‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 9 sur 314 · DANTE ET BÉATRICE · texte numérisé non relu

DANTE ET BÉATRICE

La sensibilité de Dante était extrême : un sourire de sa dame lui causait une joie qu'il déclare impossible à exprimer. La Vie Nouvelle est pleine de ces traits singuliers, surtout chez un si jeune enfant. Un des plus charmants sonnets composés sous l'empire d’une de ces joies donnera une idée de la délicatesse qui caractérise les premières poésies de l’Alighieri.

LE SaLurT (/l Saluto.)

Ma dame met tant de modestie et de dignité dans son salut, que

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tous ceux auxquels elle l'adresse restent muets et tremblants et n'osent lever les yeux vers elle.

Revètue de modestie, elle poursuit sa route, entend humblement ses louanges, et semble descendue des cieux sur la terre par un miracle.

Elle se montre si charmante à ceux qui la contemplent, que ses regards pénètrent le cœur d'une douceur dont ne peut se faire une idée celui qui ne l’a pas éprouvée.

Et l’on dirait qu'un souffle suave et plein d'amour s'échappe de ses lèvres el va dire à l'âme: « Soupire ! »

Quand on pense que la même plume qui a écrit ces vers si doux et si tendres a tracé les effroyables tableaux de l'Enfer, on ne comprend pas que Dante ail pu être accusé de monotonie. Il suffit, du reste, de lire même l'Enfer, pour voir, au milieu de ces sombres et farouches descriptions, se faire jour la sensibilité délicate du poète : le récit de Françoise de Rimini, la rencontre de Brunetto Latini, tous les rapports de Dante avec Virgile, et tant d’autres scènes touchantes forment un heureux contraste avec le terrible spectacle que Virgile fait contempler au poële chrétien.

Cet amour platonique et romanesque qui absorbait les pensées de Dante et le rendait « si faible el si maigre que son aspect faisait peine à ses amis », excilait leur indiscrète curiosité ; « mais, lorsqu'ils me demandaient, ajoute Dante, qui j'aimais, je les regardais en souriant et ne répondais pas ». Car Dante prenait un soin jaloux de cacher sa passion, et, pour détourner les soupçons, il alla même jusqu'à prétendre aimer une autre femme et écrire des vers en son honneur, faisant d'elle un voile à son véritable amour. Béatrice, s'élant un jour aperçue de ses assiduilés compromettantes auprès d'une autre Florentine, y fut trompée elle-même, et elle lui fit sentir qu'elle en était irritée, ce qui causa au jeune poèle un des gros chagrins qu'il exprime dans la Vie Nouvelle. Voulant faire entrer le nom de Béatrice dans une de ses poésies, il l'accompagne de cinquante-neuf autres noms de femmes pour qu'on ne puisse découvrir quel est celui de sa Dame .

Üne pléiade d'hommes illustres entourait « le poète » (c'est ainsi qu'on l’appelil) à cette brillante époque de l’histoire de Florence : Arnolfo di Lapo, l'architecte du Palazzo Vecchio, de l'église de la Sante-Croix et d'autres admirables monuments ; Cimabue, peintre de la Vierge el Jésus entourés des anges, lableau qu'on admire à Santa-Maria-Novella de Florence; Giotto, qui fit le portrait de Dante ct celui de Brunetto Lalini ; Gaddi, le mosaïsle ; Casella, le

1. Ce poème n'a pas élé écril par Dante où ne nous est pas parvenu.

musicien, qui mit en chant plusieurs de ses canzone ; Cecco d'Ascoli, célèbre professeur de Bologne ; Francesco Barberino, auteur du poème des Documenti d'amore ; Cino de Pisloia, juriconsulte et poète, qui fut le maître de Barthole, et dont les poésies furent imprimées avec celles de Dante, en 1518 et en 1527; Dante de Majano, Chiaro Davanzali, Guido Orlandi, Salvi Doni, Ricco de Varlungo, Cione Baglione, etc., poètes célèbres de leur temps, mais dont le renom a été entièrement effacé par la gloire de Dante Alighieri.

