SAINT LUC
(E) Il y a plusieurs traditions sur la dispute qui s’éleva entre Neptune et Minerve pour donner son nom à la ville fondée par Cécrops — qui celle-là fut bien réellement la Ville-lumière ! Voici d'abord le commentaire de Pietro di Dante : « Et misit Apollo dicto Cecropi etiam, quod esset in civium potestate, ex cujus nomine illorum duorum deorum nominaretur. Unde hoc præscito Cecrops convenit omnes cives masculos cet feminas et facto scrutinio masculi consenserunt quod vocaretur a Neptuno, feminæ vero a Pallade. Et quia una femina major fuerit numerus fæminarum quam masculorum obtentum est quod a Pallade dicta sit, scilicet Athena. Et quo Neptunus indignatus fuit et inundationibus dictam civitatem opcruit. Qua de causa dicti cives ut placaretur statuerunt quod nunquam mulieres plus interessent consiliis et scrutiniis. » Cependant à cette amusante tradition nous préférons la suivante, plus authentique (si ce mot peut être employé ici!): Il avait été convenu que celui des deux concurrents qui produirait la chose la meilleure nommerail la ville. Neptune frappa la terre de son trident, et en fit sortir un cheval; Minerve fit de même avec sa lance et en tira un olivier. Les dieux décidèrent en faveur de Minerve, qui donna son nom (Athéné, nom grec de Minerve) à la ville. D'autres, à la place d'un olivier, parlent d’une source jaillissante ; mais l'idée est la même pour Dante, qui a voulu rappeler, à propos de la Colère, péché puni dans ce troisième cercle où nous entrons, une légende mettant en face un symbole de guerre et un symbole de paix, celui-ci l’'emportant.
(Fr) Et lapidabant Stephanum invocantem, et dicentem : Domine Jesu, suscipe spiritum meum. Positis autem genibus clamavit voce magna dicens : Domine, ne statuas illis hoc peccatum.
Act. VII, 68-59.
La description de Dante, si brève, si énergique, si émouvante, rappelle par certaines expressions, le superbe mouvement d’éloquence d'Antoine dans sa fameuse oraison funèbre de César :
Le PurGatoire XV 331
And, as he pluck'd his cursed steel away, Mark how the blood of Cæsar follow'd it, As rushing out of doors, to be relsolv'd
If Brutus so unkindly knock'd, or no.
Comparez avec une expression similaire employée aussi par Dante au vers 102 du chant XIII de l'Enfer.
(G) Ce vers est encore un de ceux qui ont donné lieu à de nombreux commentaires et interprétations contradictoires. Passant sous silence les plus extravagants, je ne citerai que la leçon la plus opposée à celle que j'ai préférée ; cette leçon donne pour traduction : « Je compris la réalité de mes « péchés.» Plaçcons-nous, comme toujours, seul, vis-à-vis du texte,et tenonsnous en au strict mot à mot. Le voici: « Quand mon esprit revint aux choses « qui sont vraies en dehors de lui (che son fuor di lei vere), je reconnus mes «erreurs non fausses. » C'est-à-dire: quand je revins à moi, quand je m'éveillai, quand mon esprit se remit à distinguer les objets récls qui l'entouraient, et qui n'étaient pas — comme ceux de mes visions — l'effet d'une illusion, je reconnus que mes visions (errori) n'élaient pas mensongères (non falsi) et m'avaient représenté des faits historiques (Jésus, Pisistrate et Saint Etienne).
Fraticelli, Bianchi, Dianello, Venturi, Machiavelli ont adopté le sens que j'ai suivi ; Ozanam a suivi l'autre lecon, mais son commentaire n'existe, malheuresement, qu'à l'état de notes et de premiers aperçus. Il convient d'ajouter ‘que certains textes contiennent en variante ce vers ainsi écrit Jo riconot à in me li falsi errori, c'est-à-dire : je reconnus en moi les fausses erreurs, mis cette leçon n'a aucune autorité. Falsi errori non précédés de non devient un lamentable pléonasme que Dante est incapable d'avoir commis.
CHANT XVI
Troisième Cercle : les Colères (suite).
