C'est toujours le Soleil dirin
44. Avant l'invention du capuchon (Voy. Par., XIX, 35), les fauconniers cousaient avec une soie ou un fil de fer les paupières du faucon pour le domptler et le dresser à la chasse.
Le PurGarToire XIII 317
Il me sembla que j'aurais outragé ces malheureux si je m'étais éloigné après les avoir vus, eux qui ne me pouvaient voir : aussi je me tournai vers mon sage Conseil.
Mais lui, comprenant bien mon silence, et sans attendre ma demande, il me dit : « Parle leur, mais soit bref et avisé !. »
Virgile se tenait du côté extérieur de la corniche, là où aucun parapet n'empêche de tomber;
et j'avais à ma gauche ces pieuses ombres que l'horrible couture faisait tellement pleurer que leurs larmes gonflaient leurs paupières et ruisselaient sur leurs joues.
Alors, me tournant vers elles : « O vous — dis-je — qui êtes assu- « rées de voir la suprême lumière, votre unique désir,
< puisse la Grâce laver bientôt l'écume de votre conscience, afin « que le fleuve de l’esprit y descende limpide !
« Mais, dites moi, — ce me sera une précieuse faveur — y a-t-il « parmi vous une âme latine ? Si je la reconnais, peut-être pourrai-je « lui être utile. »
« O mon frère, toutes iri nous appartenons à une seule Cité, la vraie; « tu veux dire : une âme qui ait fait en Italie son pèlerinage ter- « restre !. » |
Cette réponse me paraissant venir d'un peu plus loin, je portai mes regards en avant,
et je remarquai une âme qui semblait attendre... . Si l’on veut savoir à quoi j'en jugeai ainsi, je dirai que c'est en la voyant lever le menton, comme font les aveugles.
« Esprit qui pour monter ici te mortifies, si c'est toi qui m'as « répondu, dis moi ton pays ou ton nom. »
« Je fus de Sienne, me répondit cette ombre. Avec ces autres âmes « je purifie ma vie coupable en implorant Celui vers lequel nous aspi- « rons, afin qu'il se donne à nous.
« Sage. je ne le fus pas, quoique Sapia fut mon nom‘? car je me « suis réjouie bien plus des malheurs d'autrui que de mon propre bonheur.
« Mais pour te convaincre que je te dis la vérilé, écoute et tu jugeras toi-même de ma folie. Je descendais déjà l'arc de mes ans 8,
« lorsque mes concitoyens en vinrent aux mains avec leurs adversaires, près de Colle #. Alors, ce que je demandai à Dieu, Dieu e voulut en effet ;
15. Avisé, parce que les aveugles, par suite de leur infirmilé, comprennent plus vite et à demi-mot ce qu'on leur dit.
16. Avant que Dieu fasse descendre le fleuve de l'esprit divin dans les âmes, il faut que celles-ci soient purifiées de toute souillure, de la moindre écume laissée par le péché (8).
17. Jeu de mots sur le mot Sapia. ancienne forme de Sania, qui veut dire sage (c}.
148. L'arc des ans. Cette comparaison de la vie humaine avec un arc se trouve aussi dans le Convilo.
19. 11 s'agit de la bataille de Colle di Valdelsa, qui eut lieu en juin 1269 entre les Siennois et les Gihelins, d'une part. commandés par Provenzano Salvani (Voy. XE 121) et Guido Novellu, et, d'autre part,les Floreutlins guelfes appuyés, par Charles d'Aujuu.
318 La DiviNE CoMÉoIE
« les Siennois furent vaincus : l’'amère déroute emporta leurs pas « précipités; et moi, dans l'excès d'une joie sans pareille,
« levant vers le ciel un regard téméraire, je m'écriai, plus impru- «< dente que le merle au premier beau jour * : Dieu, je n'ai plus rien < à craindre de toi désormais!
