‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 131 sur 314 · Apezx juris · texte numérisé non relu

Apezx juris

10. Celui qui adressait cette prière, c'est Palinurus parlant à Enée. Palinurus, étant en Enfer, n'avait plus avec Dieu ce lien qui rattache à lui les âmes du Purgatoire.

11. Virgile, la Science humaine, renvoie Dante à Béatrice, la Théologie, qu'il verra au sommet du Purgatoire (Purg.. XXX, 6% et suiv.) seule la Jumière de la Foi pouvant, dans ces questions élevées, éclairer l'esprit humain. :

12. Quelle jolie réponse ! Le courage de Dante redouble à la pensée qu'il va voir Béatrice. Les poètes gravissant le côté oriental du Purgatoire, le Soleil se cache pour eux, puisqu'il va vers le couchant, et l'endroit où ils marchent se trouve dans l'ombre. (Voy. IV, 55-85. Voyez aussi à propos de la fatigue de Dante, IV. 43-51, 85-65.)

« Avant d'avoir atteint le sommet, tu verras revenir celui que la « montagne cache déjà et dont ici tu n'interromps plus les rayons ‘.

« Tiens, voilà une âme isolée qui nous regarde fixement: elle va « nous indiquer le plus court chemin. »

Nous approchâmes. O âme lombarde, que ton maintien était fier et dédaigneux, et que le mouvement de tes yeux était digne et grave!

Elle ne parlait pas et nous laissait avancer en nous suivant d'un long regard, comme un lion au repos.

Cependant, Virgile s'avança davantage pour la prier de nous montrer la meilleure montée. Elle ne répondit pas,

mais s'enquit de notre pays et de notre condition. Et comme le doux Guide commençait : « Mantoue »... alors, sortant de son recueillement et de son immobilité,

elle se leva, quitta sa place, et dit : « O Mantouan, je suis Sordello, « ton concitoyen »…. et tous deux s’embrassèrent ‘.

Ah! Italie, misérable esclave, séjour‘ de douleur, navire sans nocher, battu par la plus affreuse tempête, toi qui fus la reine des nations, tu n’es plus qu’une putain !

Au seul doux nom de sa patrie, ce noble esprit se hâta de faire fête à son concitoyen.

Aujourd'hui la guerre divise à ce point tous les habitants qu'il n'est mur ni fossé qui n’entoure le ravage des luttes et des discordes.

Cherche, malheureuse, sur le rivage de tes mers, regarde dans ton sein : est-il une seule parcelle de toi-même qui jouisse de la paix ?

Justinien a rajusté ton frein, mais à quoi bon, si la selle reste inoccupée ? Ta honte n’en est que plus profonde !

Et toi, race impie, tu ne comprends donc pas l'ordre de Dieu qui destine cette selle à César!

Vois comme cette bête est devenue féroce et rétive depuis que tu la tiens en main et qu'elle n'est plus corrigée par l'éperon.

Et toi, Albert d'Allemagne, pourquoi l'abandonnes-tu indomptée et sauvage ? N'est-ce pas à toi d'enfourcher ses arçons ?

Ah ! puisse un nouveau châtiment éclater pour toi dans le ciel, frapper ton sang et faire frémir ton successeur.

Quelle avidité vous pousse, toi et ton père, à étendre vos domaines en Germanie, tandis que vous délaissez le jardin de l'Empire ?

Fais trève à ton insouciance, et viens voir les Montaigus et les Capulets, les Monaldi et les Filipeschi : les uns sont déjà frappés, les autres vont l'être.

Viens, cruel, viens voir ta noblesse opprimée, viens la délivrer. Viens jouir du bon ordre qui règne à Santafior !

13. Tu verras revenir le er dont ton corps n'interrompt plus les rayons puisque tu es à l'ombre. (Voy. V,

13. Sordello, poète, bein et jongleur (E). L'entretien de Dante avec lui reprendra au début du chant suivant.

15. Voici les fameuses et superbes imprécations, si admirablement amenées, qui constituent un des plus beaux épisodes de la Divine Comédie. C'est Dante qui parle.

