceronis — fille de Cicéron — Tullia Dolabellœ = femme de Dolabella — Cœsar pontem confecit = César fit construire un pont — munire rupem = ouvrir une route dans le rocher — major spe = plus grand qu'on ne s'y attendait — Venit vocatus = Il vint, parce qu'on l'avait appelé — Aquosissima umbrosissima (Sénèque) = Plus il y a d'eau dans un pays, plus on y trouve d'ombrages.

4° Si enfin le latin, langue essentiellement oratoire, affecte le tour ample et périodique, le français aime de plus en plus la phrase courte et rapide, fondant deux expressions en une seule (hendiadys), juxtaposant sans liaison apparente des propositions indépendantes, simplifiant et allégeant toujours le plus possible. Exemples : magna et mira = de grandes merveilles — sapienter prudenterque = avec une sage prudence — argumenta quibus Deum esse demonstratur les preuves de l'existence de Dieu — Si Homerum legas, delecteris = Lisez Homère : vous serez charmé — Etiamsi periturus sim, illud faciam = dussé-je mourir, je le ferai — Quod nisi ita <?s/:=sinon. — Qui ne voit combien un style peut s'assouplir avec la répétition de pareils exercices, combien un esprit éveillé et réfléchi peut même s'habituer aux trouvailles heureuses d'expression P1

Mais il est d'autres leçons que le latin peut nous offrir encore utilement, et cette fois par l'imitation directe. S'il existe en France ce qu'on appelle une « crise du français », si entre autres défauts on reproche à notre phrase moderne de ne plus présenter souvent qu'un assemblage confus de substantifs et d'épithèles, où l'on chercherait vainement un verbe à forme personnelle, si nous voyons se perdre l'usage judicieux des conjonctions, des relatifs, de toutes les articulations du discours, si enfin dans tant de journaux et de livres règne le style télégraphique, disloqué et incohérent, la cause principale de cette déchéance ne doit-elle pas être attribuée à l'oubli ou à l'abandon progressif du latin ? Et ne serait-il pas à propos de revenir quelquefois

) . Pour l'étude comparée du français et du latin, lire la petite brochure où M. Crouzct a donné tout le secret des ressemblances et des différences entre les deux langues : Méthodes

solidaires de version latine et de thème latin.

à une phrase plus grave et mieux composée, où l'idée principale s'avancerait précédée de ses causes et suivie de ses conséquences, accompagnée de toutes ses circonstances explicatives, où des groupes de mots bien distribués s'enchaîneraient et se balanceraient en belle ordonnance pour la joie de notre oreille en même temps que pour la satisfaction de notre raison ? On doit souhaiter qu'une pratique plus assidue de la période latine ramène dans notre discours un peu plus de liaison, de discipline sévère et de syntaxe rigoureuse : si bien qu'on peut toujours reconnaître pour très sage le conseil d'Arnauld à un jeune homme qui le consultait sur les moyens de former son style : « Lisez Cicéron ! — Mais c'est en français que je veux écrire ! — - Je comprends bien : lisez Cicéron ! » Il est vrai que la construction latine ne connaît pas la servitude de l'ordre grammatical ; mais il en est de la période antique comme des vers prétendus libres de La Fontaine : elle n'a rien de capricieux et d'arbitraire. Elle obéit en réalité à une loi supérieure d'ordre purement intellectuel, à la pensée elle-même dont elle suit fidèlement toute l'évolution logique. Avec un peu d'attention, nous pouvons aisément nous rendre compte que chaque terme occupe dans l'ensemble une place déterminée à l'avance par les exigences de l'argumentation ou par la recherche de quelque effet à produire. Est-ce au hasard que le héros de Virgile s'écrie : « Me, me, adsum qui feci, in me converti te ferrum » ? — que Didon suppliante bouleverse sa phrase : « Per ego lias lacrimas... » ? — que le poète nous dit en nous racontant la mort d'Eurydice : « Immanem ante pedes hydrum moritura puella (non vidit) » ? Ne convient-il pas de souligner la relation des deux mots juxtaposés : hydrum moritura (le serpent qui allait causer sa perte) ? Ne devons-nous pas respecter l'ordre exceptionnel des termes dans ces phrases : « Terrebat eum natura hominum avida imperi (Salluste) = Ce qui l' effrayait, c'était l'ambition naturelle chez l'homme... » « Torpebat vox spiritusque = Tout était arrêté, leur voix, leur respiration même. » Ce dernier exemple de Tite-Live nous montre combien il serait intéressant de relire à cet égard tout le récit du combat des Horaces et des Curiaces, chef-d'œuvre de description dramatique et pittoresque. L'ordre des mots, non grammatical, mais rationnel, devrait donc toujours être considéré comme de première importance. Aussi bien sommes-nous parfois obligés dans notre traduction de changer la valeur respective des pro-

positions et de mettre dans la vive lumière d'une principale l'idée essentielle, que le latin, qui se préoccupe surtout de la place des mots, exprime indifféremment dans une incidente, un participe, un adverbe ou un adjectif (Diligenter quœrebant — Ils avaient soin de s'informer — Quo locapletiores mox condemnaret (Suétone) ■==- afin qu'ils fussent plus riches lorsqu'ensuite il les condamnerait — Ceteri reges aut bello victi in amicitiam a vobis recepti sunt aut in suis dubiis rébus societatem vestram appetiverunt (Salluste) = Tous les autres princes ont attendu leur défaite pour devenir vos amis, ou leur situation critique pour solliciter votre alliance). Et voilà donc le suprême service que le latin peut rendre au jeune écrivain, « d'un mot mis en sa place enseignant le pouvoir ». C'est à cette école que se sont formés nos plus grands poètes, les Racine, les André Chénier, les Victor Hugo : aussi quelles joies exquises n'éprouvons-nous pas, en étudiant leurs vers, à retrouver, avec la coupe rare, avec le rejet habile, avec le choix de l'épithète curieusement disposée, tous les procédés des nobles artistes latins !

