LE PURGATOIRE XII
Pendant que nous montions, des voix chantèrent Beali pauperes spirilu d'une manière qu'aucune parole ne saurait exprimer *.
Ah ! quelle différence entre cette entrée et celle des Cercles infernaux ! Ici ce sont des chants qui vous accueillent *, là-bas, c'étaient
d'affreux gémissements.
Je me sentais si léger, que je montais ces saints escaliers avec plus d’aisance que je n’en éprouvais auparavant lorsque je marchaïis en
plaine.
C'est pourquoi je demandai à mon Maitre : « Quel poids m'a donc « été ôté ? Je marche presque sans fatigue. »
Il répondit: « L'un des sept P tracés sur ton front vient d'en être « effacé, et las autres sont déjà fort amoindris *’ : lorsque tous auront « disparu comme le premier,
« le bon vouloir actionnera tellement ta marche que non seulement « tu n’éprouveras plus aucune fatigue, mais encore la montée te sera « une jouissance. »
Lorsque un signe d'autrui fait deviner qu'on a quelque chose au visage qu'on n'y soupçonnait pas, et qu'on ne peut voir soi-même,
on y porte la main pour se rendre compte en tâtant ; c’est ce que je fis.
Mais, de mes doigts écartés, je ne pus compter que six des lettres inscrites sur mes tempes par le divin porte-clés.
et voyant mon geste, mon Guide sourit.
NOTES COMPLÉMENTAIRES
(A) Videbam Satanam sicut fulgur de cœlo cadentem. (Luc., X, 18.) On se rappelle que Dante place Lucifer, précipité des cieux par Dieu, au centre de la Terre, au fond de l’Enfer. (Voy. Enf., XXXIV, 34-36.)
(8) Suivant sa méthode synthétique, Dante mèle, sans jamais les confondre, les mythes païens à la tradition chrétienne, surtout lorsque les faits, par leur similitude, témoignent d'une même origine. C'est ainsi qu'à côté des anges décbus nous trouvons encore ici les géants et les titans. Nous avons déjà rencontré Briarée ainsi que Nemrod, dans la dixième fosse du huitième Cercle de l'Enfer (XXXI, 98-100). D'ailleurs, le poète prend soin de diviser ces tableaux-exemples en deux séries distinctes. Ce système, qui se retrouve pour ainsi dire à chaque pas dans la Commedia, est rationnel pour « un poème sacré auquel ont mis la main le ciel et la terre» (Par.,XXV, 1-2),
25. Paroles de Saint Matthieu, V,3, empruntées au sermon sur la montagne: ce sont les fameuses Béatitudes, au nombre de huit, sept desquelles sont citées par Dante dans le Pargaloire : XV,38; XVII, 68; XIX, 50; XXIL, 5; XVIL, 8. plus le ps. XXXI dans le chant XXIX, 3, comme conclusion. Chacune des sept Béatitudes citées s'applique à un des sept péchés capitaux.
26. Quelles sont ces voix mystérieuses ? Ce ne peuvent être celles des pénitents. Ce sont des voix angéliques imaginées pour varier les effets (o).
27. L'ange vient, d'un battement d'aile (98), d'effacer le premier des sept P tracés sur le front de Dante par le divin porte-clés, c'est-à-dire l'ange gardien du Purgatoire (1X, 112-115). Mais comme le péché d'orgueil est le plus grand et la source des autres, le fait d'en avoir été purifié, à la sortie du premier Cercle, suffit pour amoindrir déjà beaucoup les suivants.
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œuvre, destinée à présenter comme une encyclopédie, une somme de toutes les connaissances humaines.
(c) Apollon, surnommé Thymbrée, non pas, ainsi qu'on pourrait le croire irrévérencieusement, parce qu'étant le dieu des artistes il devait être toqué, mais parce qu’on lui avait dédié un temple dans la ville de Thymbrée, en Troade. (Cf. Enf., V, 66.) Apollon, Minerve et Mars défendirent leur père Jupiter contre leurs ennemis communs, les géants révoltés Briarée, Antée, etc.
(D) En attribuant ici pour la seconde fois (Voy. Enf., XXXI,73 et suiv.) un rôle à Nemrod dans la construction de la Tour de Babel, Dante suit plutôt une tradition que la Bible, car il n’est dit nulle part dans les Ecritures que Nemrod ait projeté ou exécuté ce « monument d'orgueil ». Il réitérera une troisième fois cette opinion dans le Paradis (Ch. XXVI, 124-126).
(E) Niobé, fille de Tantale et femme d'Amphion, roi de Thèbes (Voy. Enf., XXXII,11), était si fière de ses sept fils et de sept filles, qu’elle osa mépriser Latone (Purg., XX, 131) qui n'en avait que deux, Apollon et Diane, et qu'elle s’efforça de délourner ses sujets thébains des autels de la déesse. Apollon et Diane vengèrent leur mère outragée en massacrant à coups de flèches les quatorze enfants de Niobé, que la douleur changea en pierre.
