CHAPITRE II. — LE BLE
Article premier. — Les achats.
Midi sonne au beffroi de l'église cathédrale Saint-Julien.
(1) Arch. dép. de la Sarthe.
(2) Cauvin, Annuaire de la Sarthe, 1842.
Le boulanger manceau vêtu de son habit, le chef orné d'une perruque et d'un chapeau tricorne (1) pénètre sous les halles où se tient le marché aux grains. Notre homme a hâte de connaître les cours, car, à cette époque, le blé varie très souvent de prix, et dans d'énormes proportions. Mais sa curiosité ne pouvait être plus tôt satisfaite. Défense « à tous boulangers et meuniers de la ville ou faubourgs, même les forains, de se trouver, sous quelque prétexte que ce soit, les jours de marché, en la place des Halles, et d'acheter par eux et par autres, pour eux et pour autres, aucuns blés et grains avant midi — à peine de 20 livres d'amende pour la première fois, de prison pour la seconde, et de peine corporelle pour la troisième (2).
« Nous n'avons point au Mans de marchands de blés ; écrit le lieutenant de police, (c'est-à-dire de blatiers) ce sont des fermiers, des domestiques de curés qui apportent aux halles les blés qu'ils ont ramassés, ou bien des paysans dont tout le métier est d'aller acheter, dans les marchés voisins, des blés et de les venir revendre dans celui du Mans (3) ».
Les marchés aux grains se tinrent d'abord une fois, puis deux fois par semaine. Au quatorzième siècle, ce fut le lundi « à la porte du Mans » (4). Ces marchés avaient-ils de l'importance ? Les documents des XVIP et XYIII" siècles relatifs à la réglementation de la boulangerie parlent fréquemment de la charge de blé. Cette expression, ignorée des boulangers actuels, servait à désigner une quantité déterminée de cette marchandise. La charge fut d'abord de treize boisseaux, mais (5) « par ordonnances rendues en la sénéchaussée du Mans sur les réquisitoires du substitut de M. le procureurgénéral des 4 juillet 1743 et 19 février 1745 la charge a été
(1) Voir le chapitre "VIII, article V.
(2) Ordonn. de police, art. 40'^, du 27 nov. 1702.
(3) Avis du 7 juillet 1750.
(4) Coustumes et trespas de la Prévosté du Mans.
(5) Supplique des boulangers en 1747.
réformée, et il a été ordonné qu'elle ne serait composée à l'avenir que de douze boisseaux ».
c( En en donnant un, suivant l'usage, au meunier pour le moulage (la mouture) la perte est donc, évidemment, de un douzième pour les suppliants ».
La capacité du boisseau du Mans et la valeur de la charge de blé nous étant connues, il nous est facile d'évaluer la quantité de blé nécessaire aux boulangers du Mans pour satisfaire leur clientèle. En 1750, il faut soixante et onze charges de hlé par jour pour la consommation des Manceaux senis par les maîtres-boulangers et indépendamment des communautés religieuses et des clients des boulangers forains. La charge de blé était alors de 2 hectohtres, 3 décalitres, 8 litres, 8 centilitres. Il fallait donc un appro\isionnement hebdomadaire de plus de 1183 hectolitres de blé, annuel de plus de 60,000 hectohtres. (Exactement 61, 698 hect. 432) (1).
Mais les boulangers n'achetaient pas toute leur pro^^sion de blé au marché, pour plusieurs motifs. « Les boulangers achetaient beaucoup leur blé en campagne plutôt qu'au marché parce qu'il était moins cher et la mesure meilleure. Ils exemptaient aux paysans de se déranger avec leurs charettes ; ceux-ci n'avaient point de droit à payer au mesureur et au ... bourreau » (2). Les boulangers achetaient le blé à la charretée ; alors le vingt et unième boisseau leur était dû gratuitement et de plein droit (3).
En 1630, (( les boulangers firent pubher un beau matin, à .son de trompe, par la ville, que défense était faite aux meuniers d'acheter du blé pour le convertir en farine et vendre ensuite cette farine au public, auquel il était interdit de même d'en acheter.
Grand émoi parmi les meuniers qui adressent incontinent
(1) V. pour plus de détails, chap. 8, artic. 3 et 4.
(2) Arch. dép. delà Sarthe.
(3) Dires des ofQciers de la ville du Mans, annotations.
une supplique au sénéchal du Maine et traduisent les boulangers à sa barre.
« Ceux - ci se fondaient sur une ordonnance rendue quelques années auparavant, en 162-4, dans un moment de disette, laquelle prescrivait d'essayer le blé pour fixer le prix du pain. De leur côté^ les meuniers en demandaient le retrait et exposaient, en outre, que les boulangers étaient les premiers à enfreindre ses prescriptions qui leur défendaient de rassembler à la fois plus de douze charges de blé dans leurs greniers, tandis que la plupart des boulangers avaient divers magasins, particulièrement au bourg de Montfort, dans lesquels il& accumulaient le blé qui avait été exposé en vente, afin d'empêcher la liberté du trafic, amener la disette au Mans, et vendre le blé de ces magasins à un prix excessif. . .
