LE PURGATOIRE VII
de la Bible où se trouve l'idée de la ceinture de vertu : car, ne l’oublions pas : c'est la Bible à la main que l’on doit lire Dante : « Accinxit in fortitu- « dine lumbos suos » Ps. XXXI, 17. « State ergo succincti lumbos vestros in « veritate et induti loricam justitiæ. » S. Paul, Ephes., XI, 4. « Sint lumbi ves- « tri præcinceli » « Beati servi illi quos, cum vencrit dominus, invenerit vigi- « Jantes.» Luc., XII, 35-37. « Non est deficiens neque laborans in eo; non dor- « mitabit, neque dormict; neque solvelur cingulumrenum ejus. » Isaïe, V, 27. Voy. aussi: Isaïe, XI, 5; saint Pierre, 1, 1, 13, etc. ctc. Terminons en concluant, du moins en ce qui concerne le passage qui nous occupe, contre les allusions subtiles que trop souvent on cherche dans la Divine Comédie alors que le sens est tout naturel. Certes les allégories, plus ou moins mystérieuses, les phrases à double et mème triple entente y sont nombreuses, mais il faut se garder d'en chercher partout, car on se gâterait ainsi les jouissances plus élevées que doit procurer cet admirable poëine, et l’on subirait une fastidieuse obsession, comme celle qu'on éprouve en visitant la forêt de Fontainebleau accompagné d’un de ces guides dont la manie consiste à ne vous indiquer que les rochers qui affeclent des formes bizarres : un bœuf, une grenouille, un serpent, un buveur, etc. Avec une si singulière manière d'envisager les beautés de la nature, on en arrive, au bout de quelque temps, à n’avoir pour seul objectif que d'attribuer à tout ce qu’on voit une forme empruntée. Au même danger est exposé le lecteur de la Divine Comédie, s'il ne s'attache pas, tout d'abord, au sens simple et purement poétique des beaux vers de Dante.
Ne pas confondre, à propos de la phrase sur la « corde », objet de la note E, Charles !°" avec Pierre III.
(F) Charles [e", comte d'Anjou etde Provence, et roi de Naples et des Deux- Siciles (1220-1285), était fils de Louis VIIL et frère de Saint Louis. C'est par sa femme Béatrix, fille de Raymond Bérenger, qu'il hérita de la Provence. 11 combattit pour le Pape contre Manfred (Voy. Purg., HI, 112), qu'il défit à Bénévent (1266). (Voy. Purg., IT, 128.) Une nouvelle victoire remportée à Tagliacozzo (1268) (Enf., XXVIII, 17) lui livra Naples qu'il reperdit à la suite des Vépres Siciliennes.
(Get & bis) Pierre [IT (Voy. note EF) eut quatre fils, Alphonse, Jacques, Frédéric et Pierre. Alphonse, l’ainé, succéda à son père comme roi d’Aragon sous le nom d'Alphonse 1II; Jacques et Frédéric héritèrent, le premier du royaume d'Aragon, à la mort d’Alphonse III (1291-1327), l'autre du royaume de Sicile sous le nom de Frédéric 1°" (1296-1327). Voy. Purg., IE, 115- 116, note D».
Quelques commentateurs voient en ce « jeune homme », non pas Alphonse mais Pierre, le dernier fils de Pierre III et le seul qui n'ait pas régné. Ils se fondent sur ces deux phrases : « 1° Si le jeune homme assis derrière lui avait « été roi après lui, cette valeur aurait été bien transmise de vase en vase : « 2° Jacques et Frédéric possèdent les royaumes, mais aucun d'eux n'a le « meilleur héritage. »
Ce jeune homme, disent-ils, qui n'a pas régné après Pierre III, ne peut ètre que son quatrième fils, Pierre, le seul, en effet, qui n'ait hérité d'aucun royaume et qui n'a pas régné. Mais Dante ne dit pas que ce jeune homme n'a pas élé roi, il dit qu'il n’est pas resté (rimaso) roi, c’est-à-dire qu'il n'a pas régné assez longtemps pour laisser un successeur, ce qui s'applique très bien à Alphonse, mort sans enfant à 29 ans et qui eut transmis les vertus de son père et de son aïeul de vase en vase. De plus, si Dante avait voulu désigner ici Pierre, comment, avec l'exactitude qui lui est si chère, aurait.
il nommé Jacques et Frédéric, et passé sous silence leur aîné Alphonse, roi d'Aragon ? Pourquoi cet éloge de Pierre, qui, n'ayant pas régné, n’a pu, comme Alphonse, donner la mesure de son mérite, s'il en avait ? Pourquoi enfin le placer parmi les souverains, puisqu'il ne l'a pas été, et au même niveau qu'eux, tandis que le marquis Guillaume, souverain du Montferrat, est assis plus bas que les autres, quoique prince souverain, mais parce qu'il n'était pas roi? Il est donc tout naturel que Dante ne parlepas de Pierre, de même qu'il était forcé de mentionner Alphonse qui, malgré son court règne. avait obtenu le glorieux surnom de Libéral. Il est, selon nous, évident que les regrets de Dante s'adressent, très logiquement, au prince dont les qualités s'étaient affirmées sur le trône et avaient chance d'être transmises, avec la couronne, à ses descendants s’il en avait eus.
(x et x bis). Ce sont encore ici les deux mêmes personnages, Charles 1°" et Pierre III (Note Fr). Dante applique également à Charles Icret sa descendance ce qu'il a dit de PierrelIll et de la sienne, savoir que la valeur ne se transmet pas « de vase en vase ». Cependant il est moins aisé de comprendre pourquoi il loue ainsi Charles I et blâme son fils et successeur Charles II, car leurs royaumes (Pouille et Provence) furent perdus par le père qui était délesté, tandis que le fils se fit aimer par sa douceur... mais il est souvent difficile de discerner, à distance, les causes de tant d'opinions diverses et contradictoires au sujet d'une époque si compliquée et si troublée.
CHANT VIII
L'Antépurgatoire, VI.
ARGUMENT., — Le Serpent et les Anges. — Nino Visconti. — Conrad Malaspina.
C'était déjà l'heure où se ravivent les regrets du navigateur, l'heure où son cœur se gonfle de nouveau, le soir du jour des adieux, au souvenir des amis qu'il a quittés ;
l'heure mélancolique, où la cloche vespérale attriste le pèlerin nouvellement en route et semble pleurer le jour mourant.
Le chant ayant cessé, je me mis à observer une âme qui, s'étant dressée, d'un geste demandait qu'on l’écoutât.
Puis, levant ses mains jointes, elle fixa vers l'Orient un regard qu semblait dire à Dieu : tu es mon seul souci! |
Alors, avec des accents pieux et doux, s'éleva de sa bouche un Te lucis ante! qui me transporta jusqu'au ravissement ;
et toutes les autres, pieuses et douces comme elle, et comme elle, les yeux dirigés vers les sphères supérieures ?, accompagnèrent sa voix pendant l'hymne entière.
Maintenant, lecteur, aiguise bien ta vue et pénètre jusqu'à la vérité : le voile qui la cache ici est léger et facile à traverser 3.
La noble armée fit silence ; puis, du regard fouillant les hauteurs, elle resta inquiète et respectueusement attentive.
Bientôt je vis descendre deux anges armés d’épées flamboyantes mais tronquées et sans pointe ‘.
1. Hymne de Saint Ambroise, chantée aux complies du dimanche, ainsi que Salve Regina (VII, 82), choisis exprès parmi les chants de cet office, qui concorde avec l'heure du soir (A).