L’ART DE MANGER A TABLE
la bouche, mais uniquement avec le concours de la fourchette, et par conséquent de la main gauche : le couteau ne doit jamais être porté à la bouche.
A mesure qu’on cesse de couper ou de manger, soit qu’on prenne part à la conversation, soit qu’on attende un autre mets, le couteau et la fourchette doivent être posés sur l’assiette, le manche de l’un tourné vers la droite, et la poignée de l’autre tournée vers la gauche, de façon à pouvoir les enlever d’un trait, lorsqu’on a besoin de s’en servir de nouveau, mais sans les mettre en croix ; lorsqu’on a fini de manger, au lieu de croiser le couteau et la fourchette sur l’assiette, on les dispose l’un à côté de l’autre afin que celui qui est chargé de changer les assiettes aux convives ne soit pas exposé a faire tomber le couteau ou la fourchette.
Comme on le voit, la méthode que je préconise repose en quelque sorte tout entière sur ce principe, que la fourchette reste le plus souvent au service de la main gauche tandis que la cuiller et le couteau appartiennent à la main droite ; dans tous les cas, il ne faut pas les déplacer, en les passant de gauche à droite ou de droite à gauche ; ce déplacement est quelquefois le résultat d’une distraction qu’on ne saurait trop éviter ; car dès que les instruments sont dérangés de l’emploi qui leur est naturellement assigné, l’embarras se manifeste. La gaucherie apparente ou réelle tient donc tout simplement à l’observation plus ou moins attentive de quelques règles qu’on croirait insignifiantes, mais dont un convive expérimenté ne se départ jamais.
Ainsi, s’habituer à tenir la fourchette de la main gauche pour porter les aliments à la bouche, le potage excepté, tenir le couteau ou la cuiller de la main droite, sans aucune transposition, voilà, en résumé, ce qui constitue le principe de la méthode.
Le reste n’est plus qu’une question secondaire et d’accessoire, rentrant dans un code de cérémonie que je n’ai ni le désir ni le droit de rédiger. Je ne veux être ici que le promoteur d’une réforme que réclame le progrès dans l’ordre gastronomique.
1. Dans quelques cas cependant, il devient en quelque sorte obligatoire ou tout au moins plus commode de tenir la fourchette de la main droite ; par exemple, en mangeant le poisson ou les légumes, c’est-à-dire pour tous les mets où le couteau n’est pas nécessaire.
Ici je tiens à faire cette remarque pleine d’intérêt pour les gourmets délicats, que les Anglais, àtalde, ne touchent jamais au poisson avec leur couteau. Ils mangent le poisson avec la fourchette, de la main droite, et le poussent sur la fourchette, à l’aide d’un morceau de pain qu’ils tiennent de la main gauche : ceci est pourle vulgaire. Mais, dans les grandes maisons, les gourmets mangent le poisson à l’aide de deux fourchettes, ce qui est tout à la lois plus commode, plus pratique et plus distingué.