Les boulangers réphquaient que les meuniers « accaparaient le grain aux marchés d'alentour, et qu'ils parcouraient même les campagnes voisines pour y acheter le blé encore sur pied et le cacher dans des maisons particulières, au mépris du règlement qui prescrit de ne vendre qu'aux halles...
(( L'intendant de Tours, M?"" Jacques Turgot, qui se trouvait alors au Mans, voulut examiner personnellement cette affaire. Il présida lui-même le tribunal et prononça le jugement » (1). On ignore l'issue de ce procès ; mais les accusations réciproques des parties adverses étaient peut-être également fondées.
Le blé de Maine était fort avantageux pour nos boulangers, si nous en jugeons par le document suivant : « M. le rapporteur est supplié de faire attention aux dispositions des coutumes d'Anjou et du Maine sur la quantité de farine que les meuniers de ces deux provinces doivent rendre de la même quantité de blé ; ce ne sont point des lois faites au
(1) Bellée, op. cit.
hasard. Ces deux coutumes ont été rédigées dans la même année et par les mêmes commissaires. Leur différence ne vient point, comme le disent les boulangers, de la différente manière de mesurer la farine ; elles sont conçues dans les mêmes termes ; elle vient, de l'aveu de tout le monde, de ce que les blés du Maine contiennent plus de parties de farine que ceux d'Anjou, et de ce que ces parties de farine qui sont plus serrées dans l'écorce se développent davantage au moulin et contiennent plus d'espaces, ce qui les rend plus susceptibles d'eau, pour quoi elles doivent plus de pain que celles d'Anjou et autres lieux semblables. »
(( La singularité de la coutume du Maine à cet égard prouve la supériorité de ses blés en cette partie et qu'on ne doit point être surpris de ce qu'on a eu plus de pain que dans d'autres villes ; à quoi il faut ajouter le poids des eaux et la qualité du pain qui est moins beau au Mans qu'ailleurs surtout en fait de pain michard et de pain bis... » (1).
En 1554, maître Simon Legendre, parlant au nom des habitants du Mans, dont il était le procureur-général, affirmait que les boulangers du Mans employaient deux sortes de blé. L'un le « pur froment de Beauce est le plus cher comme étant d'un grain plus riche et plus excellent » ; l'autre est le froment du pays. « Sous ce terme on entend celui du Sonnois, de la Champagne (dans le Maine) et tout autre froment que de Beauce, de même que de tous endroits de ce pays esquels est recueilli blé-froment ne sont à distance de cette ville que de quatre, cinq ou six lieues seulement » (2).
Article 2^. — Les disettes.
Parfois, et toujours trop souvent, la récolte avait été mauvaise et faute de communications rapides, de chemins de fer,
(1) Mémoire en réplique à celui du s'' d'Arcy, 1751. (2)Arch. de la Sarthe.
etc., la disette se faisait durement sentir au pauvre peuple. C'est alors que les querelles entre les boulangers et le mesureur se calmaient ; le m«irché, si animé d'ordinaire, était morne et vide. Alors intervenaient les pouvoirs publics et les associations riches.
Par suite d'une famine qui eut lieu dans le Maine vers 1085 « les vivres les plus indispensables étaient si chers, que le setier de froment se vendait sept sous d'or », somme considérable pour l'époque.
Vers 1545, René du Bellay, évêque du Mans, se rendit à Paris « et représenta au roi la misère à laquelle se trouvait réduit le peuple, misère si extrême que la grande majorité de la population était réduite à se nourrir d'un pain fait de gland ou de sarrazin, dont il avait apporté quelques échantillons pour exciter la compassion du roi et du conseil». (Hist. de V Église du Mans, D. Piolin.)
Dans ses notes sur le Behnois, Bottier de Madrelle écrit : « Je me souviens d'en avoir xu beaucoup (de blé) en l'année 1725. Les blés furent beaux et bons ; mais on ne put faire la récolte que d'une partie et encore très-difficilement. Tous les blés germèrent et se gâtèrent ; l'herbe paraissait demi-pied au-dessus des javelles, quoiqu'on les eût retournées à différentes fois. On voyait chaque jour briller le soleil de tout son éclat, le blé séchait un peu ; mais aussitôt un petit nuage le mouillait de nouveau. Des tourbillons enlevaient les javelles à cinquante pieds de hauteur. Les particuliers, pressés par la faim, tiraient de ce blé germé ce qu'ils pouvaient et qui était comme de la pâte. On le mettait sécher au four dont on faisait du pain de très-mauvaise qualité ; les pauvres prenaient les épis les plus secs dans leurs mains, en égrenaient difficilement et en faisaient leur nourriture. On trouvait au milieu des pièces de blé (des endroits) où il avait été volé par cantons et emporté la nuit. Le boisseau de blé froment se vendait 6 livres. La misère fut très-grande ; mais
elle ne dura pas longtemps, au moyen des blés qui vinrent des provinces éloignées où les récoltes n'avaient pas essuyé le même sort. Mais ce ne fût pas une misère à beaucoup près aussi grande que celle qu'il y eût en cette province lorsqu'on fit venir des blés d'Ecosse. Ce fut alors qu'on sentit la nécessité de rendre la rivière de Sarthe navigable depuis Malicorne jusqu'au Mans. Ce ne fut qu'à force de chevaux et de manœuvres qu'on fit monter les bateaux. Les chemins ne portaient plus par la quantité des eaux qui les avaient remplis. Les blés mouillèrent dans les bacs. Il y en eut une partie qui furent perdus et pourris, qu'on fut obligé d'encaver dans les jardins de Tessé et ailleurs où on les avait mis en partie. Le surplus, dans les salles du Doyenné, dans les greniers du Chapitre, à la Visitation, aux Minimes et dans l'église de Beaulieu. Ce ne fut qu'à grands frais qu'on pût faire venir ces blés jusqu'à Bouches-l'Huisne sur la rivière (i). On fit baliser et couper tous les arbres qui étaient sur le bord de la Sarthe, depuis Buiïe jusqu'à Bouches-l'Huisne, par ordre du ministre ; malgré l'opposition des propriétaires et de M. Leboindre, conseiller au Parlement » (2).