ARGUMENT. — Voix des pénitents cachés par la fumée : Agnus Dei. — Marco Lombardo. — Explications sur le libre arbitre. — Critique du pouvoir temporel de la Papauté.
Ni les ténèbres de l'Enfer sous cette lointaine et douteuse lueur qui tombe d'un ciel avare {, ni l'obscurité d'une nuit sans étoiles, assombrie encore par de lourds nuages,
n'étendirent jamais sur moi un voile aussi épais, aussi noir, que l'aveuglante fumée dont ce lieu était plein et qui empêéchait nos yeux de rester ouverts.
Aussi, mon Escorte avisée et fidèle, m’accosta et m'offrit son épaule.
Alors, tel qu’un aveugle suivant docilement son guide, afin de ne point s'égarer, se blesser, peut-être même se tuer,
je marchai derrière Virgile, à travers l'atmosphère âcre et délétère : « Prends garde — me dit-il seulement — de te séparer de moi! »
Cependant, des prières s’élevaient pour demander paix et miséricorde à l'Agneau de Dieu qui efface les péchés.
Leur exorde uniformément répétée : Agnus Dei; leur chant, à
‘unisson et simultané sur une seule note, prouvaient qu'une entière concorde régnait parmi ces âmes ?.
« Ce sont des esprits que j'entends ? » demandé-je; et le Maitre me répondit : « Tu dis vrai : ils vont déliant le nœud de colère 3 ».
« Toi qui traverses notre fumée, et parles de nous comme si, pour « toi, le temps était encore divisé en calendes, qui donc es-tu 4 ? »
1. Dante se souvient du petit espace de ciel aperçu en descendant les cercles de l'Enfer, et qui faisait l'effet du rond de ciel qu'on voit au-dessus de sa tête quand on descend dans un puits. Ciel avare : pover cielo, dit Dante (4).
2. Agnus Dei. Les Colères adressent leurs prières à l'Agneau Divin, symbole de paix, de douceur et de résignalion (8), et toutes les strophes de leur chant commencent par Agnus Dei.
3. Déliant le nœud de colère, nœud qui les a enchainés et captivés sur terre dans l'aveuglement (symbolisé ici par la fumée) qui les a empêéchés de voir le ciel et d'y diriger leur vol. (B bis).
4. C'est-à-dire : toi qui, étant vivant, divises encore le temps en portions définies, ®
Le Purcatoirr XVI 333
C'est ainsi qu'une voix s’exprima. « Réponds — me dit alors mon Maître — et demande lui si c'est par ici qu’on monte. »
« O créature qui te purifies — lui dis-je — pour retourner belle vers « Celui quit'a créée, tu apprendras des inerveilles si tu viens avec « moi. »
« Autant que je le pourrai, je te suivrai — reprit cette Ame. Si « la fuméc sépare nos regards, au moins serons-nous réunis par nos « voix. »
Alors je commençai : « Avec cette enveloppe que dissoudra la mort, « j'ai traversé les angoisses infernales et je monte vers les cieux.
« Puisque Dieu m'entoure de sa grâce au point de me permettre « de voir sa Cour, d'une manière si inusitée pour le monde mo- « dernef,
« pe me cache pas qui tu fus avant ta mort, et dis moi si je me « dirige bien vers la sortie : ta réponse sera notre guide. »
« Je fus Lombard et l'on m'appela Marco ‘. Je pratiquai le monde et « cultivai cette valeur vers laquelle maintenant chacun a cessé de « bander son arc.
« Quant au chemin que tu suis, c'est le bon pour monter. » Telle fut sa réponse ; puis il ajouta : « Quand tu seras parvenu là-haut, prie « pour moi, je t'en supplie ! »
«Je t’'engage ma foi — repris-je — que je ferai ce que tu me « demandes... Mais ce que tu viens de dire a redoublé, < en confirmant ce que j'ai entendu ici et ailleurs, un doute qui m'obsède trop pour que je ne m'en explique.
« Tu as bien raison de trouver que le monde se dépouille de toute vertu pour se charger et se couvrir de plus en plus de malice. Oui, « en effet, cela est5.