(F) Saül, 1°" roi des Israélites, ne mourut pas à la suite de cette blessure. C’est un Amalécite, celui qui vint apprendre à David la nouvelle du désastre, qui, imploré par Saül à l'approche de l’ennemi, l'acheva. (Voy. II Samuel, I, 1-10).
Voici les passages des Rois suivis par Dante : « ... et fugerunt viri Israel ante faciem Philisthum et ceciderunt in monte Gelboe... irrueruntque Philisthum in Saul et in filios ejus, et percusserunt Jonathan et Abinadab, et Melchisna, filios ejus... et Saul, vulneratus est vehementer a sagittariis. arripuit Saul gladium et irrupit super eum... Et David dixit : .. Montes Gelboe, nec ros nec pluvia veniant super vos, qui a abjectus est clypeus fortium, ciypeus David (I. Rég., XXXI, 1-4-6 ; II Zbid., I, 18, 21).
Le mont Gelboë est aujourd'hui le mont Djilbo, en Palestine,
(6) Arachné était une habile brodeuse de Colophon (Lydie). D’après une autre version, c'est elle qui vainquit Minerve, mais celle-ci, emportée par la jalousie, ayant détruit l'ouvrage de sa rivale, Arachné se pendit de désespoir. Dante a suivi la version d'Ovide. Arachné fut métamorphosée en arai-
née.
. (x) C'est pour avoir suivi le conseil des jeunes et fermé l'oreille à celui des vieillards que Roboam, fils et successeur de Salomon, perdit son royaume. Lorsque le peuple vint lui demander une diminution d'impôts, il répondit aux envoyés, parmi lesquels se trouvait Jéroboam: « Mon père « vous a imposé un joug pesant : je le rendrai plus pesant encore ; il vous « frappait avec des verges, moi, j'emploierai des fouets armés de fer.» (1Reg, XI, Il.) Cette réponse mécontenta tellement le peuple qu’elle donna lieu au schisme des dix tribus qui prirent Jéroboam pour roi. Le peuple ayant lapidé Aduram, envoyé par Roboam, ce dernier monta aussitôt sur son char et s'enfuit à Jérusalem. (/bid., 18.)
(1) La trahison d'Eriphile consiste à avoir révélé la retraite de son époux et causé ainsi la mort d'Amphiaraüs devant Thèbes. Voy. Enf., XX, 31-36; Par., IV, 103-105. |
(3) Sennachérib, par son ambitieux orgueil, causa mille maux à l'Egyple qu'il ravagca, à Jérusalem qu'il assiégea, mais que l'ange exterminateur sauva en tuant 185.000 de ses soldats en une seule nuit. Après l'avoir mis
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à mort, ses deux fils, Adramelech et Sarasar, s'enfuirent en Arménie (IV, Reg., XIX, 36-37).
(Kk) Thomyris s'était mise à la tête de son armée pour défendre ses Elats envahis par Cyrus. Il est tout naturel que Dante ait suivi la version d'Hérodote, plutôt que celle de Xénophon, qui fait mourir Cyrus âgé et entouré de ses enfants. En effet, dans le doute où l’on est relativement à la mort de ce prince, parmi les contradictions qu'offrent entre elles les histoires d'Hérodote, de Xénophon et de Ctésias, Dante a préféré celle qui contenait ja leçon la plus frappante. Hérodote s'est d'ailleurs, en toutes circonstances, fait l'écho des traditions : c'était encore là une raison pour que notre poète, toujours ami des traditions, même en face de la Bible (Voy. note n), pres: rât le récit d'Hérodote.
(L) Holopherne, général de Nabuchodonosor, tué par Judith au siège de Béthulie. Judith rapporta sa tête dans la ville et la fit placer sur les murailles. 11 s'en suivit la confusion et la fuite des assiégeants taillés en pièces par les Béthuliens.
(M) Le point où est siluée l'église de San Miniato est un des dix choisis par Michel-Ange comme favorables à la défense de la ville. L'accès en est difficile, car l'escalier qui y conduit est taillé à pic. Fiesole et San Miniato sont les deux points culminants et extrêmes de Florence, et tous deux ont fourni à Dante de saisissantes comparaisons. (Voy. Enf., XV, 61-63 et 73; Par., VI, 53-54 ; XV, 126 ; XVI, 122.)