Le Chapitre du Gué-de-Mauny décide, le 10 septembre 1738, d'emprunter une somme de 1,000 livres pour être employée en achat de grains étrangers et concourir au soulagement du public (( à l'occasion de la disette ùe grains de la présente année, laquelle semble menacer la province d'une espèce de famine d'autant plus à craindre que la misère du peuple paraît déjà portée à son comble (3).
(( Vu la disette de grains de la présente année (1751) et le danger d'une famine prochaine à laquelle MM. de l'hôtel commun de ville auroient cru ne pouvoir parer qu'en achetant des bleds étrangers , pourquoi ils auroient prié les
(1) Endroit où l'Huisne se jette dans la Sarthe, en aval du Mans.
(2) Arch. dép. de la Sarthe.
(3) Livre des conclusions capitulaires. Archives départementales de la Sarthe, G. 674.
compagnies, même les particuliers aisés, de lem' confier par forme de prêt chacun les sommes d'argent que leur zèle pour le bien public pourroit leur procurer », le même Chapitre du Gué-de-Mauny décide qu'il va emprunter la somme de 1,000 livres pour être remise à la municipalité (1). « Le 17 février 1770, écrit le chanoine Nepveu de la Manouillère, l'Hôtel-de-Ville a fait assembler toutes les compagnies et communautés de cette ville pour prêter de l'argent afin d'acheter des blés qui manquent dans la province et dont la disette rend le pain très cher... Le Chapitre (de S^-Julien) a prêté quatre mille livres ; le Présidial dix-sept-cents livres ; chaque abbaye de Bénédictins (S'-Vincent et la Couture) chacune deux mille livres ; le Séminaire deux mille quatre cents livres ; l'Élection six cents livres ; les Eaux et Forêts autant ; le Grenier à sel cinq cents livres ; la Visitation six cents livres. Toutes ces sommes font au moins trente mille livres ; j'en ai oublié quelques communautés. Cet argent sera employé à acheter du blé lequel sera vendu au marché et dont l'argent sera remis au receveur de l'Hôtel-de- Ville. S'il y a perte, tous ceux qui ont prêté en souffriront au marc la livre. On a commis M. Prud'homme de la Boussinière (subdélégué de l'Intendant de la Généralité de Tours) et un autre pour aller à Nantes faire l'achat du dit blé ».
« Le 28 juillet 1770, écrit plus loin le même ecclésiastique, MM. de l'Hôtel- de-Ville qui avaient emprunté des différentes compagnies et communautés la somme de trente mille livres, ont rendu au Chapitre qui, pour sa part, avait prêté quatre mille livres. Comme le blé avait presque manqué ce qu'ils en avaient fait venir n'a point duré longtemps et ils ont eu seulement trois cents livres de bon, tous frais faits ».
Heureusement, d'après le chanoine, la cherté fut limitée par la moisson nouvelle. « Le dl août 1770, on a diminué de beaucoup le prix du pain... En réjouissance de cette diminuai) Archives départementales de la Sartlie, G. 677.
tion, toutes les marchandes du marché Saint-Pierre sont allées remercier M. d'Arcy, lieutenant-général de police, et elles ont mis du vin et des biscuits à tous les carrefours pour celui qui publiait à son de trompe la diminution. Elles ont fait chanter des grand's messes et des Te Deum dans plusieurs églises ».
Les disettes provoquaient des prêts d'argent mais aussi des aumônes importantes. Nepveu de la Manouillière enregistre la suivante : « Aux chapitres généraux de la Saint- Julien, de la présente année 1770, le Chapitre a donné pour les paroisses où le Chapitre dîme la somme de mille livres pour le soulagement des pauvres, vu la misère et la disette des blés dont l'espèce a presque manqué. M. l'intendant a fait venir du riz pour distribuer aux pauvres des paroisses, surtout dans le Bas-Maine, où les habitants sont réduits à manger du pain de farine de glands et des racines de fougères. J'en ai vu ; il est très-mauvais au goût et pour la santé » (1).