LE PurGAToIRE VI 971

Viens voir ta Rome veuve et solitaire; écoute-la crier nuit et jour : € O mon César, pourquoi n’es-tu pas ici ? »

Viens admirer combien les hommes s'aiment les uns les autres. el si notre sort n’émeut pas ta pitié, rougis de ta renommée usurpée !.…

O Dieu suprême, crucifié pour nous sur la Terre, me sera-t-il permis de te demander si tes justes yeux sont détournés de nous ?

Mais peut-être, dans l’abîme de ta volonté, prépares-tu quelque bienfait que nous sommes impuissants à pénétrer ?

L'Italie entière est infestée de tyrans, et il n’est pas un vilain dont l'enrôlement dans un parti ne fasse un Marcellus.

O ma Florence, à toi du moins doit grandement plaire cette digression, car elle ne saurait t’atteindre, grâce à la sagesse des Florentins |

La justice est dans bien des cœurs, mais, de peur d'erreur, elle en sort lentement : tes habitants, à toi, l’ont sur le bord des lèvres.

Combien refusent le fardeau des affaires publiques, tandis que chez toi chaçun se hâte de s’écrier, même avant qu'on l'appelle : je m'en charge !

Réjouis-toi donc, il y a de quoi! Tu possèdes fortune, paix, intelligence. l'effet prouve assez que je dis vrai!

Athènes et Lacédémone, pourtant si bien policées, ne donnèrent qu'un faible exemple de sagesse,

comparées à toi, qui prends de si subtiles précautions que ce que tu files en Octobre n'arrive qu'à la mi-Novembre.

Veux-tu seulement te rappeler combien de fois tu as changé et renouvelé lois, monnaies, offices ct coutumes ?

Si ta mémoire est fidèle et si tu y vois clair, tu reconnattras que tu ressembles à un malade cherchant sur la plume un peu de repos :

il se tourne, se retourne et lutte contre sa douleur.

Je n'ai voulu interrompre par aucune annotation le mouvement de cet admirable morceau, modèle qu'on ne saurait assez étudier et qui restera comme une des plus belles pages qui furent jamais écrites.

Reprenons-en, maintenant certaines parlies qui exigent quelque éclaircissement.

Page 270.

Ligne 18. — Dante emploie ici le mot bordello, mais c'est dans un sens latin, qui s'applique plutôt à une fille publique qu'à une maison de prostitution. L'opposition est d'ailleurs mieux équilibrée entre reine des nalions et pulain.

Ligne 25.— L'empereur Justinien délivra l'Italie des Goths au sixième siècle, recueillit et disposa les lois romaines dans un ordre méthodique qui constitua le nouveau code qui porte son nom. Voyÿ. Pury., XVI, 97 : «11 y a des lois, mais qui les applique? » Voy. aussi Par., V1, 10.

Ligne 30. — Ceci est à l'adresse des prétres qui ne veulent point d'un empereur : c'est la séparation de l'Eglise et de l'Etat, toujours préconisée par Dante. — Remarquez la distinction entre l'italien, qui, à pied, a pris en main par la bride le cheval symbolique de l'. tat, et l'empereur qui devrait être en selle afin de le bien diriger.

Ligne 31. — Albert I+* d'Autriche, empereur d'Allemagne (r).

Ligne 34.— Allusion, sous forme prophétique, à l'assassinat d'Albert I*" par son neveu Jean le Parricide (1308)) Voy. Schiller, G. Tell, A. V.).

Ligne 36. — Rodolphe [‘ de Ilabsbourg, empereur d'Allemagne. « Rodolphe de Habsbourg — dit Villani — s'occupa sans cesse d'accroitre ses éluts et scigneuries en Allemagne, sans songer à l’Ilalie, appelée ici par Dantc le jardin de l'Empire. Nous le verrons au chant suivant.