« Vers le terme de ma vie, je voulus faire ma paix avec Dieu, mais « je ne serais pas encore parvenue jusqu'ici dans la voie de ma péni- « tence,
« sans les saintes oraisons de Pierre Pettimagno, qui se souvint de « moi et, par charité, eut pitié de mon sort *!.
« Mais toi, qui vas t’informant de nous et, à ce qu’il me semble, « marches les yeux ouverts et parles en respirant, qui donc es-tu ? »
« Moi aussi, j'aurai, comme toi, les yeux cousus ici, mais pour peu < de temps, car ils n’ont pas beaucoup péché par des regards d'envie !
« Je radaute bien davantage le supplice du Cercle inférieur... il me « semble en sentir déjà le fardeau peser sur mon âme *?. »
L'ombre reprit : « Quoi, tu comptes redescendre ? et qui donc t'a « fait monter jusqu'à nous? » Je répondis : « Celui qui est près de « moi et ne dit mot.
« Moi je suis vivant; si donc, esprit élu, tu désires que j'aille requérir sur terre de nouvelles interventions en ta faveur, demande le moi. » « Oh! — s'écria Sapia — ce que tu me dis est chose bien nouvelle «et c'est un grand signe que tu possèdes l'amour de Dieu; accorde « moi donc le secours de tes prières.
« Je t'en supplie, au nom de ce que tu désires le plus sur la terre, c'est-à-dire ton retour en Toscane, va me réhabiliter auprès des « miens.
« Tu les trouveras chez ce peuple vaniteux qui met tout son espoir à Talamone, mais où il sera encore plus déçu qu’en cherchant la Diane 2!
« Pourtant ce seront les amiraux qui y perdront le plus.
ps
20. Allusion à un vieux dicton attribuant au merle un caractère imprudent qui le fait se fier à la première bonasse du printemps cet s'exposer au retour des intempéries de l'hiver inachevé (b).
21. Sapia veut dire qu'elle serait encore retenue dans l’Antépurgatoire sans les prières du bon Pierre Petlimagno, pieux ermite, mort à Sienne en 1289. Il était du tiers-ordre de Saint François.
22. Dante s'avoue ici pécheur par envie, mais bien plus par orgueil, et frémit en se rappelant le supplice des Orgueilleux dans le premier Cercle, décrit au chant X.
23. Comme on le voit, Dante se montre plein de bienveillante mansuétude à l'égard de Sapia. C'est qu'il lui sait gré de sa haine contre les Siennois, qu'il larde de si piquantes invectives, et dont il va, quelques lignes plus bas, rappeler la vanité, cette vanité, encore plus colossale que celle des Français ! (Voy. Enf., XXIX, 122.)
24. Chez les Siennois. — Allusion aux efforts infructueux des Siennois pour devenir une importante puissance maritime en fondant le port de Talamone, acquis à grand frais, sur la côte méridionale de la Toscane. Les Siennois avaient entrepris de grands travaux pour retrouver une rivière qu'on prétendait exister sous Sienne, qu'on appelait la Diane et qui ne fut point découverte (£). Beaucoup des capitaines, appelés alors aussi des amiraux, qui dirigerent les travaux du port de Talamone, y laissèrent leur vie par
suile d'exhalaisons pestilentielles (Fr).
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NOTES COMPLÉMENTAIRES
(A) Les trois exemples de charité cités aux Envieux par les Voix invisibles sont ainsi gradués : 1° la Générosité ; 2° le Dévouement ; 3° l'Abnégation.
1° La Générosité est représentée par les paroles de la Vierge rappelant à son fils que les convives n'omt pas de vin ei préparant le miracle des Noces de Cana. Cet épisode sera de nouveau rappelé chant XXII, 148144 (Saint Jean, Epit. II, 3); 2° le Dévouement prend pour type Pylade. Lorsque Oreste fut condamné à mort par Egisthe, qui ne le connaissait pas de vue, Pylade, voulant donner sa vie pour son ami, s'écria : Je suis Oreste (Voy. Cicéron: De Anmicilia) ; 3 l'Abnégation est symbolisée par cette grande maxime chrétienne : aimez vos ennemis, proclamée par N. S. J.-C. (Saint Matth., V, 44.)
