Celle lumière, c'est la raison
12. La saine nourrilure des sages et bonnes habiludes, qui fortifient pour les premières batailles avec le ciel, nous ramène à l'astrologie du moyen âge. Voici maintenant l'esprit, — c'est-à-dire l'âme — créélibre et indépendant des influences célestes. La formule chrétienne est atteinte : Dieu fait concourir les causes libres à l'exécution de ses éternels desseins. Dans le Paradis, Dante confirme cette idée en disant que l'âme créée est créée directement par Dieu (XVII, 140-142).
13. Dante suit ici, comme presque toujours, la doctrine d'Aristote, à l'encontre de celle de Platon (E).
44. Ces biens frivoles sont les biens périssables de la terre qui détournent des biens célestes, biens que le partage amoindrit tandis que ces derniers s'’augmentent par la division {(Voy. XIV. 86 et XV, 51-78).
16. Cette idée est exprimée avec plus de développement dans le Convito (r).
LE PurGaromme XVI 335
« sache distinguer, et lui désigner au moins la tour de la vraie « cité !6,
« Les lois existent, mais qui les applique ? Personne ! car le pasteur « qui conduit le troupeau peut ruminer, mais il n'a pas l'ongle « fendu *.
« Aussi qu'arrive-t-il? c'est que la foule voyant son guide ne re- « chercher que les biens dont elle-même n'est que trop portée à 8e « montrer avide, s’en repaît et ne demande pas autre chose.
« Tu vois donc bien que le monde est devenu coupable parce que « votre nature a été mal dirigée, et non parce qu'elle ctait corrompue.
« Rome, qui a ramené le monde au bien, avait deux soleils pour « éclairer les deux routes, celle du monde et celle de Dieu #$.
« L'un a éteint l’autre, et cette association forcée de l'épée avec la « crosse ne saurait réussir,
« car, étant réunies, ces deux puissances ne se craignent plus mu- « tuellement. Si tu ne me crois pas, regarde l'épi : toute plante se « juge à son fruit !?.
« Avant les querelles de Frédéric *, on trouvait encore, dans les « pays qu'arrosent l’Adige et le Pô 21, valeur et courtoisie.
« Tandis qu'aujourd'hui ceux qui ont des raisons pour redouter la « fréquentation des braves gens peuvent parcourir tranquillement « toute la contrée !
« Il y a bien encore trois vieillards, dont les mœurs antiques sont « un reproche à l'adresse de leurs concitoyens. mais ceux-là, Dieu « semble tarder à les rappeler à une vie meilleure.
« Ce sont Conrad da Palazzo, Gherardo le Bon et Guido da Cas- «tello, ce dernier mieux désigné à la française comme le simple « Lombard ??.
16. La tour de la vraie cilé, c'est-à-dire sa partie principale et la plus en vue. La vraie cité, c'est le justice ou le Bien-vivre, la fausse cité élant l'injustice ou le Mal-vivre (Convilto).
17. Le ruminer signifie la science. l'ongle fendu, l'action. Dante veut donc dire ici que l'enscignement donné par l'Église actuelleest bon, mais son exemple actif mauvais. (G).
18. Rome a ramené le monde au bien parce qu'elle contribua le plus à la propagation du Christianisme. Les deux soleils sont les pouvoirs spirituel et temporel distincts l'un de l'autre.
19. Regarde l'épi. Considère le mauvais résultat obtenu par la réunion des deux pouvoirs : le fruit fait juger la plante. « E fructibus eorum cognoscetis eos. » Saint Matth. VII, 20.
20. Les querelles de Frédéric, c'est-à-dire les longues disputes qui s'élevèrent entre l’empereur Frédéric II et la Papauté, de 1227 à 1250 et qui, à elles seules, demanderaient un volume. Frédéric Il est dans le sixième Cercle de l'Enfer, parmi les Hérétiques (X. 419)(Cf. Enf. XII. 5: Purg. XVI, 119.)
41. Les pays qu'arrosentl'Adige et le P6. c'est-à-dire la Marche Trévisane, la Lombardie, la Romagne. (Enf. XII 59; XVIIT, 66; Purg. HI).
