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LE VÉGÉTARISME ET LES ARGUMENTS DES VÉGÉTARIENS

Occupons-nous d’abord du végétarisme. Les arguments mis en avant par ses adeptes sont d’ordres très divers. Il y en a qui sont d’ordre sentimental, presque religieux ; d’autres sont empruntés à l’anatomie comparée, à l'histoire, à l’ethnographie ; d'autres, enfin, sont la conclusion d’expériences individuelles.

L’argument d'ordre sentimental se résume en ceci que le végétarien ne veut pas manger de viande parce qu'il lui répugne de tuer et d'être « nécrophage », c’est-à-dire de manger des choses « mortes », deux arguments qui

(1) Ces prescriptions seraient d'ailleurs observées d'une façon moins stricte et moins générale qu’on ne le raconte d'ordinaire.

(2) Dr F. Contet, le Végétarisme et le régime végétarien (publié dans la Petite bibliothèque médicale, à 2 francs le volume, chez J. -B. Baillière et fils; Paris, 1902). J'ai fait dans ce qui suit de nombreux emprunts à ce travail.

sont à mes yeux de nulle valeur. D’abord, le végétal aussi est chose vivante, qu’il faut tuer pour s’en nourrir. Et puis, souhaiter, dit Bunge, que toutes les créatures puissent vivre en paix l’une à côté de l’autre est un non-sens. Chaque créature vivante, depuis l’animal le plus infime jusqu’à l'homme, est entourée d’un essaim d’ennemis, grands ou petits, animaux de proie, parasites, microbes de tous genres..., qui le guettent, l’assiègent ou l’envahissent pour vivre à ses dépens. Même l’herbivore vit aux dépens d’autres êtres, car il leur enlève plus ou moins leur subsistance. Il n’y a point de parcelle végétale, point de feuille tombant par terre qui reste sans être consommée. Ce que les oiseaux ou les mammifères ne dévorent pas est dévoré par les insectes. Ce que laissent les insectes est la proie des vers de terre ; ce que les vers abandonnent est consommé par les microbes. Et celui qui ne trouve rien meurt de faim ou succombe, épuisé, sous l’assaut des autres.

Cette lutte est partout, et les rêveries des végétariens n’y mettront point fin. Partout où notre regard pénètre, dans l’air, la terre, l’eau, dans l’océan profond comme dans chaque goutte d’eau, il n’aperçoit que cet éternel combat, partout la lutte et la mort, principe et condition même delà vie, qui sans cesse renaît, éternellement rajeunie, à la surface du globe.

Un ordre d’arguments plus sérieux est celui qui consiste à invoquer la structure anatomique de l’homme, sa dentition, la disposition et la longueur de son tube digestif, pour démontrer qu’il n’est pas un carnivore. Nous reviendrons plus loin sur quelques-unes de ces données. Bornons-nous à dire ici qu’elles n'apportent que des indications assez vagues et qu’elles placent l’homme quelque part entre les carnivores et les herbivores, mais sans fournir, ni dans un sens ni dans l’autre, les éléments d’une démonstration inattaquable (v. p. 47)-

Viennent ensuite les arguments d’ordre historique et ethnographique. On dit que le régime primordial de l’homme a été le régime végétal, que toutes les sociétés primitives ont été végétariennes, qu’actuellement ce régime est encore très répandu et que la supériorité demeure aux peuples qui le pratiquent, par rapport aux races nécrophagiques, au double point de vue des avantages physiques et intellectuels; que si l’on passe, enfin, des peuples aux individus, on constate que les hommes de génie sont nombreux qui ont été les apôtres ou les adeptes du végétarisme : Çakya-Mouni, Pythagore, etc., et de nos jours, Newton, Gassendi, Voltaire, Rousseau, Lamartine, Michelet, la grande reine Élisabeth, etc. Mais sur ce terrain encore il est impossible d’aboutir à une conclusion démonstrative. Sans doute il a existé et il existe encore des populations qui pratiquent le régime végétarien. Le Play, dans son étude sur les travaux et les conditions morales des ouvriers européens, pouvait écrire encore en 1855 que des paysans français comme ceux du Morvan et du Maine ne mangent de viande que quelquefois par an. Les mineurs de l’Amérique du Sud (Chili) se nourrissent de figues, de pain, de fèves cuites et de blé rôti et fournissent un travail très dur. Les porteurs de Smyrne, les coureurs japonais, les paysans russes sont végétariens et témoignent cependant d’une grande résistance à la fatigue. Enfin des guerres récentes ont montré que certaines populations végétariennes peuvent fournir des soldats possédant les qualités militaires les plus remarquables (soldats turcs, japonais, abyssins, etc.). On pourrait multiplier ces exemples.