(8) La Grâce divine vient puritier la conscience des souillures du péché afin que le fleuve intellectuel, dont Dieu est la source unique, puisse descendre dans les âmes en toute pureté. Pendant la vie, le « fleuve de l'esprit », c’est la pensée, d'origine divine, mais assujettie aux impressions extérieures qui changent 8a nature et sa direction. Après la mort, la pensée se change en une pure et simple intuition venant directement de Dieu ; mais lorsque les impressions reçues pendant la vie ont été mauvaises, quoiqu'elles cessent absolument d'influencer au-delà du tombeau, il n'en reste pas moins une souillure qu'il faut effacer avant que l'âme soit apte à recevoir cette intuition qui ne saurait souffrir aucun contact de la plus légère impureté.
(c) Le calembour risqué ici par Dante n'a rien qui doive choquer, car il était, pour ainsi dire, inévitable. N'est-il pas tout naturel que Sapia, au milieu de son supplice et des remords que lui causent sa folie, ait bien souvent à l'esprit l'ironie de son nom? Qui fut-elle, cette Sapia, que Dante a rendue vivante? Tout ce qu'on en sait, c’est qu'elle fut exilée de Sienne et reléguée à Colle. D'où sa haine contre ses compatriotes. Quant à son nom, on en a cité plusieurs, mais sans preuve concluante. La postérité n'a retenu que celui de Sapia, parce que Dante l'a immortalisé. Si ce nom, greffé d'un calembour, a valu au poète quelques injures de certains critiques moroses, Venturi par exemple, il a été vigoureusement défendu par d'autres, tels que Lombardi. D'ailleurs quel plus illustre exemple, quel auteur venu de plus haut pourrait-on opposer au,fameux: /u es Pierre, el sur celle pierre... ? 1] est vrai que, suivant Pie IX, ce n'est pas ce que N. S. a dit de mieux ! Voy. p. 493, note 13.
(D) Ce dicton est fondé sur l’historiette suivante, populaire en Italie... à moins que ce ne soit l'historiette qui a donné naissance au dicton: imprudent comme un merle en janvier. On raconte qu'un merle ayant vu dès le mois de janvier, plusieurs beaux jours se succéder, s'écria étourdiment : u Je ne te crains plus Seigneur Dieu, car nous voici hors de l'hiver » et il s'envola.. Mais le temps étant redevenu froid, le pauvre oiseau périt.
(E) On voit encore aujourd'hui à Sienne, un puits très profond et très abondant appelé Pozzo Diana, qui pourrait bien avoir retrouvé l’eau dont la tradition annonçait l'existence. Ce puits est dans le couvent del Carmine (église San Niccolo), un des points les plus élevés de Sienne.
(Fr) Les travaux que firent les Siennois à Talamone augmentèrent tellement le mauvais air exhalé de la Maremme que beaucoup y ptrirent. Voici la note que porte à ce sujet le manuscrit du Mont Cassin : Omni anno millun! ammiraglios qui armalzæ galearum habent assistere, et cum sunt ibi, propter malum aerem, ut plurimum, moriuntur.
CHANT XIV
Deuxième Cercle : les Envieux (suite)
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ARGUMENT. — Entretien de Guido del Duca avec Rinier: di Calboli, puis avec Dante. — Le cours de l'Arno. — Invectives de Guido contre les Toscans et les Romagnols. — Voix invisibles rappelant les catastrophes causées par l’Envie.
« Quel est celui qui parcourt notre montagne avant que la mort lui « ait donné l'essor, et qui, à son gré, ouvre et ferme les yeux ? »
« Je l'ignore, mais je sais qu'il n'est pas seul. Toi qui es plus près, « demande le lui avec douceur pour qu'il te réponde. »
Ainsi causaient, à mon sujet, deux esprits penchés l'un sur l'autre, un peu à main droite. Puis ils levèrent le visage pour s'adresser à moi,
et l'un d'eux me dit : « O âme, qui, fixée encore à tes membres, « t'en vas vers le ciel, console nous par charité :
< dis nous d'où tu viens ct qui tu es; car la grâce qui t'amène nous « remplit d'étonnement, comme une faveur qui n'avait jamais été ac- « cordée. » .