22. Conrad de l’alazzo, de Brescia, capitaine du peuple à Florence, en 1277. — Gérard de Carmminu, de Trévise, surnommé le Bon. Dante parle de lui dans le Convilo lEV, 14), et cite son fils Richard dans le Par. 1X, 4 et suiv. — Guido de Castello, de Reggio. en Lombardie, était poète et appartenait à la famille des Roberti. [1 donna à Dante exilé une hospitalité à laquelle il va ètre fait allusion. — Le simple Lombard : On sait qu'à l'époque de Dante, et mème plus tard. on appelait communément en France, les Italiens les Lombards, d'où la rue des Lombards, (Voy.à ce sujet, Enf. 1,106,et XX VH, 90: et dans ce chant-ci mème, 46-38.)
336 LA Divine CoMÉoIE
« Dis leur que l'Église de Rome, en confondant en celle les deux « pouvoirs, tombe dans la fange et se souille, elle et son fardeau #3. »
« O mon Marco, — lui dis-je — ton raisonnement est juste, et je « comprends maintenant pourquoi les fils de Lévi furent exclus de « l'héritage *.
« Mais quel est ce Gherardo, que tu tiens pour si sage, et qui sur- « vit, dis-tu, à la race éteinte, comme un reproche à ce siècle barbare? »
« Ton langage — reprit Marco — ou me trompe ou metente, car tu « parles toscan et tu prétends ne pas connaître Gherardo-le-Bon * !
« Je ne lui sais pourtant pas d'autre surnom, à moins d'en em- « prunter à sa fille Gaia #... mais je ne puis vous accompagner davan- « tage : que Dieu soit avec vous!
« Regarde cette clarté dont la blancheur déjà rayonne à travers la « fumée : c'est l'Ange qui approche. Il faut que je m'éloigne avant « qu'il paraisse. »
Là-dessus, il se retourna et ne voulut pas m'écouter davantage.
NOTES COMPLÉMENTAIRES
(A) Ce pouer cielo a été diversement interprété. On a voulu l'expliquer comme indiquant un ciel pauvre d'étoiles, mais c'est prêter à Dante un pléonasme puisque, dans le mème vers, il parle d’une nuit privée d'étoiles nolle privata d’ogni pianela. De plus comme il compare ce qui l'entoure ici à divers aspects observés dans la première partie de son voyage, il est tout naturel qu'il enrichisse sa peinture de ce ciel étroit et lointain aperçu des cercles infernaux.
(B) « Vidit Joannes Jesum... et ait : Ecce Agnus Dei, ecce qui lollit peccatum mundi. » Saint-Jean, 1, 29.
(8 bis) Je traduis tout naturellement par : Tu dis vrai, la réponse de Virgile : Tu vero apprendi. Lamennais traduit ainsi ces trois mots, pourtant si clairs Apprends le vrai, et qu...!
Ozanam de même : Sache la vérité... !
Ce sont les deux seuls traducteurs qui aient commis cette formidable bévue,
(c) Boccace est à peu près le seul qui veuille faire de ce Marco, Lombard, un personnage nommé Marco Lombardo qu'il rattache à une famille vénitienne ; mais celle interprétation s'accorde difficilement avec le texte. Il est au contraire plus que probable que Dante en faisant dire à Marco : lombardo fui — je fus Lombard —, a fait comme pour Virgile lorsque
23. À propos du fardeau de l'Église de Rome tombant dans la fange, voy. XIX. 104.
24. La tribu de Lévi n'eut point de part à l'héritage de le terre de Canaan. Cette tribu fut distribuée en quarante-huit villes pour y célébrer les cérémonies du cuite. C'est ce fait qu'invoquent les partisans, comme Dante, de la séparation des pouvoirs spirituel et temporel. (Voy. Nombres, XXXIV, 13-29; XXXIV, 1-7.)
25. Ou ton accent toscan me trompe, et tu n'es pas toscan ; ou, si tu l'es, tu cherches à m'éprouver en feignant, de ne plus connaitre Gherardo que toute la Toscane connait.
