Imitation de l'Enéide (XI, 700-7092) (c
Le PurcaToinre Il 251
« Autant je l’'aimais sur Terre, autant je t'aime encore, maintenant que je suis séparée de mon enveloppe mortelle ; c’est pourquoi je m'arrête afin de te parler... mais toi, comment se fait-il que tu puisses accomplir un pareil voyage ? »
< Mon cher Casella, je fais ce voyage pour obtenir la grâce de revenir ici une seconde fois 7. Mais toi, comment se fait-il que tu aies perdu tant de temps ?»
« Je n'ai été lésé par personne, reprit-il. Si Celui qui prend quand il veut ceux qu'il lui plaît m'a plusieurs fois refusé le passage, « c'est parce qu'une juste volonté commande à la sienne. Depuis « trois mois il a embarqué tous ceux qui voulurent partir en paix, « el moi, qui me trouvais alors sur la plage, à l'endroit où l’eau du Tibre se mêle à l’eau salée, je fus recueilli par lui avec bienveillance.
« Maintenant il a de nouveau dirigé son aile vers cette embouchure, car c’est là qu'on va chercher tous ceux qui ne descendent pas vers l'Achéron 5. »
« Si une nouvelle loi ne t'a pas ôté la mémoire des chansons amoureuses qui jadis calmaient tous mes chagrins, et s’il t'est permis « d’en chanter ici,
« qu'il te plaise consoler un peu mon âme, si fatiguée d'avoir « apporté jusqu'ici le poids de son corps. »
Alors, d'une voix douce que je crois entendre encore, il chanta : Amour qui parles dans mon cœur ?.
Mon Maitre et moi, ainsi que toutes les âmes venues avec Casella, nous étions si heureux que notre pensée en était captivée,
et que nous restions immobiles, attentifs à sa voix. Mais voilà que le vertueux vieillard nous cria : « Qu'est cela, âmes paresseuses ?
« Quelle négligence ! Qui vous arrête ainsi? Courez à la montagne « ct dépouillez-vous des écailles qui vous empéchent de voir Dieu‘ ! »
Ces reproches mirent fin au chant de Casella, et sans autre souci, toutes les âmes se précipitèrent vers la montée;
telles des colombes, assemblées pour becqueter paisiblement blé ou ivraie,
RA
7. Tel est le seul sens raisonnable de ce passage. Ceux qui l'expliquent en faisant dire à Dante : « je fais ce voyage pour retourner sur terre » lui attribuent une... naïveté. En effet, une pareille réponse éclairerait peu Casella puisqu'il sait que Dante est vivant, et c'est ce qui cause son étonnement en le voyant aborder vivant au Purgatoire. Aussi Dante lui explique-t-il que s'il fait vivant le voyage du Purgatoire,c'est pour être admis à le faire une seconde fois quand il sera mort, de facon à échapper à l'Enfer. — Casella était un musicien florentin. grand ami de Dante. et qui composa plusieurs mélodies sur des canzoni de l'Alighieri, entre autres celle qu'il va chanter. — Casella était mort avant 1300, c'est pourquoi Dante s'étonne de ne le voir qu'arrivant à l'entrée du Purgatoire. A l'occasion du Jubilé, Casella se trouve compris parmi les âmes qui profitent des indulgences. Ce Jubilé commença à Noël 1299, c'est pourquoi Casella dit un peu plus loin : depuis trois mois, car nous sommes à la fin de mars (Vov. 1-9).
8. L'Ange ne prend les âmes qu'à Ostie, c'est-à-dire près de Rome, au sein de l'Eglise catholique qui seule conduit à Dicu.
9. AMOR CHE NELLA MENTE MI RAGIONA, premier vers d'une canzone de Dante,la seconde du Convito.
40. C'est Caton qui gourmande ainsi les âmes retardataires, (Voy. chant précédent.)
abandonnent tout-à-coup leur pâture dès qu'une menace, ou quelque bruit soudain, les effarouche et les fait fuir çà et là : notre fuite ne fut pas moins rapide.
NOTES COMPLÉMENTAIRES
(A) Tandis que la Nuit sortait du Gange. Le Gange est pris ici pour l'Inde. La Nuit est accompagnée du signe des Balances, du solstice d'hiver au solstice d'été, période de son accroissement, tandis que pendant sa période décroissante, du solstice d'hiver au solstice d'été, elle est accompagnée par le Scorpion.