Le clergé, en intervenant ainsi pour atténuer la cruauté et les ravages des famines, demeurait fidèle à ses traditions de charité. Il lui suffisait de relire ses antiques annales pour voir l'évêque Hoël, en 1085, faisant, de l'avis de son clergé et du peuple, enlever l'or et l'argent qui recouvraient le maître autel de la cathédrale afin d'en acheter des grains et de secourir les pauvres ; en 1136 l'évêque Hugues de Saint-Calais dépensant son revenu, engageant son patrimoine, vendant l'argenterie des églises du diocèse pour acheter pareillement du blé que l'on distribuerait aux pauvres. Pendant trois années consécutives, de 1296 à 1299, le Mans et toute la province éprouvent une grande famine. Robert de Chnchamp, doyen de l'éghse cathédrale, et depuis évêque de cette ville, après avoir distribué aux pauvres ses blés et son argent, vend sa vaisselle et ses chevaux toujours pour acheter des grains en faveur des malheureux.
(1) L'abbé G. Esnault, Mémoires de Nepveu de la Manouillère.
Toute la seconde moitié du dix-huitième siècle fut traversée par un certain nombre d'émotions populaires provoquées dans notre province par la crainte de la famine. Ce sentiment fut habilement exploité, aux approches de la Révolution, par les meneurs qui habituèrent ainsi le peuple à la révolte, au mépris du danger et de l'autorité. Le comité permanent qui s'est formé à l'Hôtel-de-Ville en 1789 s'efforce de prévenir la disette ; il augmente le pain de luxe et diminue le pain noir « afin de favoriser la classe indigente ». Mais les bruits sinistres, répandus par des gens mal intentionnés, empêchent les paysans d'amener leurs grains au marché. La municipalité de la Suze fait connaître au comité « qu'il y a dans ses environs deux greniers remplis de grains », et elle propose de les faire passer au Mans pour le prochain marché, avec deux cents hommes de bonne volonté qui se mettront au service de la capitale. Le comité enthousiasmé de cette générosité bien rare, expédie sur le champ une députation a. chargée de témoigner à la milice nationale de La Suze les sentiments de la plus vive reconnaissance ». Le vendredi 31 juillet les gens de La Suze arrivèrent avec leurs voitures. Ils sont d'autant mieux accueillis qu'en dépit « des primes promises aux laboureurs et des circulaires distribuées à profusion dans les campagnes », l'approvisionnement du marché est loin d'être suffisant. Il l'est si peu qu'à la fin de la journée le prix du pain a augmenté dans des proportions notables. « Touché de l'infortune et de l'extrême misère des malheureux », le comité maintient la taxe inférieure du précédent marché, et pour indemniser les boulangers il ouvre aussitôt une nouvelle souscription ». Au 30 août le comité avait déjà reçu 11,999 livres 4 sols pour les subsistances , les Manceaux versent encore 8,425 livres. Toutes les villes n'étaient pas aussi bien disposées que La Suze à appro\asionner le Mans. Le 30, à 9 heures du soir, le curé-baron d'Évaillé avait fait partir d'une de ses fermes, sous la conduite d'un domestique, un
convoi de cent quatre boisseanx de blé, à destination du Mans. La milice nationale de Sainte-Osmane , arrête le convoi, « fait sortir le syndic de son lit », donne l'alarme à Saiut-Calais. Le lendemain, dès 8 heures du matin, 300 calaisiens arrivent et s'emparent du convoi, on saisit sur le voiturier une lettre du curé d'Evaillé proposant d'expédier régulièrement des grains « afin de faire baisser le prix du blé sur les marchés d'une ville à laquelle il est attaché depuis cinquante ans ». La fureur et l'indignation ne connaissent plus de bornes ; finalement les émeutiers se partagent, dans une auberge, après souper, le produit de la vente des grains, voitures et chevaux de l'expéditeur.
Au Mans, le 11 septembre. Mouette, aubergiste du Chêne- Vert, excite la populace contre les cavahers de la mihce citoyenne, disant qu'ils ne sont que des blatiers et des accapareurs dont il aurait bientôt raison si on voulait le soutenir. — Le dimanche 13, sur le pont du Pré, un ou\Tier serger s'écrie publiquement ce que les membres du comité sont des fripons et des monopoleurs qui veulent mettre la famine dans la ville, mais qu'il a une broche à rôtir toujours affilée pour les embrocher ; qu'au reste, si les habitants de
Saint-Gilles voulaient venir avec lui, il aurait bientôt f
tout le comité dans la ri\ière » (1). — Le lendemain, rues de la Tannerie et Dorée, des filles pubhques et des oumers apostrophent une patrouille de cavalerie citoyenne : « Les
voilà, disent-ils, ces f blatiers, ces coquins, ces gueux
qui font renchérir le pain : on les démontera , on leur cassera le col. » On peut voir plus au long dans \ Année 1189 au Mans de M. Robert Triger où nous recueillons ces détails à quel degré de surrexcitation la populace avait été amenée, à quelles extrémités elle était toute prête à se porter.
(1) Archives de la Sarthe, B. sup. Maréchaussée du Maine, 1189.