Mais écoulons maintenant les observations contraires, que voici. Lors de la construction de la ligne de Rouen, la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest ne put obtenir de ses hommes, soumis à un régime analogue à celui du paysan français, un rendement en travail égal à celui des ouvriers anglais qu’elle avait engagés et qui prenaient, suivant leur usage national, une ample ration de viande,

qu'en leur donnant l'alimentation suivante : viande, 600 grammes ; pain blanc, 550 grammes; pommes de terre, 1 000 grammes; bière, 1 000 grammes.

Les ouvriers employés aux forges du Tarn, nourris avec des denrées végétales, perdaient en moyenne chacun quinze jours de travail par an. En 1883, M. Talabot, député de la Haute-Vienne, ayant pris la direction de l'établissement, introduisit de notables quantités de viande dans le régime des forgerons, et la santé générale des ouvriers s'améliora à tel point qu'ils ne perdirent plus que trois journées de travail par an. La nourriture animale a donc fait gagner à chaque homme douze journées de travail par an, et Segond calcule qu’appliqué aux 20 millions de travailleurs français ce changement de régime pourrait faire gagner 240 millions de journées de travail par an. Le régime mixte, avec viande, parait donc favorable à la production du travail, à tout le moins autant que le régime végétarien, et cette conclusion éclectique est encore confirmée, comme le fait très justement remarquer le Dr Contet, par l'observation des lutteurs. Tandis que les athlètes grecs se nourrissaient exclusivement de pain, de figues, de noix et de fromage, nos lutteurs et coureurs modernes prennent en général des rations très riches en viande (1). Enfin, aux hommes de génie ou de talent qui ont été végétariens, il serait facile d’opposer la liste de tous ceux qui ont pratiqué le régime mixte.

Si l’on passe des individus aux peuples, on ne voit pas qu’il y ait de collectivité à qui l'usage de la viande paraisse avoir nui. Sur ce terrain, les partisans de la viande triomphent même par des observations qui frappent, au moins au premier abord. L'alimentation carnée, disent-ils, procure un élan, une énergie physique et morale qui fait défaut aux populations strictement végétariennes. Leur régime de viande a-t-il nui à l'énergie, à l’endurance, à l'esprit d’entreprise des Anglais? « Au contraire, dit Geoffroy Saint-Hilaire, dans ses lettres sur les substances alimentaires : voyez l’Irlande, voyez l'Inde! L'Angleterre régnerait-elle paisiblement sur ce peuple en détresse, si la pomme de terre presque seule n'aidait celui-ci à prolonger sa lamentable existence? Et, par delà les mers, 140 millions d'Hindous obéiraient-ils à quelques millions d’Anglais, s’ils se nourrissaient comme eux! Les brahmes, comme autrefois Pythagore, avaient voulu adoucir les mœurs; ils y ont réussi, mais en énervant les hommes. »

N’insistons pas davantage sur celte démonstration. On voit clairement quelle ne conduit à aucune conclusion de tout repos. Dire qu'un peuple a été supérieur à un autre parce qu'il a mangé ou n'a pas mangé de viande, c'est appliquer à l’explication de phénomènes politiques et sociaux infiniment complexes une méthode vraiment trop simpliste. Pour l'Irlandais, par exemple, on peut dire que la misère, l'alcoolisme, toutes les conditions de sa vie politique et sociale l’ont déprimé au moins autant que son, genre d’alimentation. Quant aux Hindous, périodiquement visités par d'horribles famines, on comprend — à ne considérer que cette seule cause — qu’ils soient de médiocre résistance.