L'instruction de Dante était variée. Il avait tout étudié et possédait la somme des connaissances de son époque : la rhétorique et la logique, l'histoire et la philosophie, l'astronomie et la physique, l'algèbre et la géométrie ; le latin lui était familier ainsi que le provençal et les langues d'oc et d'oïl. Quant au grec, bien qu'il se serve plusieurs fois de mots grecs et qu'il vante el cile Homère, Aristote, Platon, etc., il est probable que c'est surtout par des traductions qu'il a connu l'Iliade, l'Odyssée et les ouvrages des tragiques et des philosophes grecs. En outre, il apprit la musique avec Casella, et le dessin avec Giotto et Cimabue. Il savait /’Enéide par cœur — pour ainsidire —etconnaissait à fond les œuvresde Stace, de Lucain, d'Ovide, d'Horace, de Tite-Live, etc., comme le prouvent de nombreux passages de ses écrits et surtout de l'Enfer. Son maître en philosophie est Aristote. qu'il appelle « le maître de ceux qui savent », comme Homère est pour lui « le poète souverain ». Les doctrines de Platon l'inspirèrent et le guidèrent, et dans Boëce il trouva des maximes el des pensées dont il sut ingénieusement profiter. Saint Augustin et saint Thomas d'Aquin lui servirent de modèles, et, par-dessus tout, la Bible était sans cesse présente à sa pensée, ainsi que les écrits des Pères de l'Église. À chaque page, on rencontre une inspiration des Écritures. Les châtiments divers de son Enfer sont, pour la plupart, empruntés à des passages de Jérémie, d'Isaïe, de Daniel, de l’Apocalypse, de l'Ecclésiaste, de saint Bernard, etc. Les fruits qu'il a recueillis de ses vastes lectures sont sans nombre, et le parti qu'il a su tirer de ses universelles connaissances est surprenant. Jamais inspiration divine n'était, depuis Homère, descendue sur un champ si fertile, et, dans le XV* chant de l'Enfer, Virgile a bien raison de lui dire : « Il faut avoir bien observé pour se souvenir ainsi ! » En effet, tout ce qu'il avait appris et lu semble disposé dans son esprit avec l'ordre le plus parfait, et chaque passage se présente à l'appel de son inspiration pour la compléter et la forüfier, grâce à sa prodigieuse mémoire.

Et qu'on ne dise pas ce que répètent pourtant à satiété les contempteurs du temps passé, sans y avoir, je le crains, regardé de bien

près, qu'on ne dise pas que cette science encyclopédique que possédait Dante fût facile à acquérir. Sans doute, il y a de nos jours plus de choses à savoir qu’il n'y en avait alors. Des sciences tout entières se sont ajoutées à la somme de connaissances du temps dont nous parlons. Mais si nous avons plus à apprendre, que de moyens d'apprendre nous possédons que n'avaient pas les contemporains de Dante! Que de livres où nous puisons l'instruction à tous degrés, depuis les notions les plus élémentaires jusqu'à la science la plus élevée ! Il n'y avait point, à proprement parler, de livres, du temps de Dante. Il fallait trouver eu soi-même non seulement le désir vrai et ardent de s'instruire, mais en grande partie aussi, par la méditation, les moyens de s’instruire. Il fallait chercher partout, et souvent à de grandes distances, les œuvres rares, les seules où l'on pôt puiser. Il fallait chercher aussi et avoir le bonheur de rencontrer les savants, les lettrés, que l’on consultait alors comme des oracles, parce que, en effet, ils avaient acquis leur immense savoir au prix d'énormes travaux. Que l’on compare, et l’on se rendre compte de l'injustice que l’on commet en parlant dédaigneusement de savants comme Dante et ses contemporains.

Dante ne partagea pas seulement sa vie entre l'étude et la poésie amoureuse. [Il combatlit avec les Guelfes de Florence contre les Gibelins d’Arezzo, à Campaldino, où Buonconte de Montefeltro, qui commandait l'armée ennemie, périt sur les bords de l’Archiano. Corso Donati et Vieri de’ Cerchi étaient les deux principaux chefs de l’armée guelfe, et Dante, qui avait sollicité et obtenu l'honneur de prendre rang dans le corps d'élite des feditori (cavaliers d’attaque), s'exposa aux plus grands dangers, en combattant sur la première ligne. Une lettre de lui racontait cette bataille en détail : un fragment nous en est seul parvenu. Il dit avoir eu très peur d'abord ; mais cette émotion, inséparable des premières armes, et avouée par lui, ne fait qu'honneur à sa sincérité. Quant à son courage, il ne peut être mis en doute. S'il eut peur, comme dit spirituellement Ampère, ce fut de perdre la bataille.

Un an plus tard, Dante assistait au siège de Caprona, défendue par une garnison lucquoise, qui fut obligéc de se rendre sous condition d'avoir la vie sauve. Les soldats vaincus sortirent de la ville et l'on eut grand peine à empêcher qu'ils ne fussent massacrés par les paysans furieux. Cette scène a fourni au poète, dans le vingt et unième chant de l'Enfer, une excellente comparaison.

Ainsi se passèrent les vingt-cinq premières années de la vie de Dante : l'avenir se présentait sous les plus riantes couleurs. La célébrité, la gloire, dont il fut si noblement avide, venait le chercher au seuil de la jeunesse et semblait vouloir le prendre par la main.

Ses contemporains commençaient déjà à lui rendre l'hommage que la postérité lui réservait. Trompeuses promesses du sort ! Tout va changer pour le poète : les malheurs vont s’accumuler et fondre sur sa tête, comme impatients de le frapper. Ces coups seront d'autant plus cruels qu'ils auront été retardés et imprévus.

En 1290, Béatrice meurt, à vingt-six ans, et cette mort ouvre la triste série des malheurs de Dante. Son chagrin fut inexprimable ; il faillit en perdre la vie, tomba gravement malade et même donna à ses parents et à ses amis des inquiétudes pour sa raison égarée.

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