(A) La Zara était un jeu qui se jouait avec trois dés. Quand on amenait moins que sept, ou plus que quatorze, on criait: Zara! et on perdait. Entre ces deux nombres le plus fort gagnait. Le mot zara, devenu synonyme de chance, ou plutôt de mauvaise chance, est d'origine arabe. Grangier appelle ce jeu, jeu de la chance.

Delille s'est inspiré de Dante en décrivant ainsi l'échec et mat :

Enfin l'heureux vainqueur donne l'échec fatal,

Se lève, et du vaincu proclame la défaite.

L'autre reste atterré dans sa douleur muette,

Et, du terrible mat à regret convaincu,

Regarde encore longtemps le coup qui l'a vaincu. (L'Homme des Champs, I.)

(8) Une des nouvelles du Décaméron (X, 2) a pour sujet une aventure chevaleresque dont Ghiuo de Tacco est le héros et qui se termine par la conversion au bien de ce terrible brigand, gracié par Boniface VIII.

(c) D'autres commentateurs ont cru que c'était en poursuivant les Rostoli, famille ennemie, que périt Cione. Mais le passage suivant de Dino Compagni détruit cette version : « Furon rotti Aretini,'non gli per viltà, ne pepoca prodezza, ma per lo soperchio dei nemici furon messi in caccia uccidendoli. »

(b) L'histoire de Pierre de la Brosse, qui fut chirurgien de Saint Louis, puis de Philippe le Hardi et devint chambellan omnipotent sous ce dernier prince, est vague et contestée. Il était né à Turenne, et c'est sans doute sa haute situation qui lui attira tant d'accusations lancées par les courtisans favorisés par Marie de Brabant. Celle-ci le prit en haine à cause de son dévouement aux fils d'Isabelle d'Aragon, première femme de Philippe le Hardi. Michelet dit que Pierre de la Brosse ayant accusé la reine d'avoir empoisonné son beau-fils, le prince royal, fut à son tour accusé de calomnie, condamné et pendu en 1276.

(E) Sordello Visconti, poète italien, dont l'ombre va accompagner Dante jusqu'à la fin du chant IX (entrée du Purgatoire), naquit à Goïto, près Mantoue. Fils d'un pauvre chevalier, il devint troubadour et jongleur et composa de jolis vers en italien, en français et en provençal. Longtemps hôte du comte de Ssn Bonifazio, chef des Capelletti de Vérone, il enleva la comtesse Cunizza, sœur d'Ezzelino III, assez singulièrement placée en Paradis par Dante (Voy. Par., XI, 32), séduisit la sœur d’un châtelain des environs d'Udine, et finit par se marier en 1245 àla cour et sous les auspices de Charles d'Anjou. Sa célébrité comme puète était sans rivale. Il est — dit-on — l'auteur du Trésor des Trésors.

Ligue 39. — Les Montecchi et les Cappelletti, familles gibelines de Verone, pourtant rivales entre elles, ainsi que les Modaldi et les Filippeschi, d'Orvieto. Ces dernières venaient seulement d'entumer la lutte, et contre les Guelfes et entre clles. Les autres étaient déjà décimées. ;

Ligne 41. — Santafaro, autrefois comté feudataire impérial, sur les limites de l'Etat de Sienne, était si mal gouverné par ses comtes que les brigands y étaient à peu près tout puissants.

Page 271, ligne 10. — Cette allusion à un Marccllus est vague : on ne sait qui Dante a voulu désigner ainsi.

Le PURGATOIRE V1 273

(Fr) Dans ces imprécations, si magnifiquement énergiques et si bouillantes d’indignation, l’homme de parti se dresse tout à coup et donne un libre cours à ses colères, causées par tant d'espérances déçues. Il lui suffit de voir deux concitoyens (1) italiens s'embrasser pour se rappeler avec douleur Îles dissensions qui ravagent chaque ville, chaque famille de sa patrie, et pour donner subitement cours à « quella fonte che spande di parlar si largofiume», expression qu'il applique à Virgile et qu'on peut si légitimement appliquer à lui-même (Enf., I, 79-80).