Dante s'appuie bien entendu, comme toujours, sur les données géographiques de son temps. Voy. Roger Bacon, Opus majus, Disc. 4.
(8) Remarquez combien le choix de ce psaume d'action de grâces du peuple d'Israël sortant d'Egypte est bien approprié aux âmes parvenues au séjour d'expiation qui doit les conduire au Paradis.
(c) = Ter conatus ibi collo dare bracchia circum, Ter frustra comprensa manus effugit imago Par levibus ventis volucrique simillima somno.
Ainsi Virgile raconte la rencontre d’Enée avec l'ombre d’Anchise, aux Enfers.
Le Tasse a imité le mème passage, plus heureusement encore, peut-être, dans le chant XIV (VIT de la Jérusalem :
Tre fiate le braccia al collo intorno, E tre flate invan cinta l'imago Fuggia, qual leve sogno od acr vago.
CHANT III
L'Antépurgatoire, ].
Je
ARGUMENT. — Les excommuniés. — Difficulté de l'ascension. — Récit de Manfred, roi de Pouille et de Sicile.
Pendant qu'à travers la campagne une fuite précipitée dispersait toutes ces âmes vers le Mont du divin châtiment,
je me rapprochai de mon compagnon fidèle... comment aurais-je pu sans lui continuer mon voyage ? Qui m'aurait guidé ?
Je vis qu'il se faisait des reproches à lui-même. O conscience noble et pure, comme la faute la plus légère te laisse d'amers remords !
Lorsqu'il eut cessé de courir avec cette hâte qui ôte toute dignité au mouvement, mon esprit, d’abord concentré en lui-même,
déploya son avide attention; et je regardai la montagne qui du sein des eaux s’élance jusqu'au plus haut des cieux !.
Le Soleil flamboyait derrière moi, et ses rayons rouges, coupés par mon corps, n'allaient pas jusque par-devant ma figure.
Effrayé de ne voir que ma seule ombre je me tournai craignant d'être abandonné ;
mais mon consolateur, se tournant aussi tout entier vers moi, me dit : « Pourquoi cette défiance ? Oublies-tu que je suis là pour te « guider ?
« Le soir est venu à l'endroit où est enseveli le corps avec lequel je « projetais une ombre : Naples le possède après l'avoir enlevé à « Brindes 2.
« Ne sois donc pas plus surpris de ne voir aucune ombre devant « moi que de ne pas voir les cieux s’intercepter l’un pour l’autre les « rayons lumineux 3.
« La puissance divine nous laisse, après la mort, accessibles aux
1. Dans le Paradis (XXVI, 139) le Purgatoire est appelé : le mont le plus élevé au-dessus de l'onde.
2. Virgiie est mort à Brindes (Calabre) et son corps fut transporté à Naples où est son tombeau (A).
3. D'après le système planétaire de l'époque, on croyait que les sphères célestes — ou cieux — étaient des corps diaphanes entièrement cristallins et translucides.
« tourments, au froid et à la chaleur, mais elle refuse de nous révéler « son procédé.
« Bien fous sont ceux qui espèrent que la raison humaine puisse « pénétrer les mystérieux moyens employés par la Substance en trois « personnes !
« Mortels, contentez-vous du quia , car si vous aviez pu tout com- « prendre il n'y aurait pas eu besoin que Marie devint mère,
« Sans ces vaines et présomptueuses recherches, restées sans fruit, « certains grands esprits seraient arrivés à contentement, tandis « qu'elles ne servirent qu'à les conduire à une éternelle tristesse.
« Je dis cela pour Aristote, Platon et bien d'autres »… A ces mots il baissa le front, et resta silencieux et troublé 6.
Cependant nous avions atteint le pied de la montagne, mais le roc était si escarpé qu'il ne nous semblait pas possible de le gravir.
Entre Lerici et Turbia, le sentier le plus abrupt et le plus hérissé offrirait, comparé à celui-ci, une facile escalade ?.
« Comment découvrir, reprit mon Maître, en s’arrètant, une pente « assez douce pour qu'on puisse la gravir sans avoir des ailes ? »
Tandis que, le visage incliné, il cherchait un passage, je levai mes regards vers le tour de Ja montagne.
Une troupe d'âmes venait vers nous à main gauche. Elles marchaient si lentement que leurs picds semblaient ne pas remuer.
