CHAPITRE vue. — l'essai DE
Le mémoire municipal cité au précédent chapitre fait prévoir que l'essai de 1748 ne pourra trancher le différend • il était, déclarait l'Hôtel-de-ville, en 1751, dépourvu d'autorité. Ces messieurs n'affirmaient-ils pas l'insuccès de cette expérience seulement après coup ? D'après Cauvin (1) sur les réclamations des boulangers, un arrêt du Parlement, du 17 décembre 1749, ordonna qu'il serait fait, devant le lieutenant-général de la sénéchaussée du Maine, un nouvel essai du blé, à l'effet de procéder à une nouvelle taxe du pain ». Cet essai « eut lieu en avril 1750 ».
Article premier. — L'opération.
Un Mémoire (2) pour les boulangers du Mans contre les maire et échevins donne les détails suivants sur l'essai de 1750 : « Avant cet essai quelques-uns des notables ont fait différentes expériences particulières entre eux avec le secours d'un meunier nommé François Poly qui a fait les moutures des grains et du frère Nezot boulanger de l'Oratoire du Mans qui a fabriqué le pain. Ce sont les deux mêmes qu'ils ont fait nommer pour experts dans l'essai ordonné par l'arrêt de la Cour : c'est ce meunier qui leur a appris, dans ces expériences particulières, d'où dépend le secret de trouver une grande quantité de pain dans le grain ; et c'est ce secret qu'il a mis en usage dans l'essai, par la manière dont il a fait moudre les grains.
y Ce meunier, en effet, eut soin auparavant de préparer le moulin où il jugea à-propos que les grains fussent moulus et
(1) Annuaire du dép. de la Sarthe, 1842.
(2) Imprimé chez J. Chardon, r. Galande, à la Croix-d'Or, Paris, 1752,
de battre et piquer les meules ; il pressa et serra tellement les meules l'une contre l'autre lors de la mouture qu'il fit réduire le son en poudre, pour le faire passer avec la farine par le bluteau et le faire entrer dans le pain : et pour mieux donner le temps au son de se pulvériser et pour é\iter d'ailleurs l'inconvénient de briser les meules ainsi serrées il employa à moudre les trois demi charges de grain plus que le double du temps que partout on a coutume d'y employer. Le procès-verbal fait foi qu'on employa environ douze heures à moudre ces trois demi-charges qu'on a coutume de moudre en quatre ou cinq heures de temps ».
Le mémoire cite ensuite des chiffres pour prouver la pulvérisation du son de l'essai et ajoute « que partout il reste au moins 100 livres de son sur le même poids de froment que la charge du Mans />. Or, « la charge de froment, composée de douze boisseaux rais, pèse 379 livres 14 onces » (1).
«... Pour faire dessécher les farines afin de leur faire prendre une plus grande quantité d'eau, on les a placées dans une petite chambre bâtie au-dessus des fours où l'on a fait le pain, à laquelle les fours donnaient une chaleur prodigieuse. Non-content de cela, quelqu'un des notables a affecté, un soir avant qu'on quittât la boulangerie, de faire coucher et étendre à plat chaque sac de farine sur le pavé qui est au-dessus de la voûte des fours, sans que les gardes boulangers s'en apperçussent. Le lendemain matin quand on arriva à la boulangerie l'on vit les sacs de farine ainsi étendus ; le conseil des boulangers fit remarquer cette affectation au sieur Orry l'un des notables et l'engagea de mettre la main sous les sacs qui étaient tous chauds. Le sieur Orry demanda au frère Nezot expert boulanger qui avait fait faire cela ; il répondit qu'il n'en savait rien ; mais les boulangers doivent au sieur Orry la justice de dire qu'un artifice aussi bas parut lui déplaire beaucoup ».
(1) V. page 76.
Article 2^. — Le tarif de il5i.
L'essai de 1750 amena de nouvelles contestations ; tout le monde se plaignit. Aussi ne faut-il pas trop s'étonner d'apprendre que « le sieur Rouxelin d'Arcy, lieutenant-général de police de la ville du Mans vient de distribuer un mémoire imprimé dans l'instance pendante en la Cour, entre les officiers de l'Hôtel-de-ville du Mans et la communauté des boulangers sur un délibéré prononcé le 12 juin dernier et distribué au rapport de M. Severt ».
