‹ La deffence et illustration de la langue francoyseChapitre 9 sur 449 · PREFACE XIII · texte numérisé non relu

PREFACE XIII

des mots comme aiani, moien, stile (il reprendra peu à peu ses fonctions à partir de 1569). L'i tombe aussi de mots oïl on ne le prononçait point (langage, campagne). Mais ce qui rend surtout Tédition remarquable, c'est la sage méthode qui préside à l'emploi des lettres redoublées. C'en est fait de la fantaisie : tout rentre dans Tordre, et l'édition de Morel se présente au lecteur avec un caractère d'unité dans la graphie, qui n'est pas un de ses moindres mérites.

Dans les deux autres éditions données par le même Morel en 1569 et 1573, — et déjà dans celle de Charles l'Angelier enl562, — il faut signaler la tendance de plus en plus marquée à substituer les pluriels en s aux pluriels en z (mortels pour morielz, ils pour Hz, nos pour noz, escripts pour escriptz).

L'édition de 1575 ne compte pas. Celle de 1580 donne l'impression d'un anachronisme. Quant aux trois éditions de la fin du xvi* siècle, tout en reproduisant sur bien des points la graphie de Morel, sur d'autres elles s'en écartent. Je dois signaler notamment : dans celle de 1584, la fréquente suppression du tréma ; dans celles de 1592 et 1597, l'écriture systématique des imparfaits en -oyentj et parfois un emploi nouveau du tréma (corrompue, louange, grenouille) ; dans toutes trois, surtout dans la dernière, une tendance à retrancher les lettres inutiles (dit pour dict, fait pour faict, haut pour haull, loin pour loing, escrit pour escript).

Outre ces indications orthographiques, la collation des variantes fournit encore de très utiles renseignements pour l'histoire du vocabulaire. Lorsqu'on

^ XIV PRIÊFACÈ

voit Morel, par exemple, substituer en 1561 palais apalai, aise à oyse, lasciveté à lascivité, je trouve à je Ireuve, ce qui advient à ce qu'advient, en 4569 grammairien à grammarien, en 1573 eglogue^eclogue, et ces corrections passer dans les éditions suivantes ( à la réserve, bien entendu, de celle de 1580), n'a-t-on pas le droit d'en conclure que certaines formes employées par Tauteur de la Dejfence avaient vieilli ? et n'y a-t-il pas là un fait à retenir pour l'histoire de la langue ? N'est-on pas en droit de tirer des conclusions analogues, lorsqu'on voit à partir de 1580 attendu que remplacer entendu que, à partir de 1584 amender succéder à emender, esclarcir à esclercir, interroger à inferroguer, rigoureusement à l rigoreusement?

l J'en ai dit assez, ce me semble, pour établir que ce

? travail ingrat de la collation des variantes n'était peut-

'^- être pas tout h fait inutile.

^' III. Les notes. — A l'appareil critique est joint enfin

f un commentaire très abondant. D'aucuns le trouveront

^ sans doute trop abondant. Mais le texte de la Dejfence

soulève à tous les pas des difficultés d'interprétation,

des questions de doctrine, de curieux problèmes d'histoire littéraire, et j'avais à cœur, on le comprendra, d'en résoudre le plus possible, d'éclairer pleinement l'œuvre de mon auteur.

Le commentaire est à la fois historique et philologique.

i" Commentaire historique. — Je me suis attaché d'abord à signaler les sources oh Joachim a puisé ses idées. D'autres m'avaient frayé la voie, et j'ai profité de leurs découvertes ; mais il restait encore à faire, et beaucoup

PKÉFAGE XV

plus qu*on ne croirait. Marty-Laveaux se faisait illusion en 1866, lorsqu'il espérait, aidé par Eggeret Régnier, avoir relevé de façon à peu près complète les passages d'auteurs anciens dont s'était inspiré du Bellay*. Une lecture minutieuse des traités de rhétorique et de philosophie de Cicéron, des poésies d'Horace, de V Institution Oratoire de Quintilien, du Dialogue des Orateurs de Tacite, m'a révélé l'origine insoupçonnée d'une foule de phrases du fameux manifeste. J'ai pu noter aussi plus d'un emprunt curieux fait par du Bellay à des humanistes de son temps ou de l'âge antérieur. Il a pillé de toutes parts, sans scrupule, sans vergogne, prenant les idées et les expressions, ne se gênant pas pour traduire, lui, l'ennemi des traductions, quand il y trouvait son profit, au reste assez adroit pour donner à ses larcins un air de propriété. La Dejfence est, pour un bon tiers, une mosaïque, ou, si l'on aime mieux, une marqueterie faite de morceaux de toute provenance, assemblés souvent au hasard. Je crois qu'on pourrait augmenter la proportion de ces emprunts. Je ne me flatte pas de les avoir tous retrouvés, et malgré mes efforts pour saisir l'origine de certaines allusions, j'ai dû faire plusieurs fois un aveu d'Ignorance. D'autres y tâcheront et seront plus heureux. Sans doute, de ce travail d'enquête sur les emprunts de du Bellay, son originalité sortira diminuée. Je n'y contredis point : mais qu'importe après tout, si l'on a fait un pas de plus dans la voie de la vérité ?

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