Article 3^ — Les droits du mesureur et du bourreau.
Au quatorzième siècle, voici à quelles taxes les grains étaient soumis : «... Ceulx qui apportent au lundy, à la porte du Mans, froment, seigle ou orge pour vendre, paient ung déableau rès pour chascun septier, et ung comble pour trois mines (1)... Item, ceulx qui apporteront froment, seigle ou orge au mercredy ou au mardy, tant de l'un que de l'aultre, paient pour trois mines i déableau comble... » (2). Ces droits appartenaient à la Prévôté du Mans.
Les droits du mesureur s'appelaient droits de hallage et de mesurage et ceux du bourreau droits de havage.
Le cahier des charges d'une adjudication des droits de hallage de la ville du Mans fixée au mardi 18 décembre 1770, nous apprend, en ce qui nous concerne, que « ces droits consistent en la perception d'un sol pour le mesurage de chaque charge de blé, soit froment, seigle, méteil, orge, avoine, carabin et autres menus grains exposés sous les halles de cette ville, qui sera payé par le vendeur à l'adjudicataire des dits droits ce qui fait un denier par boisseau et 1 sol par charge. Et quand l'adjudicataire sera requis de se transporter dans les maisons particulières pour le mesurage des mêmes blés, il percevra deux sols par chaque charge ». Les jours de foires les droits de hallage et de mesurage doublaient.
L'adjudicataire était « tenu de se pourvoir de boisseaux en nombre suffisant, bien marqués, étalonnés sur la marmite déposée au greffe de police ; de tenir ou faire tenir sous les halles, savoir les jours de marchés, qui sont les lundis et vendredis de chaque semaine, six personnes avec six boisseaux, et les jours de foires, huit personnes avec huit bois-
(1) La mine valait 6 boisseaux.
(2) Coustumes et trespas de la prévôté du Mans.
seaux, dont du tout il demeurera garant, afin que le public soit ponctuellement et exactement servi, et de se trouver aux heures prescrites par les règlements de police » (1),
Si les vendeurs étaient astreints à payer de» droits de place, etc., ils n'avaient pas à envier les acheteurs. En 1606, 01i\ier Poussin, fermier du droit de la Prévoté, prétendait du moins que les boulangers devaient lui payer un denier « pour chascun marché de blé » où ils achetaient (2).
On avait paifois des différends avec le mesureur et cela menait assez loin les boulangers, voire jusqu'en Cour de Parlement. C'est ainsi que le 4 juillet 1764 un procès qui était déjà pendant au mois de janvier, se trouvait en instance en Parlement entre les boulangers et Jean Bodereau, le mesureur des Halles.
D'ailleurs le mesureur eût-il été le plus honnête homme du monde, qu'on l'aurait encore soupçonné dans sa probité. Voici l'avis de M. le lieutenant-général du 7 juillet 1750. « C'est, écrit-il, le fermier du droit de hallage au Mans qui fait le mesurage et loue à la journée des hommes ou des femmes indifféremment, pour l'aider en cette fonction. Ces gens n'ont, par conséquent, point serment à justice ; actuellement c'est une veuve qui est fermière de ce droit, ayant continué la ferme que son mari tenait » (3).
L'exécuteur des sentences criminelles percevait chaque semaine au marché du vendredi un seizième de boisseau (124 centilitres) sur chaque sac de grains contenant 4 boisseaux, et six deniers par charge d'hommes de toutes marchandises en vente sous les halles ou sur la place. Le 18 décembre 1760, le procureur du roi remontra à la Chambre du conseil de la sénéchaussée « que depuis l'arrêt du premier septembre 1751 rendu pour la fixation du pain, les prud'hommes nommés en conséquence du dit arrêt pour
(1) Ann. du dép. de la Sarthe, 1^42.
(2) Sentence du sénéchal, 12 mai.
(3) Arch. de la Sarthe.
faire leur rapport du prix du blé, ont remarqué que le droit d'havage et d'exécuteur font tort au marché du vendredi, surtout lorsqu'il doit y avoir exécution et que pour l'ordinaire il s'y trouve des blés et autres denrées en moindre quantité que les lundis où l'exécuteur ne prend aucun havage ; ce qui est cause que pour l'ordinaire les blés sont plus chers les vendredis que les lundis et fait une variété préjudiciable, au public ; qu'il arrive que ceux qui ont intérêt de maintenir le blé à un haut prix, publient qu'il doit y avoir une exécution le vendredi qui doit suivre, parce que cela détourne les marchands d'en apporter au marché.
« Mais que le plus grand inconvénient est que les prud'hommes en faisant leur rapport du prix des blés, le vendredi après le marché, le prix du pain se trouve pour l'ordinaire taxé à un prix plus haut qu'il ne devait être relativement au prix commun du blé. . .
« Que cet inconvénient qui mérite une sérieuse attention, ne procédant que de l'inégalité des marchés, il serait ce semble facile d'y remédier en supprimant la cause de cette inégalité et rendant tous les marchés uniformes pour la perception des droits de l'exécuteur, soit qu'il y ait exécution ou qu'il n'y en ait pas...
