‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 13 sur 314 · DANTE HOMME POLITIQUE · texte numérisé non relu

DANTE HOMME POLITIQUE

Alors commença la carrière politique de Dante. Déjà, en 1289, lorsque Charles I[ d'Anjou traversa Florence pour aller reprendre possession de son royaume, expédition qui n'eut pas un bon résultat pour lui, le Comune lui avait donné une escorte pour le défendre, et Dante, présenté par son maître, Brunetto Latini, en avait fait partie. Plusieurs ambassades lui furent confiées : le nombre en est porté à quatorze par quelques biographes; on donne même le but, le détail et le résultat de chacune d'elles‘. Cependant il est probable que ce nombre est exagéré. Les plus avérées de ces missions le conduisirent à Ferrare, à Pérouse, à Naples, à Paris et à Rome. Son éloquence était grande, ainsi que son influence, et l'on cite des plaidoyers suivis de grands succès, et des témoignages de respect de la part d'ambassadeurs qui prouvent son importance politique.

Il est maintenant tenu pour certain que, pendant son séjour à Paris (1295), Dante suivit, sur la paille de la rue du Fouarre, les cours de l'Université, alors célèbres dans toute l'Europe lettrée. Il assista aux leçons du professeur Siger de Brabant, maître de théologie, fort âgé à celte époque, qu'il nomme dans /e Paradis ?. Il s'y fit même recevoir bachelier, et subit ensuite toutes les épreuves pour le doctorat en théologie; mais l’argent lui manquant pour en obtenir le diplôme, il repartit pour Florence, sans le titre, mais avec la science, car il fut dès lors considéré comme parfait théologien. Il suffit de lire ses ouvrages, et surtout la Divine Comédie, pour en acquérir la certitude. En 1299, Dante va à San-Germiniano, où l'envoient les Guelfes pour y faire élire un Capitano de leur parti. Il avait donc obtenu tousles honneurs, sauf celui du priorat.

Le 15 juin 1300, année du grand jubilé institué par Boniface VIII, époque à laquelle est placé son voyage surnaturel, Dante est nommé prieur. Cette année est la plus mémorable mais la plus funeste de sa vie.

En 1300 comme en 1265, les Guelfes étaient maîtres de Florence, . et Giano della Bella, en proscrivant beaucoup de familles gibelines

1. Mario Filelfo, cité par Pelli (Buti, Mem. p. la vila d. Dante, paragr. 9), el par Tiraboschi (Vila di Dante).

2. Victor Le Clerc, Histoire lilléraire de la France (quatorzième siècle), t. XXI, pp. 36-127.

INTRONUCTION 25

et en permettant le séjour de Florence à celles qui abandonnaient leurs prétentions aristocraliques et despoliques, avait séparé les Gibelins en deux partis : les exilés et les citadins. Les Guelfes, de leur côté, se divisèrent aussi ; les uns, par leurs projets ambitieux, se rapprochèrent des Gibelins bannis; les autres, restant purement démocrates, gardèrent leur haïne contre tout pouvoir despotique. Le noble Corso Donati devint chef des premiers, et son beau-frère, Vieri dei Cerchi, plébéien parvenu, dirigea les autres.

Toutes les villes de l'Italie étaient alors partagées en deux partis politiques, qui avaient chacun ses chefs, ses champions prêts à prendre les armes. C'était, d’un côté, la municipalité romaine, appuyée par la papauté, parti de la démocratie bourgeoise et populaire (Guelfes) ; c'était, de l’autre, l'oligarchie féodale, appuyée par l’empire d'Allemagne, parti de l'ancienne noblesse seigneuriale (Gibelins). Les haines mutuelles, les luttes, les désordres de ces deux partis, en présence depuis deux siècles, désolaient les républiques italiennes. Ils mettaient le plus souvent à la place de l'intérêt général, et même de celui de leur ville en particulier, leur ambition personnelle, leurs propres ressentiments de famille à famille, d'homme à homme. Le pouvoir était pour eux un moyen, non de travailler au bien de leurs concitoyens, à la gloire de leur patrie, mais de parvenir aux honneurs et, souvent, de s'approprier les deniers publics. Les exceptions sont rares, et pour un Dante, pour un Giano della Bella, pour un Nicolo da Prato, qui agissaient avec désintéressement, que de Calalano, que de Loderingo, que de Cante di Gabrielli, qui pillaient l’État ou s'abandonnaient à leur égoiste et aveugle fureur ! Combien d’accusations de baralerie portées contre les magistrats ! Tous en étaicnt l'objet, et si tous ne les méritaient pas, beaucoup du moins étaient réellement coupables.

Dante et ses collègues ne furent point à l'abri du soupcon, lors de leur condamnation. Du reste, c'était un article de rigueur dans loute acte d'accusation, et l'on peut adresser à la magistrature de toute l'Italie du moyen âge les paroles qui, dans l'Enfer, flétrissent les anziani de Lucques, choisis comme types de ceux qui ont trafiqué de la justice et du pouvoir : « Tout le monde y est fripon. » (Ogni uom v'è baratlier.)