Un Empereur temporel, chargé seulement de juger les diflérends entre les cités se gouvernant librement elles-mêmes ; un pape, revêtu du pouvoir spirituel el n'ayant d'autorité temporelle que sur Rome seule, tel est le système politique de Dante, développé dans son Traité de la Monarchie (1, 14; III, 18, 16). C'est donc vers l’empereur d'Allemagne que s'adressent tous ses appels pour qu'il s'occupe de l'Italie

Rodolphe I: de Habsbourg avait reçu, en 1274, le titre de roi des Romains (et non roi d'Italie, titre déjà donné à Othon I° au dixième siècle), qui lui fut attribué au Concile de Lyon, sous Grégoire X. Son fils Albert 1°, à qui Dante adresse cette apostrophe, fut le second qui porta ce titre, Adolphe de Nassau, qui régna entre ces deux princes (1291 à 1298), ne l'ayant pas obtenu. A tous deux — au père et au fils — Dante reproche d'avoir négligé l'Italie. Henri VII, successeur d'Albert {°r, tant désiré par Dante, vint enfin en Italie ; mais il échoua dans 8a difficile entreprise de pacification, surtout à cause de l'opposition guelfe. 1] mourut subitement (1313), emportant le dernier espoir de l’Alighieri. On sait comment Dante s'était efforcé de la seconder, et l'on connaît la célèbre lettre qu'il adressa d’exil, au sujet de la venue de Henri VIII, « à tous les princex, à tous les seigneurs, à tous les peuples d'Italie ». V. Vie de Dante, page 36.

(1) Virgile naquit, non pas à Mantoue même, mais à Pietola, près Mantoue. Voy. XVIII, v. 83.

CHANT VII

L’Antépurgatoire, V.

ste

ARGUMENT. — la Caverne des Princes : Rodolphe de Habsbourg; Ottokar et Wenceslas ; Philippe le Hardi; Pierre III; Henri III ; Guillaume de Montferrat, etc.

Sordello réitéra trois ou quatre fois cet accueil joyeux et empressé !, puis, reculant un peu, il dit : « Et vous deux, qui êtes-vous ? »

« Avant que les âmes dignes de monter jusqu'à Dieu eussent été « dirigées vers cette montagne *, Octave avait enseveli mes os.

« Je suis Virgile. Un seul défaut m'a fait perdre le ciel : je n’eus « pas la foi. » Telle fut la réponse de mon Guide.

Comme devant une apparition surprenante on hésite à y croire, en se disant : est-ce vrai, n'est-ce pas vrai?

Ainsi était Sordello ; puis, baissant les yeux, il se rapprocha humblement de lui, et embrassa ses genoux :

« O gloire des Latins®, — s’écria-t-il — toi qui montras la puis- « sance de notre langue ; à éternel honneur de mon pays,

« quel mérite ou quelle grâce me vaut ta présence ? Si je suis « digne d'entendre tes paroles, dis-moi si tu viens de l'Enfer et de « quelle partie ? »

« J’ai traversé tous les Cercles du royaume des douleurs — répon- « dit-il — et je suis parvenu jusqu'ici par une volonté du Ciel.

« Ce n'est pas ce que J'ai fait, mais ce que je n'ai pas fait qui m'em-

1. Sa digression terminée, Dante reprend son récit au point où il l'avait interrompu, c'est-à-dire quand Sordello, heureux de rencontrer un Mantouan comme lui-même, embrasse Virgile (v. 75 du chant précédent).

2. C'est-à-dire avant que le Christ fût venu offrir aux hommes le Purgatoire comme moyen de racheter leurs péchés.

3. Virgile étant mort à Brindes, où il venait d'aborder, avec Auguste, à leur retour de Grèce, avait exprimé le désir d'étre transporté à Pouzzoles. Or, comme c'est Auguste, qui s'opposa à la destruction de l'Enéide, demandée par le poèle mourant, il est plus que probable que c'est aussi Auguste qui veilla à ce que les restes du grand poële reposent dans le lieu choisi par lui (4).

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