Celles qui aidèrent Amphion... les Muses
O créatures mal nées entre toutes, plongées dans ce lieu dont je redoute de parler, que ne fûtes-vous brebis ou chèvres ?
Arrivés au fond du puits obscur, bien au-dessous des pieds du géant 3, je contemplais encore les murailles colossales,
lorsque une voix me parla ainsi : « Prends garde de marcher sur la « tête des frères malheureux. »
Je me tournai alors et vis à mes pieds un lac glacé qui ressemblait plutôt à du verre qu’à de l'eau.
Ni le Danube, en Autriche, ni le Tanaïs, sous le ciel froid, ne cachent leurs cours pendant l'hiver sous un voile aussi épais.
Si le Tabernicchi ou le Pietrapana { tombait sur ce glacier, les bords ne feraient même pas eric.
Des ombres livides et dolentes, plongées dans la glace jusqu’à l'endroit où se montre la rougeur de la honte, claquaient des dents avec un bruit comme celui que font les cigognes avec leur bec,
et ressemblaient à des grenouilles qui sortent la tête de l'eau pour coasser, à l'heure où les paysannes endormies rêvent souvent qu'elles glanent.
Le visage de ces misérables était baissé ; leur bouche exprimait le froid, leurs yeux la souffrance.
Après avoir regardé un peu ce qui m'entourait, j'arrêtai mes yeux à mes pieds et vis deux damnés si serrés l’un contre l’autre que leurs chevelures s’entremélaient.
« Dites moi qui vous êtes, vous qui vous pressez si étroitement la « poitrine » ? Ils pliërent le cou et lorsqu'ils eurent levé leur visage,
leurs yeux, qui n'étaient humides qu'à l'intérieur, se mouillèrent jusqu'au bord de larmes, aussitôt gelées, qui collèrent ensemble leurs paupières
plus fortement que jamais fer ne joignit deux morceaux de bois; puis, fous de colère, il se ruèrent l’un contre l’autre comme deux boucs.
Un autre, gardant baissée la tête, dont le froid avait arraché les deux oreilles, me dit : « Pourquoi, tant nous regarder ?
« Si tu veux savoir qui sont ces deux là, le val où descend le Bi- < senzio appartint à leur père, Alberto, et à eux-mêmes .
« Ils sont sortis d'un même corps, et tu pourras chercher dans toute « la Caïna sans trouver une âme plus digne d'être fichée dans cette « gélatine !
« Pas même celui dont la poitrine ainsi que l'ombre furent trans-
3. Les pieds du géant Antée. (Voy. Ch. précéd. 119, ad finem.)
4. Les Pieirapana — Pietrapiana ou Pietroaquana — haute montagne des Apennins, près de Lucques, dans la partie de la Toscane appelée la Garfsgnana. Le Tabernich : on ne sait trop quelle montagne Dante désigne ainsi. Probablement c'est la Frusta Gora située près de Tovarnich, en Esclavonie.
5. Les comtes Alberli possédaient la vallée où coule la petite rivière toscane appelée le Bisenzio, affluent de l’Arno. Ces deux frères sont Alexandre et Napoléon Alberti, de Mangona, qui après la mort de leur père tyrannisèrent le pays et commirent mille abominations. L'un des deux tua l'autre,
L'Enrer XXXII 227
« percées d’un seul coup par la main d’Arthus6; pas même Focaccia ?;
« Pas même celui dont la tête me bouche la vue, et qui s’appela « Sassol Mascheroni 8 : si tu es Toscan, tu dois bien le connaître |
« Enfin, pour que tu ne m'en demandes pas plus, je suis Cami- « cione des Pazzi, et j'attends que Carlino me fasse paraître inno- « cent?!»
Je vis ensuite mille visages violacés par le froid, et toujours le souvenir de ces étangs glacés me fera frissonner °.
Tandis que, nous dirigeant vers le centre, où converge toute pesanteur ‘!, dans cette obscurité je marchais en tremblant, à travers toutes ces têtes,
est-ce ma volonté, le destin ou le hasard qui me poussa ? je ne sais, mais mon pied heurta fortement un visage.
< Pourquoi me fouler aux pieds? — s’écria en pleurant le damné « — Si tu ne viens pas pour accroître la vengeance de Montaperto, « pourquoi me molester ?? »
« Maître chéri, — dis-je au Poète — veux-tu m’'attendre un peu ici ? « Je voudrais éclaircir un soupçon à propos de ce misérable. Ensuite, « tu me presseras autant que tu voudras. » |
Le Guide s'arrèta, et je répondis à celui qui proférait encore mille jurons : « Toi qui apostrophes ainsi les autres, qui donc es-tu ? »
« Et toi-même — reprit-il — qui parcours l’Antenora en heurtant « nos joues si violemment que, même si tu étais vivant, ce serait « frapper trop fort, toi-mème quel est ton nom? »
« Vivant, je le suis — répliquai-je. — Si tu cherches la renommée, « il peut te plaire que j'ajoute ton nom à ceux que j'ai déjà notés. »
« C’est tout le contraire que je souhaite ! Relève-toi donc et va-t'en, < sans me fatiguer davantage : sur cet étang, de pareilles flatteries « sont vaines | »
Alors je le saisis par une mèche, et lui dis : e Tu te nommeras, sans « quoi il ne te restera pas un cheveu sur la tête ! » « Arrache les tous, « mais je ne dirai ni te montrerai qui je suis quand tu devrais m'as- « sommer la tète d'une grêle de coups ! »
6. Mordrec, fils naturel d'Arthus, roi de la Grande-Bretagne, s'était révolté contre son père ; celui-ci, le rencontrant au combat dans la plaine de Salisbury, le transperça d'un coup de lance, tel, dit Lancelot, qu'un rayon de soleil traversa la blessure si clairement que Girflet le vit, ce qui fait que la lance perça en mème temps, comme dit Dante, et le corps et l'ombre (Hist. de Lancelot, i. 111, chap. CLXII, fin).
1. Focaccia Cancellieri, de Pistoia, coupa la main à un de ses cousins et tua son oucle (ou son père), ce qui fut l'origine des factions des Noirs et des Blancs.
8. Sassol Mascheroni, Florentin qui a assassiné son neveu, son oncle, disent d'autres commentateurs, pour en hériter ; il eut la tète tranchée. .
9. Camicione des Pazzi du Valdarno tua Ubertino, son parent, mais il dit que ce crime paraîtra léger auprès de celui de son cousin Carlino qui livra aux Noirs de Florence ses alliés politiques les Blancs. (Voy. la Vie de Dante.)
10. Passage de ja 1r° enceinte — la Caïna — à la deuxième, l'Anlenora.