Laissons donc les grands phénomènes sociaux et historiques, où les faits sont si complexes et l'observation si difficile, et voyons si les expériences individuelles actuelles sont probantes dans un sens ou dans l'autre. Les publications végétariennes relatent toujours un grand nombre d'observations où de nouveaux convertis ou bien d'ardents apôtres de la cause font l'éloge du régime

(l) Ajoutons immédiatement que les publications végétariennes ont souvent la satisfaction d’annoncer le triomphe de tel coureur ou lutteur, adepte convaincu du régime végétarien.

LES ALIMENTS

végétarien et déclarent que jamais ils ne se sont mieux portés et n’ont eu une plus libre et plus facile disposition de leurs forces. Mais ces observations ne sont pas toujours bien probantes, pour plusieurs raisons. D’abord, les végétariens sont en général des tempérants en matière de boissons alcooliques, ou même des abstinents, observation importante et sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir. Le nouveau venu dans la famille végétarienne suit d’ordinaire cet exemple et ressent naturellement les bons effets de cette réforme hygiénique, mais en compliquant nécessairement l’interprétation de l’expérience qu’il fait.

En outre, le régime suivi n'est pas toujours indiqué avec précision. Qu’il soit possible de se maintenir en bonne santé avec le régime des végétariens de l’école de Manchester, V. E. M., végétaux, œufs , lait, cela ne fait aucun doute. Mais ce n’est là que la contrefaçon du régime mixte ordinaire. Il suffit de passer en revue les aliments animaux étudiés plus haut pour se rendre compte combien il est facile de trouver dans des œufs, du beurre, du fromage et du lait — aliments d’origine animale, — autant d’albumine et de graisse que dans la viande. Mais peut-on se nourrir exclusivement de végétaux sans qu'il en résulte à la longue aucun dommage ni pour l’individu, ni surtout pour la race? C’est ce qui n’est pas démontré.

A côté des succès individuels enregistrés par les végétariens, il y a des échecs. Le Dr Contet cite la relation de plusieurs cas de ce genre, où des gens convertis au végétarisme ont dû revenir au bout d’un certain temps au régime mixte, parce qu'ils sentaient leurs forces décliner, et, en ce qui concerne la race, le Dr Monin conclut, avec un jeu de mots amusant, que les années où la viande est chère sont des années de stérilité, et que la table de Pythagore — un des pères du végétarisme — n'est pas, contre toute apparence, « une table de multiplication ». Du reste, le volume considérable des rations purement végétales, leur pauvreté relative en albumine, la médiocre utilisation de beaucoup de ces aliments dans le tube digestif exposent à chaque instant ceux qui se soumettent à ce régime à ne consommer chaque jour que des rations insuffisantes ou à peine suffisantes, bien que le volume considérable de ce qu’ils ont consommé leur procure la sensation de la satiété. De là, à la longue, un dommage sérieux pour l’individu — ou au moins pour certains individus — et pour la race (voir encore page 49).

Finalement, on arrive, avec le Dr Contet, à cette conclusion que les faits actuellement enregistrés ne démontrent nullement que le régime végétarien mixte de Manchester soit supérieur au régime mixte ordinaire, et moins encore que le régime végétarien strict soit préférable pour l’individu et pour la race.

Mais alors, que conclure au point de vue pratique ? Je conclus que, puisque le régime mixte ordinaire paraît avoir réussi à l’espèce humaine pour le moins aussi bien et probablement mieux que les autres, puisque c’est celui qui permet d’introduire dans notre alimentation le plus de variété, il faut le conserver, mais en le pratiquant avec discernement, et en en modifiant les combinaisons possibles, selon le climat etselon l’age, les occupations, les susceptibilités individuelles de chacun. Or pour cela il faut connaître et peser les avantages et les inconvénients de deux catégories d’aliments. Cette comparaison est déjà contenue d’une façon plus ou moins explicite

dans ce qui précède, mais le moment est venu de la dégager d'une manière plus nette et plus ramassée.

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