Je répondis ainsi : « Au milieu de la Toscane, roule un petit fleuve « né à Falterona ?, et qu'un cours de cent milles n'épuise pas.
« Le corps que j'apporte vient de ses rives : vous dire qui je suis « serait parler en vain, car mon nom n'a pas encore eu beaucoup de « relentissement 3. » « Si je pénètre bien ta pensée — reprit celui qui avait parlé le premier — c’est l’Arno que tu désignes. »
L'autre esprit dit alors : « Pourquoi cache-t-il le nom de cette « rivière, comme d'une chose horrible ? »
A cette question, l'ombre répondit ainsi : « Je ne sais, mais le nom « de cette vallée mérite bien de périr.
1. Ces esprits ont entendu Dante dire à Sapia qu'il était vivant et qu'il n'était pas seul (142). Penchés l'un sur l'autre (Voy. XIII, 61-63), ils sont aveuglés (ibid. 67-72).
2. Falterona, l'une des plus hautes montagnes des Apennins, où l’Arno prend sa suuree : A).
3. Dante pense encore au péché d'orgueil dont il a parlé au chant precédeul.
Le PurcaroIre XIV 321
« Les habitants des bords de l’Arno ont tellement avili leur nature « que Circé doit les avoir eus dans ses pâturages 4.
« Depuis, sa source alpestre — dont le Pélore a été détaché , et où « l'eau abonde tellement que peu d'endroits en donnent davantage —
« jusqu’à son embouchure, où il vient restaurer à la mer ses eaux « vaporisées par le ciel pour en former les fleuves,
« tous les habitants de cette malheureuse vallée fuient la vertu < comme une méchante vipère, sous l'influence, soit de la fatalité du « lieu, soit de la mauvaise coutume qui les pousse.
« Le fleuve dirige d’abord son maigre cours au milieu de vils porcs « bons à repaître de glands, et non à nourrir comme des humains.
< Plus loin, il trouve des roquets ?, plus hargneux que forts, dont il « ne tarde guère à détourner dédaigneusement le museau 8,
« Continuant à descendre le cours fatal de son lit maudit, à mesure « qu'il grossit, les chiens qu'il rencontre deviennent loups ®.
« Plus loin encore, franchissant les gorges profondes ?, il arrive au « milieu de renards dont l'astuce et la rapacité défient les pièges les « plus ingénieux.
« Je sais que d'autres que toi m'entendent; c'est pourquoi je vais « parler encore, afin que l'un d'eux se souvienne et profite — s'il est « possible — de prédictions révélées ici par l'esprit de vérité 1,
« Je vois ton neveu, devenu chasseur de ces loups qui habitent près « du fleuve sauvage ! : il les épouvante tous,
< vend leur chair vivante, les tue comme vieux bétail, et, en les « immolant, immole en même temps son propre honneur.
« Tout sanglant, il sort de la triste forêt, et la laisse si dévastée « qu'il faudrait plus de mille ans pour la reboiser telle qu'elle était « auparavant {*.»
4. Circé la magicienne. (Voy. Enf. XXVI, 91.) Dante compare ses compatriotes 40-42 aux pourceaux de Circé. (Voy. aussi Purg. XIX, 22.)
5. Le Pélore, promontoire de Sicile, sur le détroit de Messine qui le détache des Apennins. La partie des Apennins où se trouve le Falterona est en effet très abondante en eau puisqu'en outre de la source de l'Arno, celle du Tibre est aussi près de là (8).
6. Ces vils porcs sont les habitants du Casentin, et, particulièrement, les comtes da Romena. (Voy. Enf. XXXI v 73-77, 60-7.4)