II. — FLORENCE
Pur che mia coscienza non mi garra, Ch'alla Fortuna, come vuol, son presto.
Inferno, XV, 91-92.
Pourvu que ma conscience ne me rcproche rien, la Fortune peut me conduire à son gré, je suis prêt.
DocTRINE PLATONICIENNE, MARIAGE DE DANTE (1290-1292).
Pour se rendre comple du culte que Dante continue à vouer à Béatrice, même après que la mort la lui a ravie, il faut avoir présente à l'esprit la doctrine platonicienne; il faut se souvenir du ” discours que Diotime de Mégare adresse à Socrate dans le Banquet de Platon. La distinction que cette femme inspirée établit entre l'âme et le corps, divisant les hommes en deux classes, Dante l'observe scrupuleusement el la met en action. Il suffit d'examiner attentivement la marche qu'a suivie l'esprit du poète dans sa carrière amoureuse et dans ce culte persistant voué à Béatrice, pour reconnaître qu'il agit sous l'influence directe de la doctrine et du système de Diotime, afin d'arriver à la connaissance du vrai, du bien et du beau.
Nous ne voulons pas dire que, dès sa première entrevue avec Béatrice, Dante, qui n'avait pas encore neuf ans, songeait au système de Diotime et de Platon, mais on peut affirmer que, malgré son jeune âge, ce fut l'instinct du beau inné en lui, plutôt que l'instinct de l'amour qu'éveilla, en quelque sorte à son insu, la vue de Béatrice. Puis les deux sentiments se confondirent, et, plus tard, son imagination, puisant de nouvelles richesses et de nouvelles
forces dans ses vastes connaissances philosophiques et théologiques, fit de cette Béatrice un ètre divin, expression de la Beauté et de la Vertu, qu'il ne lui était permis que d'admirer ici-bas et de chercher à apprécier, mais qu'il était seul à comprendre. C'est une révélation qui lui vient de Dieu, et qui lui assure la Récompense s'il sait retrouver et suivre jusqu’au bout ce « bon chemin » que les fautes el les erreurs lui ont fait perdre. L'objet de cette passion est désormais, par conséquent, à l'abri et au-dessus des accidents de la vie, et Béatrice, tout en se mariant ‘, reste néanmoins sur le piédestal que « son fidèle » lui a dressé.
Dante ne semble avoir éprouvé aucune jalousie, aucun dépit de ce mariage, et cela prouve qu'arrivée à celte époque, sa passion, déjà transformée, s'adressait à un idéal dont Béatrice n'était que la personnification ?. Un mariage entre Dante et Béatrice était donc impossible sans détruire à l'instant le prestige, la puissance, le charme mystique qu’il lui trouvait, Mais, dira-t-on, Dante éprouve à la mort de Béatrice une douleur profonde, immense, et, s’il l’eût tellement idéalisée, s’il en eût fait une créature imaginaire, sa mort n'aurait pas dû l'émouvoir plus que son mariage. A cette objection, la réponse est facile : la mort ôtait à Dante l'image de son idéal, et le vide est en effet affreux pour lui; car la personnification disparuc, il lui faudra désormais renoncer à la contemplation de ce beau animé et se contenter de l’imaginer. C’est alors que, plaçant l'âme de Béatrice au plus haut des cieux, parmi les bienheureux qui, entourés du chœur des Séraphins, jouissent du rayonnement immédiat de Dieu, Dante suit la marche platonicienne et poursuit à la fois, sous le nom unique de Béatrice, la théologie, science suprême du vrai, la vertu, qualité suprême du bien, l'art, étude suprême du beau; et de ce triple objet de ses nobles recherches, il est conduit à ce qui les contient et les engendre en même temps tous les trois, à l'Être suprême, idéal pour l'humanité incapable de le contempler, mais que la raison affirme, c'est-à-dire Dieu 3.
1, Béatrice épousa en 1288 Simonc de Baldi dont la fortune était considérable. (Fraticelli, Sforia della vita di Dante, chap. IV, note 7.)
2. Il suffit, pour se convaincre des sentiments de Dante pour Béatrice, de lire ses œuvres complètes avec attention dans l’ordre chronologique. On voit alors clairement que, sous le nom de Béatrice, il cesse bientôt de désigner la fille de Portinari, qui, comme on l'a vu, ne s'appelait même pas Béatrice, mais entend une personnification complexe de la théologie, « cette science d'un attrait si irrésistible, » que tant de grands esprits ont cultivée et illustrée. |
3. Voyez le Convilo et le Paradis. — Nous rappelons encore au lecteur que ce sont les idées et les opinions personnelles de Dante lui-même que
On comprend facilement qu'arrivé là, Dante pourra désormais se marier el devenir un excellent père de famille, sans qu'on puisse l'accuser d'infidélité posthume. Il continue donc à porter les yeux vers Béatrice, qui n’est plus pour lui qu'une abstraclion, un signe algébrique !, la théologie le plus souvent; il demande à sa raison et à son esprit de le conduire vers elle; et sa femme n'est pas plus jalouse que ne l'était le mari de Béatrice Portinari, qui, probablement, ne trouva pas chez sa jeune épouse l'accueil que la belle et fidèle Leila fit à son infortuné mari; mais Leila avait été mariée de force, tandis que rien ne fait supposer que pareille contrainie ait élé exercée sur la fille de Portinari *. Malheureusement, il faut bien avouer que Dante donna à sa femme des motifs plus réels de jalousie.
Environ un an et demi après la mort de Béatrice, Dante était un jour en train de dessiner une tête d'ange, lorsqu'une jeune dame, d’une rare beauté, qui contemplait avec intérèt et atiendrissement sa pâleur et son air profondément triste, atlira ses regards. Le poète fut ému, et la sympathie que cette femme lui témoignait éveilla la sienne. Il lui adressa des vers, d'abord par reconnaissance ; l'admiration suivit de près, et il finit par se sentir atliré vers elle par un sentiment plus tendre; « car, dit-il, il n'est pas possible que cette dame, noble, belle, jeune et sage, qui se montre si compatissante, n'ait pas un cœur plein du plus noble amour ».
Une lutte s'élablit alors dans le cœur de Dante; il se reproche de songer à un autre bien qu'à celui qui doit lui venir de Béatrice et du ciel; il accuse son cœur d'ingratitude ct de faiblesse, ses yeux de Jlâcheté, son esprit de bassesse, et se dit naïvement : « Il faut tenir bon autant que possible !.. » Mais l'idéal ne suffit pas dans la vie, tout poète que l'on soit, et, revenant à cette première classe d'hommes dont parle Diotime, celle que l'amour terrestre entraîne vers la beauté corporelle, il épousa, en 1291, Gemma Donati, d’une des plus nobles et des plus puissantes familles florentines, à laquelle appartenait Corso Donati*, dont l'appui pouvait être précieux pour
nous exposons ici. Cette philosophie ressort clairement ct progressivement de la lecture attentive de ses ouvrages.
1. Dante dit dans la Vie Nouvelle que non seulement Béatrice fut toujours accompagnée du nombre neuf, mais qu'elle fut elle-même le nombre neuf, c'est-à-dire « un miracle dont la racine est l'admirable Trinité » puisque trois est la racine carrée de neuf,
2. Poème de Medjoun et Leila, traduction Chézy. Leila, mariée contre son gré, refusa à son époux des faveurs qu'il ne lui était pas permis d'accorder à celui qu'elle aimait et auquel elle resta fidèle jusqu’à la mort.