« Tiens, dis-je à mon Maître, voici une aide qui vient à ton secours. »
« En effet, répondit-il aussitôt : allons vers ces âmes lentes ; et toi, « mon cher fils, aie bon espoir. »
Nous avions déjà fait environ un millier de pas, et ces âmes étaient encore distantes de nous d'une portée de pierre bien lancée,
lorsqu'elles se serrèrent toutes contre les dures et hautes parois de la montagne, et s'arrétèrent hésitantes et étonnées.
« O vous, qui avez eu une bonne mort, leur dit Virgile, à esprits déjà « élus, au nom de cette paix à laquelle certainement vous aspirez tous,
« indiquez nous un endroit qui permette de gravir la montagne, « car l’expérience apprend à apprécier de plus en plus la valeur du « temps *. »
Comme au sortir du parc on voit une première brebis s'aventurer,
4. C'est-à-dire qu'il faut se contenter des démonstrations que peuvent fournir les effets, et ne point chercher — en ce qui concerne les secrets de Dieu — à remonter aux causes, Cachées aux mortels (B).
5. Si les facultés humaines avaient pu se rendre compte de toutes choses. il n'eût pas été nécessaire d'envoyer le Rédempteur pour sauver les hommes, car alors l'homme aurait compris son aveugle folie, ne se serait pas perdu, et Adam n'aurait pas péché.
6. Si la force de l'esprit humain avait sufli pour sauver l'humanité, des génies comine Aristote, Platon, etc., ne seraient pas pour l'éternité retenus dans les Limbes. Virgile s'arréte, troublé par ce souvenir, car il pense à lui-même qui y est avec eux. (Voy. Enfer, IV, les Limbes, 16, 21.)
7. Entre Lerici (près Sarzane) et Turbia (près Monaco), deux bourgs de Ligurie, situës aux deux extrémités de la rivière de Gênes, se dressent une suite de montagnes escarpées qui.,au temps de Dante, étaient presque impraticables : une superbe route les traverse aujourd'hui.
8. Les âmes ne répondront à cette demande de Virgile qu'au chant suivant, v. 18.
Le Puonrçcatoire III 235
puis deux, puis trois, jusqu'à ce que toutes les autres, timides et le nez baissé,
aient imité la première, la poussant si elle s'arrête, simples, paisibles et sans savoir pourquoi”;
ainsi les premières de cet heureux troupeau s'apprétèrent à nous approcher avec un air pudique et une démarche honnête.
Mais lorsqu'elles aperçurent à ma droite l'ombre que faisait mon corps jusqu'au bord escarpé,
elles s’arrétèrent et reculèrentun peu, et toutes les autres, qui les suivaient, firent de même instinctivement.
« Sans attendre votre question je vous apprends que c’est un corps «humain que vous voyez: voilà pourquoi la lumière du Soleil est « interceptée sur le’sol.
« Nesoyez point étonnées, car une aide, venue du Ciel, lui a permis « de gravir la montagne. »
Ainsi parla le Maître. « Retournez-vous, répondirent ces honnêtes âmes en faisant un signe du dos de la main, et marchez dans le même « sens que nous. »
L'une d'elles ajouta : « Qui que tu sois, tout en cheminant ainsi, « regarde moi et cherche si tu m'as jamais vue sur la Terre. »
M'étant tourné comme m'y invitait cet esprit, je le regardai fixement. Il était blond, beau et de noble aspect, mais une cicatrice traversait un de ses sourcils.
Je lui avouai humblement que je ne croyais pas l'avoir jamais vu. « Eh bien ! regarde », reprit-il en me montrant une blessure au haut de sa poitrine.
Puis il ajouta en souriant: « Je suis Manfred, petit-fils de l’Impé- < ratrice Constance !°. Quand tu seras retourné sur la Terre,
« va trouver, je te prie, la belle princesse, ma fille, qui dota de tant « d'honneur la Sicile et l'Aragon ‘!, et fais lui connaître ma véritable « situation afin qu'elle ne la croie pas pire*?.
« Frappé des deux blessures qui causèrent ma mort, je me confiai < en pleurant à Celui qui pardonne sans compter.
« Mes péchés furent horribles ‘3, mais l'infinie Bonté ouvre des bras « si généreux qu'elle accueille celui qui s'y réfugie.