Ajoutons d'ailleurs que le « pouvoir du mot » n'intéresse pas seulement le lettré, mais l'homme de sciences quel qu'il soit. L'un de nos plus grands mathématiciens 1 rappelait dernièrement par un exemple typique comment un petit mot déplacé ou modifié peut suffire à rendre fausse toute une démonstration. « Notre langue, disait-il, exprime par ses flexions, par l'ordre même des mots, les nuances les plus délicates... La moindre de ces nuances peut vicier un raisonnement mathématique, où l'on doit suivre rigoureusement la ligne droite et où le moindre écart est interdit. Pour comprendre ces nuances, il faut avoir appris à les sentir; il faut en avoir acquis une longue habitude pour les saisir du premier coup sans hésitation et sans efforts. » — Or qu'est-ce qui prépare le mieux à savoir bien lire un énoncé, non pas en bloc, de manière à n'en prendre qu'une notion vague et générale, mais par le menu et dans le détail, de manière à bien nous pénétrer de tout son contenu ? Est-ce l'analyse grammaticale, avec toutes ses formules abstraites, si rebutantes et presque incompréhensibles pour les enfants? N'est-ce pas plutôt la version avec toutes les réalités concrètes

i. M. Henri Poincarc, do l'Académie Française, dans Les Sciences et les Humanités, brochure de propagande de la Ligue pour la culture française.

qui vivent dans ses groupements de mots, rapprochés par le plus ferme bon sens?

La Version latine ne nous habitue pas seulement à écrire, mais encore à lire, en développant en nous Y esprit de finesse, qui sert souvent à « deviner », et Y esprit d'analyse, qui « nous apprend à distinguer les éléments des objets que nous étudions, à les séparer par la pensée les uns des autres, à les comparer et à les combiner ». Et qui ne voit alors que les vieilles études latines, qui jusqu'à présent avaient formé chez nous l'humaniste, peuvent seules encore servir à former le savant accompli des temps modernes ?

Arrivés au terme de ce travail, qui nous a permis de constater qu'à tous égards la connaissance du latin est indispensable pour savoir penser et écrire en français, nous évoquerions volontiers la grande image de Virgile, ce Gaulois de Cisalpine, dont la quatrième églogue semblait pour Lactance et pour les premiers chrétiens l'annonciatrice de l'ère nouvelle. Virgile, le maître et le guide de Dante ! Virgile, sans qui Bossuet « n'allait jamais à la campagne... », qui « faisait ses délices », et (( dont la douceur était aussi le caractère de notre prélat » 1 ! Virgile, où l'on croit déjà sentir battre le cœur de la « douce France » (dulces reminiscitur Argos) ! Virgile, le premier inspirateur de la tendresse de Racine, de l'onction caressante de Fénelon et de la mélancolie des rêves Lamartiniens ! Nous avons tous présent à l'esprit ce passage du Dialogue des Orateurs qui nous montre l'illustre poète entrant un jour au théâtre, salué de tout le peuple qui s'était levé d'un mouvement unanime, et honoré des respects rendus habituellement à la personne de l'Empereur. J'imagine que nous le saluerions tous encore de même, s'il revenait à cet instant parmi nous, portant le précieux rameau d'or et escorté des plus glorieux esprits de Rome. Et tout en écoutant chanter dans notre mémoire quelques-uns de ses plus nobles vers, que notre enfance y a gravés, nous lui adresserions cet hommage suprême :

(( Ne crains pas, ô Virgile, que nous te reniions jamais I Nous ne sommes ni des ingrats ni des imprudents. Tu régneras toujours, maître vénéré, dans le sanctuaire de nos collèges, pour y élever l'âme des nouvelles générations.

i. Mémoires de l'abbé Le Dieu.

(( Nous te confions pieusement nos fils, ô le plus pur des poètes ! C'est toi, mieux que tout autre, qui peux leur révéler le secret du génie ancien de leur race, les défendre de la barbarie qui les guette, éclairer leurs yeux de la suave lumière de ton ciel d'Ausonie !

(( Reste le compagnon de la fière adolescence : enseigne-lui sans fin le culte de la nature, l'amour de la patrie, la piété des tendresses humaines, avec l'allégresse de la parfaite beauté !

« Mais surtout tu la protégeras contre les défauts du siècle, contre ce qui manque d'ordre et de mesure, contre toute brutalité et toute laideur ! Tu dresseras son oreille à l'harmonie de ton hexamètre, et tu feras passer dans son idiome la douceur et le charme de ton verbe enchanteur !

(( Et partout ensuite où nos enfants se feront entendre, parure et grâce souriante du Nouveau-Monde, on saura aisément les distinguer à l'expression de leur âme claire, généreuse et délicate, de l'âme latine et virgilienne, qui est devenue celle de l'éternelle France ! »

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