Le malheur voulut que de nouvelles haines vinssent s'ajouter à celles qui enflammaient déjà les deux partis. Une famille de Pistoia, les Cancellieri, se partagea en deux, les uns s'appeltrent les Blancs, les autres les Noirs. Adversaires furieux et acharnés les uns des autres, eux et leurs partisans bouleversèrent la ville entière. Pour rétablir la paix, on envoya les chefs des deux partis à Florence, où l'on espérait qu’aurait lieu une réconciliation. Ce fut le contraire

qui arriva : loin d'aller chercher la paix à Florence, ils y portèrent la guerre. Les Noirs se réunirent aux Donati, les Blancs aux Cerchi, et voilà les désordres qui redoublent. Aux Donati-Noirs se rattachèrent les Gibelins-Ciladins, les Popolani et les Guelfes Purs; aux Cerchi-Blancs les Guelfes Aristocrates, les Gibelins exilés etquelques familles populaires.

Enfin, le 1° mai 1300, pendant un bal public donné sur la place Saint-Jean, les membres des deux partis se provoquent, s’attaquent; le sang coule des deux côtés, la haine éclate avec violence. Les combats se renouvellent ensuile plusieurs fois dans les rues, et le Pape envoie un légat pour rétablir l'ordre. Mais ce légat, homme supérieur et de grande autorité, étant Gibelin, commet l’imprudence de faire rentrer les membres exilés de son parti. Son autorité est méconnue, les Guelfes se révoltent, et la ville est mise en interdit.

PrioRAT DE DANTE. AMBASSADES. Les Noirs ET LES BLaANcs (1300).

C'est dans ces désastreuses circonstances que Dante fut nommé prieur. Ses cinq collègues étaient obscurs; on comptait surtout sur son influence et sa grande réputation. Mais l'affreuse tempête qui tourmentait Florence était par trop violente, et la plus grande habileté devait être impuissante à imposer à des partis toujours prêts à se ruer l’un contre l'autre.

À peine Dante était-il investi de son nouveau pouvoir, qu'une assemblée secrète, présidée par Corso Donati, se tint dans l’église de la Trinité. Cette assemblée décida qu'on demanderait au Pape de charger un prince royal étranger, Charles de Valois, de venir pacifier Florence. Le bruit se répand aussitôt parmi les Noirs que celte réunion avait pour but d'asservir la patrie, de la livrer à un tyran étranger. On se menace de nouveau, les défenseurs de la liberté veulent marcher contre les prieurs, qu'on accusait d'avoir assisté à l’assemblée secrète. Sur les conseils de Dante, on arme le peuple, on appelle les paysans, on désarme les chefs des deux parüis, et l’on bannit Corso Donati et d'autres Noirs au delà de la Piave, près de Pérouse. Puis, pour éviter l'accusation de partialité, on exile aussi plusieurs Blancs à Sarzano, près de Gênes. Mais ces Blancs rentrent bientôt sous différents prétextes; Guido Cavalcanti, entre autres, le meilleur ami de Dante, revient dans sa patrie, où il meurt de maladie peu de temps après.

Cette rentrée des Blancs était une faute politique, semblable à

celle qu'avait antérieurement commise le légat. Elle ne peut être mise sur le compile de Dante. À ce moment, son priorat avait cessé, comme il a tenu à le faire constater lui-même.

Les Noirs envoient alors Corso Donati à Rome, pour prévenir le Pape contre les Blancs, et Dante s’y rend aussi pour contre-balancer l'influence du « Catilina de la République », surnom donné à Corso. Dante revient à Florence ébloui par les splendeurs du grand jubilé, et comptant sur les promesses de Boniface VIII. Charles de Valois, appelé par le Pape, entre en Italie, se rend à Pistoia, où s'étaient réunis les Noirs avec Corso Donati. Il est reçu par eux avec acclama- Lion; on lui rend hommage et tout se prépare pour son entrée à Florence.

Nouvelles dissensions dans « la ville divisée »; les uns veulent recevoir Charles de Valois, les autres le repoussent : Dante est de ces derniers, et, après une longue et orageuse conférence dans laquelle le poète, qu'on voulait envoyer une seconde fois à Rome, prononce ces fières paroles : « Si je reste, qui part ? si je pars, qui reste ? » 1l quitta Florence.

Boniface VIIT, qui favorisait les Noirs {il fut même accusé d'être payé par eux), retint l’Alighieri à Rome, pour pouvoir agir à Florence, loin de la puissante influence du poète-orateur, et nomma Charles de Valois paciere de Florence. Dante avait franchi pour la dernière fois les murs de sa patrie, qu'il ne devait pas revoir.

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