« Mais en accordant audit exécuteur le havage à tous les marchés et foires, ce serait doubler son revenu sans lui imposer de nouvelles charges, il serait juste de diminuer le godet dont il se sert pour le havage, non pas tout à fait de moitié par rapport à la diminution qu'il souffrirait les jours d'exécution où il aurait dû recevoir double havage, soit par rapport à ce que son travail se trouverait multiplié en l'assujétissant à venir tous les jours de marchés ainsi que le nombre de ceux qu'il employé pour la perception de ses droits.
« En sorte qu'il semblerait juste de réduire ou de diminuer son godet d'un quart, c'est-à-dire au lieu d'un seizième de boisseau sur quatre boisseaux de grain qu'on lui accorderait une autre mesure qui contiendrait un vingtième de boisseau,
auquel effet il serait tenu de rapporter son godet pour être réduit à ladite mesure, lequel serait marqué en sa présence aux armes de cette ville, et dont il serait fait deux modèles, l'un pour être déposé au greffe du siège de la police et l'autre au bureau de l'hôtel de ville, le tout aux frais dudit bureau » (1).
Le conseil de la sénéchaussée fit droit à cette réquisition, défendant à l'exécuteur de prendre les doubles havages les jours d'exécution, à peine de cinquante livres d'amende et de punition exemplaire, et fixant au lundi 5 janvier 1761 la mise en vigueur de la nouvelle ordonnance.
Les boulangers forains étaient exempts du droit de havage (2).
Article ¥. — Le cours et le rapport du blé.
Tous les vendredis, à l'issue du marché, on étabhssait le cours ou la mercuriale du blé afin de pouvoir fixer la taxe du pain. Les jurés de la communauté des boulangers firent longtemps au tribunal de police ce qu'on appelait le rapport du blé. Déjà en 1554, le procureur-général des habitants de la ville du Mans, Symon, s'insurge contre cette coutume : « il n'est séant ni profitable au public, dit-il, que les jurés soient chargés de faire le rapport de la valeur de chaque blé ». Il voudrait que la municipalité élise, chaque mois, deux prud'hommes et deux notables marchands pour faire leur rapport, chaque semaine, de la valeur et prix de chaque blé, et l'un des échevins ira, par chaque jour de marché de la semaine, à la halle pour savoir le prix et valeur et en faire registre » (3).
(1) Annuaire du dép. de la Sarthe, 1842.
(2) V. plus loin.
(3) Arch. de la Sarthe.
Quoiqu'il en soit, en 1626, les boulangers se trouvaient toujours chargés du rapport du blé (1).
L'ordonnance de police du 27 novembre 1702 qui défendait aux simples maîtres boulangers de mettre, avant midi, le pied au marché spécifiait ce qui suit :
« Art. -41. — Pourront néanmoins les jurés-gardes boulangers se trouver au marché avec un des commissaires à la police qui sera nommé par le sieur lieutenant-général de la police, sur les 10 à 11 heures, pour savoir le prix du blé et en faire le rapport, dont sera tenu registre par le greffier de la police ».
Sans doute , les jurés boulangers avaient , peu-à-peu, négligé d'user de ce privilège et de remplir leur devoir, ils avaient, vraisemblablement, laissé au commissaire de police, le soin de faire tout seul le rapport. Ce fonctionnaire, moins intéressé en somme que les boulangers, débarrassé de leur contrôle, apporta, à son tour, de la négligence à faire le rapport ; et l'on vit alors ceux-là se plaindre, avec ensemble, de l'inexactitude du commissaire dans le rapport du prix du blé. On examina l'affaire. Dans son avis du 7 juillet 1750, le lieutenant-général fit connaître de quelle façon, la mercuriale était établie dans les villes environnantes.
« A Angers, le greffier de police se trouve au marché, y prend le prix des différents grains, le fait registrer à son greff'e, et à la fin de l'année on fait un sommaire du prix des grains par chaque semaine ; on en tire le cinquante-deuxième qui forme l'évaluation des blés de rente de chaque espèce, et c'est sur ce pied que l'on oblige de les payer ; le prix du pain se fixe en des assemblées de police générale qui se tiennent au moins tous les deux mois en conséquence de ces prix enregistrés au greffe.
« A Chartres, tous les ans, les consuls nomment deux marchands qui prêtent serment devant le juge de police et font rapport du prix des blés.
(1) Requête des boulangers au Parlement.
« A Tours, la ville nomme deux prud'hommes qui font ce rapport et qui marquent les différents prix auquels le blé a été vendu dans le marché. On retranche le plus haut prix ce qui va communément à deux sols et l'on prend le prix qui suit pour la taxe du blé et du pain.
« A La Flèche, ce sont des mesureurs ayant serment à justice qui font le rapport au lieutenant-général de police, et le prix du blé se fixe au greffe entre le plus et le moins cher vendu de chaque espèce, bon et marchand. Quand, pendant trois marchés, le blé a augmenté ou diminué, si les boulangers demandent augmentation ils présentent une requête avec les extraits du greffe au lieutenant-général de pohce qui la porte au Présidial, et, sur l'avis de la Chambre, accorde ou refuse l'augmentation. Il signe seul l'ordre de la diminution, l'ordonne, sur la remontrance du procureur du roi qui « n'attend pas une requête que les boulangers ne présenteraient pas ».
