PREAMBULE
Plus pas un mot : plus il ne prenoit peine Peine perdue, et diligence vaine.
Mais perniettoit que sans envie ou rage Aimasses seul et toy et ton ouvrage.
L'homme de bien et sage reprendra Les vers sans art, et les durs confondra, Un signe noir rayera sur les vers Mal acoustréz, plume mise au travers.
Il trcnchora les moti ambitieux, I^es ornemens affectez, vicieux :
Et aux obscurs fera donner lumière, Redargiiant par honncste manière Un dict douteux, à deux sens ambigu, l^is notera par jugement agn Ce que faudra rouer, y mettant marque. Brief ce sera un second Aristarque, Et ne dira : Pourquoy offenseray-je Un mien amy, et faucheux luy seray-je Pour telz fatras et menue follie ?
Oy ! mais cela en la lin le fol lyc, En le menant moqué et mal reccu A malle honte, à esciens dcceu *.
Telz sont les vers d*Horacc. Lcsquelz je n'ay pas traduitz (comme tu parles) : car traducteur ne suis,, et ne veux estre : mais les ay tournez ou translatez, et toute VArt Poétique, y a plus de vingt ans, avant Pelletier et tout autre. Toutefois non encore mis en lumière, pour avoir esté anticipé. Lesquels vers j'ay icy apposez, renduz à peu près mot à mot, et par françois : tant pour monstrer qu'il n'est si difficile à tourner les poëtes en françois comme tu le fais impossible au 6. chap. du I. livre, qu'aussi pour déclarer l'office du correcteur Quintil, lequel je veux représenter. Je donq estant revestu de la personne et du nom d'iceluy Quintil, propose faire l'acte d'iceluy en ton œuvre, pour faire plaisir à toy, selon ta propre ordonnance, et à d'autres pour commune cognoissance. Or cscoute donq' patiemment, etentendz sans courroux la correction de ton œuvre.
Sur le tiltre.
La Deffence et illustration de la. langue Françoise. — Ce tiltre est de belle parade, magnifique promesse et tresgrande attente : mais à le bien considérer, il est faulx, par la règle aristotélique des mots rapportans l'un à l'autre, que les Grecs disent * TOC wp6ç Ti. les Latins relata. Car il n'est point défense sans accusation précédente. Or comme un Lacon à un rhéteur, luy présentant une oraison des louanges d'Hercules, en les refusant respondit : Qui est ce (dit il) qui le blasine" ? Ainsi pouvons nous dire : Qui
a. Epist. ad Pis. 43S-452.
b. Plutarque, Apopkth. Lacon., An/a/cida«, 5: Soçkttoû $é Ttvo; piXXovTO; àvacftvwaxeiv è^xc^ittov *Hpax>éouc' Tiç •^kp a'JTOv, eç y;, ^é-^ti ;
DU « QUINTIL HORATIAN » 25
accuse ou qui a accusée la langue françoise P Nul certes : au moins par escrît. Et si tu dis que si par parolles, je rcspond que les paroUes sont libres et volantes : ausquelles par semblables parolles fault contester, quand on se trouve au droit, et à propos. Mais à procès verbal ne fault défense par escrit. Autrement cela est se faire ré • par soy mcsme, et confesser son default, qui est bien loing du second tiltre. Illustration. Parquoy danger y a que quelqu'un ne te impose le surnom que baille Barptolcmy Scale Florentin à TAnge Polilian, Tappellant Hercules factitius, qui se forge luy mesme des monstres faits tout à propos, tels qu'il les puisse aisément défaire : combien qu'ils ne soient, et n'ayent esté jamais.
Quant •• au second tiltre de Illustration, il ne me desplait pas. mais que selon le portai soit le pourpris, et selon le tiltre l'œuvre, c'est à savoir donnant lustre et clarté à la langue, ce que si ainsi est, se verra cy après.
Je passe cela que tu cscris Dejfence " par double ff et un c, à la manière des practiciens, que tu appelles depravateurs d'orthographe, au chapitre 7. du 2. et non Défense par simple f et s, selon sa vraye origine. Car la paradoxe orthographie (qu'ils appellent orthographe )
Do quatre^ cinq, six, sept, huit, neuf, Qui font on langage tout neuf,
est tant vaine et incertaine, que le procès en est encore pendant, les uns suyvans la raison, les autres l'usage, les autres l'abus, autres leur opinion et volonté. Et toutefois non constans et de mcsme teneur, mais dissemblables entre eux, voire à eux mesmes, comme loy en ton œuvre, qui usant de ryme comme de metheline règle de plomb*, ores escris fonte ine pour rymer contre peine, et ores fontaine contre certaine, rient contre orient, puis riant contre friant, plaisent contre présent, et puis plaisant contre faisant, violent ci violant, degoutens pour rymer contre niattens. Item omettant les lettres ou il les fault nécessairement, comme étincelles pour estincelles, et les mettant ou elles sont superflues, comme este pour aile ou aie, pasle pour pale, fist pour feit. Quelquefois les changeant au contraire en escrivant quand de quantum pard, quant de quando par t, et dont pour dond de unde, les rcdoublans ou les syllabes sont brèves, comme immiter pour imiter, estommac pour estomac, congneuz pour cogneuz, et les mettant simples ou elles sont longues, comme Rome, nourice, dificile, clore, pour Romme,
a. Accusé (reus).
b. 1556 : quand. J'adopte le texte do 1555, plus conforme aux principes do Tauteur.
c. Je pré f are ici Z)«/f<?nce (Î555) à Défense (1556).
d. 11 t*agit de la règle letbienne, règle de plomb qui pouvait se plier pour prendre le contour des pierres à surface courbe ou brisie (Mytilène, capitale do l'île de Lesbos, aujourd'hui Moteliuo).