(N) Voici ces deux faits. Nicolas Acciaiuoli et Baldo d'Aguglione arrachèrent un feuillet du registre de la Chambre communale (quaderno, mot employé par Dante) où se trouvait la preuve de la complicité d'Acciaiuoli avec Monfiorito de Coderta, podestat de Florence, qu’on venait enfin d’arrêter à la suite de nombreuses friponneries. — Durante de Chermontesi — ou Chiaramontesi — préposé aux douanes et à la Chambre du sel, enleva du boisseau avec lequel on mesurait le sel à vendre, la douve (doga, mot également employé par Dante) portant le sceau communal et l'adapta à un boisseau plus petit afin de s’approprier le sel ou l'argent excédant. Il y a sur ce dernier fait une autre version qu'on trouvera dans le XVI° chant du Paradis, 105 ; note G.
(0) On ne peut décider d’où viennent ces voix. Lombardi et la plupart des commentateurs, se basant sur cette « manière de chanter qu'aucune parole « ne saurait rendre », ont pensé qu'il fallait les attribuer à des anges qui gardent le Purgatoire. Blanc a justement observé que Dante varie fréquemment ses effets en mettant ses chants sacrés, tantôt dans la bouche des pécheurs, tantôt dans celle des Anges, des Vertus, de Béatrice, tantôt enfin — comme dans le passage qui nous occupe — en couvrant d'un voile mystérieux les chanteurs d’hymnes sacrées. Mais Blanc se trompe lorsqu'il dit que dans le Purgatoire ce sont les Anges qui chantent le plus fréquemment. Leurs chants n'y sont cités que onze fois, même en y comprenant ceux de Béatrice et des Vertus, tandis que ceux des âmes sont au nombre de treize. En voici le détail. Chants des Anges, sept: XIII, 29; XV,38; XVII, 68; XIX, 50, XXIV, 151; XXVII, 568; XXX, 19, 21,83. — Chant de Béatrice : XXXIII, 10-12. — Chants des Vertus personnifiées, deux : XXXI, 98; XXXIII, 1. — Chants où l'origine des voix n'est pas spécifiée, deux : IX, 140; XII, 110. — Chants des âmes, treize : 11, 46; V, 24; VII, 82; VIII, 13; XVI, 19; XIX, 73 : XX,136; XXII, 6; XXIII, 11, XXV, 121; XXVII, 8; XXIX, 3; XXX, 11.
En résumé, ces détails indiquent une fois encore l'habileté de Dante qui, par ce moyen, arrive à donner à son récit, malgré le surnaturel du sujet,
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un caractère si saisissant de vivace réalité. De ce procédé, pratiqué avec un art consommé, résulte une impression de choses vues tout à fait singulière en pareille matière. Remarquons enfin le charme très vif produit par ces chœurs aux voix mystérieuses qui ressemblent à ces chœurs chantés dans la coulisse dont l'effet est toujours impressionnant, pourvu qu'on n'en abuse pas. Aussi, sur vingt-six hymnes chantées dans le Purgaloire, deux seulement sont-elles entendues de cette manière mystérieuse, dont la répétition fùt vite devenue fastidieuse.
N. B. Dans le chant suivant, on entend des voix invisibles, mais leur origine est clairement indiquée : ce sont des Anges /XIII, 29).
CHANT XIII
Deuxième Cercle : les Envieux.
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ARGUMENT. — Invocation au Soleil. — Voix invisibles : exemples de Charité. — Supplice des Envieux. — Sapia, de Sienne.
L'escalier nous conduisit à la deuxième corniche, circulaire comme la première, mais dont la courbe, plus accentuée,
forme une moins vaste circonférence autour de la montagne qui va s’amincissant et absout ceux qui la gravissent!.
On n'y voit point d'images ni de sculptures : route et paroi, nues et unies, n'ont que la teinte livide de la pierre ?. |
« Si nous attendons ici — dit le Poète — qu'on vienne nous indi- « quer notre chemin, je crains bien que cela nous rctarde trop. »
Alors, prenant sa droite pour centre, et faisant pivoter sa gauche de façon à diriger ses yeux directement vers le Soleil à,
il reprit : « O lumière bienfaisante, je me confie à toi dans ce nou- « veau chemin, à toi qui es ici le guide sûr et fidèle ;
« à toi qui donnes au monde et la chaleur et la lumière ; à toi, dont
« les rayons montrent toujours la bonne voie, pourvu que rien ne leur « fasse obstacle { ! »
À ce moment, grâce au vif désir qui nous pressait, nous avions déjà franchi la distance qu'un millier de pas mesure sur la Terre.
Alors nous sentimes voler vers nous d'invisibles esprits dont la courtoise invitation nous conviait au banquet d'amour*.
1. Un escalier taillé à pic conduit de chaque Cercle au Cercle suivant, et les deux poètes suivent la corniche de gauche à droite, ayant la montagne à leur gauche et le vide à leur droite. Dans chaque Cercle ils parcourent la septième partie de la circonférence de la montagne de manière à en accomplir le tour entier à la fin de leur ascension. Comparez ce début à celui du cinquième chant de l'Enfer.