» A Alençon, le marché étant près du Palais, personne ne fait le rapport du prix ; les juges sortent de l'audience, s'y transportent eux-mêmes^ et, si le blé augmente les boulangers se présentent au juge et demandent augmentation que le juge accorde après avoir fixé le prix du blé, et qu'il diminue lui-même.
d A Saumur, un meunier choisi par la ville met, à chaque marché, au greffe de police, le prix du blé ; et c'est sur ce rapport qu'après deux ou trois marchés d'augmentation ou de diminution on augmente ou l'on diminue le pain sans requête de la part des boulangers.
» A Vendôme, tous les samedis, jour du principal marché, le lieutenant-général de pohce, les deux conseillers commissaires et le procureur du roi s'assemblent sur les quatre heures de relevée dans la chambre du conseil. Le mesureur et un bourgeois viennent y faire le rapport du prix du blé, sur lequel, d'office et sur le champ, on taxe le prix du pain, et la taxe est pubhée le lendemain ».
» Au Mans, suiv^ant le règlement de police de 1702, les commissaires de police et les deux jurés-gardes boulangers devaient faire le rapport du prix des blés. L'autorité supérieure dont, sans doute, la voix prévalait en cas de discord ou peut-être la négligence des autres, avait prévalu sur le règlement. Le commissaire seul est en la possession de faire ce rapport ».
L'avis du lieutenant-général provoqua un mémoire ou une réplique émanant vraisemblablement de l'Hôtel-de-ville et proposant d'adopter l'usage de Tours, etc. : « Deux notables habitants choisis par les officiers de ville dont le lieutenantgénéral fait partie, et qui seront connus pour gens de probité et de capacité, seront moins suspects d'erreur qu'un simple commissaire de police, souvent homme de néant et sans fortune, et dont on ne peut faire de laisser le sort du public ou du boulanger à la direction d'un pareil commissaire qui serait maître de ruiner l'un ou l'autre par des rapports erronnés ou infidèles. Outre cela, il ne peut y avoir que deux commissaires au Mans ; souvent les fonctions de leurs charges peuvent les appeler ailleurs qu'au marché où leur inexactitude forcée deviendrait fatale au public ou au boulanger. Ce sont sans doute ces raisons qui empêchent dans les autres villes de province de la charge du rapport des blés. Les deux bourgeois ayant prêté serment pourront, dans les cas nécessaires, dresser des procès-verbaux et les remettre au greffe de police, et le procureur du roi tenir la procédure criminelle » (1).
Le parlement rendit, en conséquence, un arrêt, le l^r septembre 1751, portant entre autres dispositions que, pour parvenir à la taxe du pain, le bureau de THôtel-de-ville, assemblé, chaque année, à la requête du substitut du procureur-général, nommera deux prud'hommes, d'état honnête et de probité reconnue. Ces prud'hommes seront tenus de se
(1) Arch. de la Sarthe.
transporter sur le marché, chaque jour qu'il se tiendra, pour prendre note des différents prix des grains qui y seront vendus, suivant la qualité et l'espèce de chaque grain, et d'en dresser un rapport, certifié véritable, qu'ils déposeront au greffe de la pohce.
Sur ce rapport, il sera fait un prix commun et mitoyen entre le plus haut et le plus bas ; alors, sur le réquisitoire du substitut du procureur-général à la poiïce, il sera procédé à la taxe des trois espèces de pain (1).
Article 5". — Chez le meunier.
Avant de passer au bluteau, le blé devait être criblé, puis broyé sous les meules des moulins. « Tous boulangers et fariniers, portait l'article 42 de l'ordonnance de police de 1702, seront tenus de faire cribler les grains qu'ils feront moudre, immédiatement avant la moute (mouture) ».
Après cette dernière opération, les meuniers rendaient aux boulangers le blé ainsi écrasé, la farine et l'enveloppe encore l'une à l'autre adhérentes. Le blutage opérait ensuite la séparation de la farine et du son. Les meuniers étaient tenus de rendre en farine sèche et bien conditionnée le même poids que celui du grain qui leur avait été apporté, à la diminution du poids de six livres par charge (2).
« La plupart simplement fermiers de leurs moulins, les meuniers étaient obligés de payer leur ferme en argent bien qu'ils ne reçussent — en 1630 — que la farine pour leur droit de mouture ».
En 1750, la mouture d'une charge de blé était payée aux
{i)Ann. du dép. delà Sarthe, 1842, arrêt du Parlement. (2)Bellée. Les commun, etc.
meuniers 24 sols, mais ils ne prenaient rien pour la vingt et unième charge (1).
L'arrêt du Parlement, rendu le 1" septembre 175i, prescrit que « chacun d'eux aura une mesure juste et bien étalonnée, de la contenance du grain qu'ils sont autorisés à prendre suivant l'usage du pays, pour leur droit de mouture, sur ceux qui voudront payer en nature ; et à l'égard des boulangers et autres, qui voudront payer en argent, ce droit sera payé sur le pied de trente sols par charge de douze boisseaux rais (2) mesure du Mans, pezant 379 '. 14 onces ».