26 PUÉAMBULE
nourrice, difficile, clorre, et infiniz autres. Mais tu pourras dire que ce n'est ta faute, ains celle de rimpriineur.
Qui es escriit moins que bion faits Porte des asnes tout le faix.
Neantmoins que de ce faiz. les imprimeurs .s'en savent trcsbien descharger, par monstre des copies. Joint aussi que les lettres versales' B. G. F. G. I. L. M. N. O. P. R. S. V. mises quasi par tout en la première impression, par tout es noms communs et appcllatifz, tesmoignent assez avoir esté suyvie l'originale copie escritc à la main, ou communément se font ces lettres à grans traits. Et les faultes venantes de Timpression se cognoissent facilement. Mais de Torthographie ** en autre lieu sera plus amplement disputé. Or vêla comment au premier port tu as faict brLs.
Par I, D. B. A. — \ quel propos ces quatre lettres? C'est (diras tu) mon nom, mon surnom et païs, mis en lettres antiques abrégées, desquelles a escrit Valore Probe" : et ce à la manière des anciens, desquels je suis admirateur. Or bien soit : mais aussi à Timitation des anciens, tu devois mettre le surnom gentil de ta lignée tout au long sans rien requérir, sans cuider bailler à resver à ceux qui n'ont point le cerveau vuide, et qui te diront ( ce qu'on feit à Vergile, sur son oximore") qu'ils n'ont que faire de curieusement s'en enquérir. Parquoy pour cstre cogncu, tu devois escrire au long ton surnom, attendu mesmement qu'il est honneste et bien noble ( comme je croy), car il y a un D. Ou autrement, si tu ne voulois par ton surnom estre cognu, ne failloit que laisser le beau papier tout blanc. Mais j'cnten bien : tu veux faire commç la blanche dame vergiliane, qui aiant jette la pomme, s'en fuit cacher derrière les saulx, mais toutefois veult bien premièrement estre veuë et cogneuë". Pourcc suis je d'advis que tu l'escrives au long : afin que quelque lordault ne interprète ces quatre lettres 1. D. B. A. en quelques autres noms sotz et ridicules, tels que je ne veux pas dire : ainsi que feirent Scaure, Rutil et Cauin Romains ces quatre lettres A. F. P. R'. Et le enerable Beda, la marque des Romains, S. P. Q. R. Stullus. Populus, Quœrit. Romain. Combien qu'il sceust icelles signifier Senatus Populos que
a. Lettres majuscules ^comme on en met on tète des vers ?).
b. J'adopte orthographie (1555) plutôt i\\x orthographe. (1556) d'après la phrase : M la paradoxe orthographie (qu'ils appellent orthographe )•>.
c. Valcrius Probus, qu'on supposait être l'aulour du Liber de praenominibus, de nominibua, de cognominibwi, etc.
d. Je ne comprends pas ce membre do phrase : je n'ai pu découvrir dans la vie de Virgile à quoi le critiquo fait ici allusion.
e. Virgile, JJuc. m, 64-65 :
Malo me Galatea petit, lasciva puella, Et fugit ad salices, et se cupit anto vidori.
f. Cicéron, De Orat. II, lxix, 280.— Tous les textes portent Cauin, mais peut être faut-il lire Canie : le latin porte Canius.
DU « QUINTIL HORATI.iN » 27
Homanus. Ou comme ccliiy qui les quatre lettres de Tcscripteau do Pilate sur la croix I. N. R. I. interpréta le n'y retonrneray ianiais. Sinon que par aventure tu prétendes à te rendre esnierveillable par imitation du nom inelTable, qui est de quatre lettres, et pour ce dit TETpaYpàpLjiaTov ■. Ou bien fault dire ( ce qui est le plus vray semblable) que tu te contentes ton surnom estre déclaré expressément par les deux tresdoctes et bien faitz epiprammes grec et latin de ton amy Dorât ". Mais cela ne doit suffire : car tous le* lecteurs François ne sont pas Grecs et Latins, jaçoit qu'il en y a I)lus grand et meilleur nombre, que tu ne montres les estimer au chapitre siziesme du premier livre de ton œuvre, en les injuriant assez intemperamment de l'injure atroce de traditeurs.
a. Tétragramme = los quatre lettres mystiques inscrites en un triangle pour figurer le nom de Dieu.
b. On lira plus loin (p. 41) Tépigramme grecque. Voici Tépigrammo latine^ imprimée en tête do VOlive :
lO. AVRVTVS IN OLIVAM.
Sola virum nuper volitahat docta per ora
Laura. tibi tliuscis dicta, Potrarcha, sonii»: Tantaquo vulgaris fuerat facundia liuguae.
Ut preiiieret fastu scripta vetusta siio.
At nunc thuscauam I^auram comitatur Oliva
(xallica, Uellati cura laborquo sui.
Phoobus aniat Laurum, glaucam bua Pallas Olivam :
Illo suuni vatem, ncc minu» iata suum.