Ce monsieur Severt était , croyons-nous , conseiller en Cour de Parlement ; celle-ci l'avait nommé pour présider l'essai de 1750, en qualité de commissaire.
Le mémoire du lieutenant-général appelait une réplique : c'était l'usage et l'Hôtel-de-ville n'y manqua point. Cette réplique fut adressée à M. Severt avec un exorde fort habile et qui, dans la pensée, de ses auteurs, devait indisposer contre M. Rouxelin d'Arcy, M. le commissaire de la Cour : « Les députés de la ville remarquent qu'il est l'ouvrage {le Mémoire d'Arcy) d'une jalousie et du chagrin de M. le lieutenant de pohce de n'avoir pas été nommé commissaire pour faire l'essai du pain ordonné par les arrêts de la Cour, « commission qui lui appartient préférahleynent à tous autres », dit-il en son mémoire.
Dans son mémoire, d'Arcy « prétend prouver qu'il a toujours tenu une conduite irréprochable par rapport aux boulangers et la taxe du pain. Il prétend « que Vavis du commissaire de la Cour tend à le dépouiller des plus beaux droits de sa charge, en proposant de renvoyer la taxe du pain à la police générale et de confier à d'autres qu'à un commissaire le rapport du prix des blés ».
« Cependant les officiers de l'hôtel de ville se croient dans l'obligation de répondre à un fait que le sieur d'Arcy a avancé dans son mémoire pour prouver qu'il a toujours rendu justice
aux boulangers, c'est de dire qu'avant la provision dont ils jouissent, en conséquence d'un arrêt de la Cour, il avait toujours taxé le pain d'un denier au dessus de la taxe portée par l'avis du commissaire de la Cour et pour le prouver, il emploie l'essai de 1750, et fait plusieurs opérations qui n'ont ni ordre ni fondement, ni justesse et qui sont inintelligibles ».
La réplique ajoutait : on va voir « que l'avis du Commissaire de la Cour accorde à chacun des boulangers un profit de 600 livres par an, au-delà de ce que leur accordait la taxe du lieutenant de police... »
En effet, « ... le commissaire de la Cour estime par son Avis que, lorsque la charge de froment vaudra 22 livres 46 sols — prix de celui de l'essai de 1750 — le pain mollet doit être taxé à 21 deniers la livre, le pain michard à 17 deniers ; et quand la charge de méteil vaudra 18 hvres 12 sols, le pain bis doit être taxé à 12 deniers la livre.
» Le commissaire ajoute que le prix du pain mollet doit augmenter ou diminuer lorsque la charge de û'oment augmentera ou diminuera de 31 sols ; le michard d'un demi denier quand la charge augmentera ou diminuera de 17 sols ; le bis d'un demi-denier quand le méteil augmentera ou diminuera de 18 sols ».
La cour de parlement rendit précisément, le l^"" septembre 1751, un arrêt conforme à l'avis du commissaire et adopta, pour la ville du Mans, le mode de taxation de celui-ci. Elle fit droit aussi à la demande de THôtel-de-ville, en confiant le rapport du prix du blé à deux notables (1).
En cette affaire la ville avait eu recours à l'influence du maréchal de Montmorency, car elle lui adressa des remerciements pour s'être employé contre les boulangers et fit des présents de bougie à M^^e la maréchale (Ext. des déhbérations de l'Hôtel-de-ville).
L'arrêt de la Cour portait encore que les différents prix du pain, suivant les différents prix des grains, par augmentai) Annuaire du dép. de la Sarthe, 1&42.
tation ou par diminution, seront inscrits et gravés sur deux tables de cuivres déposées, l'une dans la chambre du conseil de la Sénéchaussée, et l'autre à l'Hôtel-de-ville. L'une de ces tables existe toujours ; elle se voit au musée de la ville où, malgré l'intérêt qu'elle offre en soi, elle est assez mal soignée.
En Fan IV (1795-1796), l'administration municipale, ayant égard, dit Gauvin, aux réclamations des boulangers, modifia le tarif de 1751 ; elle augmenta la livre de pain mollet de 2 deniers, et, le pain michard du poids de douze livres, de 2 sols.
Lorsque les nouveaux poids et mesures furent introduits, il y eut encore changement dans le tarif, et le pain michard ainsi que le pain méteil furent augmentés de 6 deniers par pain de 6 kilogrammes.