Les boulangers prêteraient payer en argent la mouture de leurs blés, mais trente sols leur semblaient une somme un peu forte. Ils essayèrent d'obtenir un rabais et réussirent en prenant « un abonnement » avec certains meuniers de bonne composition. Ils durent ce succès au « peu de concert qui régnait entre les meulniers » et à « l'aveuglement de la pluspart d'entr'eux porté au point de s'abonner avec les boulangers à perte du quart au tiers mesme de fixation du droit de moûte... » (3). Les boulangers, disaient encore les meuniers, « n'ont point voulu se soumettre à payer ces 30 sous par charge. Le plus grand nombre ne payoient que 18, 20 ou 25 sols et exigeoient en outre des meuniers qui les servoient quantité de corvées.., de manière que le travail étoit réservé à ceux des meusniers qui étoient les plus soumis et que ceux qui voulaient s'en tenir à l'arrêt (du ler septembre 1751) n'avoient point d'ouvrage ou du moins très-peu » (4).
Ces corvées dont se plaignent les meuniers nous allons les connaître. Plusieurs fois, la communauté les supprima;
(1) Dires des officiers de ville.
(2) Ann. de la Sarthe, 1842.
(3) Supplique des Meuniers, du 16 décembre 1771. Archives de la Sarthe, E. 357.
(4) Supplique des Meuniers, du 13 février 1773. Archives de la Sarthe, E. 357.
mais, au bout d'un certain temps, les abus renaissaient. Le 27 décembre 1751, elle prenait cette décision : « Les dits maîtres et maîtresses ne fourniront aucuns chevaux soit à eux ou de louage, ny poches, ny garçons et ne pourront aller eux-mêmes avec les boulangers à la campagne pour mesurer le bled des dits boulangers et leur amener en ville.... » (1).
Les meuniers avaient beau prendre de fermes résolutions contre les boulangers, ceux-ci finissaient par obtenir des concessions. « L'intérêt public et celuy de la communauté l'exigeoit (la suppression des abonnements). On conçoit aisément que les boullangers en furent révoltés. Tous épuisèrent leurs provisions de farine sans faire moudre de nouveaux bleds, dans l'idée que les meusniers, réduits au chommage, reviendroient à leur première soumission. Ils ne se sont pas trompés ; plusieurs meuniers réfractaires ont profité des circonstances pour se procurer la pratique des boulangers qu'ils n'avoient pas et l'ôter par ce moyen à leurs confrères observateurs des résultats. Pierre Foussard est parvenu à ôter à Le Comte, son confrère, la pratique de Pierre Pissot, boullanger, d'un grand débit ; et cela en s'obligeant de moudre secrettement pour Pissot à raison de 25 sols par charge... » (2).
Si les boulangers causaient des ennuis aux meuniers, ceux-ci leur rendaient bien la pareille. Ainsi, durant l'été de l'année 1615, « à cause de la grande sécheresse... les moulins de ville ne pouvoient fournir à farines ». Fallait-il donc laisser manquer de pain les Manceaux et au supphce de la soif qu'ils enduraient ajouter celui de la faim ? a Entre autres » boulangers, Compam « s'estoit transporté au marché de Montfort, à distance de quatre lieues de cette ville (du Mans), 01^1 il auroit achapté du bled et diceluy baillé une
(1) Résultat de la c'« des Meuniers.
(2)Ibid.
charge à Salmon moulnier pour la mettre en farine et la luy amener en cette ville pour en faire pain et vendre. Ce qu'ayant faict (Salmon) et l'envoyant par son serviteur, l'un des jurés moulniers indigné, auroit faict faire arrest de la farine trouvée au forbourg de cette ville sur les bestes dud. Salmon ; (ce) dont led. Compain adverty l'auroit advouée connue sienne, et requis délivrance : en laquelle se seroient joincts les maistres jurés boulangers pour la conservation de leur liberté d'achapter au loin du bled et le faire réduire en farine par les moulniers de sur les lieux affm de pouvoir gaigner le charroy dud. bled seulement et non pour autre considération, ne pour contrevenir aux statutz des (meuniers) ».
Le juge à quo donna raison aux boulangers, mais le juge en appel condamna Salmon, le meunier forain, à 20 sols tournois d'amende et maintint la saisie de la farine, « faisant ce qu'il a deub faire sans autre esgard à l'intervention tant dud. Compain que des maistres jurés boulangers » (1).
En 1630, dans leur procès avec les boulangers, les meuniers prétendent « que quantité de bourgeois qui n'ont aucune confiance dans le pain des boulangers, achètent la farine au boisseau et font eux-mêmes leur pain... » (2). Les meuniers avaient-ils davantage la confiance, on peut en douter, car en 4750, « les bourgeois vont faire moudre leur blé ou y envoient leurs domestiques; ils cueillent le blé, ou, quand ils l'achètent, ils ont un meunier à eux » (3).