« Mais, je te prie, indique m'en la cause, afin que je la distingue et la montre à autrui. Les uns l'attribuent aux cieux, les autres, à l’hu- « manité° »
tandis que nous, étant morts, nous sommes entrés dans l'élernité qui est indivisible. Le mot calendes est employé ici parce que c'est Virgile que cette âme vient d'entendre : elle a reconnu un Romain.
5. 11 suivra Dante, en effet, jusqu'à ce que l'approche de l'Ange l'oblige à quitter les deux poètes (141-145).
6. Dante rappelle que le voyage d'un mortel aux séjours éternels est inusité dans le moderne. mais offre d'antiques exemples : Enée (Enf. Il, 32 et Par. XV, 27), S. Paul (Enf.Il 13-30), Thésée (IX. 54). *
7. Nous n'avons d'autres renseignements, du moins précis, sur ce personnage, que ceux que nous donne ici Dante lui-même. (c).
8. Dans le chant XIV, Guido del Duca a montré à Dante combien les hommes étaient devenus mauvais, et Virgile ajoute quelques réflexions explicatives sur la cause de ce mal. Mais, trouvant uvec raison, que le fond de la question n'a pas encore été touché, Dante demande à Virgile d'ajouter de nouveaux éclaircissements à ceux qu'il lui a donnés au chant précédent en attendant, s'ils étaient encore insuffisants, que Béatrice achève de l'éciairer. Cependant, toujours tourmenté par sa curiosité au sujet d'une question si grave, si importante pour l'humanité, Dante profite de sa rencontre avec un ami, un homme supérieur et au courant, pour recueillir son avis, que doivent éclairer déjà les lumières célestes.
9. Les uns lattribuent aux cieux, les autres à l'humanité. Ce passage est des plus
331 La Divixe Couënte
Il poussa d'abord un soupir profond et douloureux, puis: « Ah! mon frère — s'écria-t-:il — que le monde est aveugle, et comme on voit bien que tu en viens!
« Vous autres vivants, vous reportez uniquement au ciel la cause de toutes choses, comme si, nécessairement, il faisait tout mouvoir avec lui.
« S'il en était ainsi, votre libre arbitre serait détruit, et il serait aussi injuste de vous récompenser pour le bien que de vous punir pour le mal.
« Le ciel vous imprime certains mouvements, mais non pas tous {°... « Admettons cependant qu'il les imprime tous ; il vous donne, en mème < temps : et une lumière, pour distinguer le bien et le mal *,
«et votre libre arbitre. Vos premières luttes contre les desseins « célestes sont parfois violentes, mais si vous vous forlifiez par une « saine nourriture, vous finissez par triompher de tout ‘2.
« Libres, vous l'êtes ; mais, en même temps, vous ètes soumis à une « force meilleure, une meilleure nature, qui crée en nous l'esprit, que « le ciel n’a plus à guider,
« Donc, si le monde actuel s'égare, la faute en est à vous, et «c'est chez vous qu’il la faut chercher : je vais te l'indiquer claire- « ment. |
« Au sortir de la main qui l’a créée, l'âme, avant de naître à la vie «est contemplée par Lui avec amour, comme une enfant joueuse qui « passe et repasse du rire aux larmes.
« Ignorante et simplette, son seul sentiment, qui lui vient de son <bienheureux Créateur, la pousse à rechercher volontiers ce qui lui « plait !3.
« Séduite d'abord par des biens frivoles {{, si aucun guide, aucun « frein ne dirige ou ne modère son goût, elle s'élance pour les at- « teindre, et s'égare !.
« C'est pourquoi il faut des lois pour la maintenir, et un roi qui
RAR A
curieux : nous y voyons Dante, aux prises avec les superstitions astrologiques, encore si vivaces à son époque et mème plus tard, chercher à en dégager sa raison. Il touche à l'argument péremptoire qui les détruit, puis retombe tout à coup dans les mêmes errements : c'est-à-dire que le libre arbitre ne renverse pas complètement le fatalisme, mais Îe confine dans Ja première enfance. Telle est la dernière concession faite ici par les idées astrologiques aux idees chrétiennes.
40. Le ciel n'imprime que certains mouvements, car ds en est qui naissent de mauvaises habitudes, d'exemples pernicieux, etc. (b).