26. Aucun renseignement précis sur cette Gaïa. Dante parlc-til sérieusement ou ironiquement? Fut-elle vertueuse ou courtisane ? Cette dernière hypothèse est de beauceup la plus probable, et par la contexture et le ton de la phrase, et par l'assertion de l'Anonyime.
Le PurçGaroine XVI 337
celui-ci, dans le premier chant de l'Enfer, dit : Li parenti miei furon lombardi, et comme plus loin, il appellera Guido da Castello : francescamente il semplice lombardo (v. 126). Enfin Dante emploie lui-même le mot Lombard comme synonyme d'Italien dans l'Enfer, XXVII, 20. En somme, ce n'est que par induction qu'on sait que ce Marco fut un Italien de grande valeur, mêlé aux affaires publiques et enclin au péché de colère.
(np) Ce passage — c'est-à-dire la question à laquelle répondla belle dissertation de Marco — est en effet des plus curieux et des plus significatifs dans ce poème que Dante a voulu encyclopédique. Il nous montre quelles puissantes racines avait poussées l'Astrologie pour persister, après tant de siècles, à réunir d'importants adeptes, d'illustres savants et des adhérents convaincus formant légion, que dis-je ? unanimité, et cela, partout, même en France et jusqu'au commencement du dix-huitième siècle. Que Théodosc interdise cette étude à d'autres qu'aux mathématiciens ; que Saint Augustin admette des jours favorables, ou funestes, suivant des positions d'étoiles signalées et expliquées par les Astrologucs ; que les Arabes — ces premiers explorateurs attentifs du ciel — n'étudient d'abord les astres qu'au point de vue astrologique ; que tous les princes, jusqu'à Catherine de Médicis, en passant par Frédéric IT (Enf. X,, 119), et Manfred (Purg., III, 112) — où Dante les vit à l'œuvre — cntretiennent À leur cour, consultent et écoutent les Astrologues, tout cela va de soi, et Dante, subissant la croyance générale, place Albert-lc-Grand, auteur d'un Traité d'Astrologie, au Paradis (X. 98) et Averrhoës dans les Limbes (Enf., IV, 144), tout celà s'explique, et s’il traite plus sévèrement Michel Scott, c'est comme magicien (Æ£nf., XX, 116). Bref, aucun savant à celte époque n'aurait songé à nier complèlement l'utilité de l'étude des astres au point de vue de leur influence sur l'humanité. Aussi Dante l'inscrit-il au fronton même de son immortel monument lorsqu'il déclare placer son voyage surnaturel à une époque minutieusement choisie comme étant entourée des conditions les plus favorables : âge, saison, heure, signe du zodiaque, constellation, etc. Mais ce passage devient caractéristique en ce sens qu'il nous montre le malaise éprouvé par Dante en présence de ces influences célestes, que sa raison instinctive repousse, tandis que son impérieux besoin d'argumentations logiques en toutes choses, l'empêche de condamner complètement. Il invoque le libre arbitre, mais, arrêté par la toute-puissance, par l'omniprescience divine, il se trouve encore embarrassé et imagine — ou plutôt emprunte à Aristote — ce moyen terme qui consiste ingénieusement à confiner les influences célestes à l'époque inconsciente de la vie humaine, alors que la raison n'étant pas encore éveillée, le libre arbitre ne peut fonctionner. Ce n'est guère là, il est vrai, qu'un subterfuge, et Dante reviendra sur cette question à plusieurs reprises, entre autres Par., VIII, 98 ad fin., et XII, 46-80, mais au point de vue religieux et nullement scientifique. À ce point de vue, les autorités ne manquaient pas, à son époque, pour accorder la consécration, pour ainsi dire dogmatique, à certaines pratiques astrologiques. Pour quelques imprudents les choses tournèrent mal; ainsi Cecco d'Ascoli fut condamné au feu pour avoir soutenu, comme Michel Scott et Guido Sonatti, que Jésus-Christ avait fait usage d'astrologie. D'autre part — et nous terminerons par celte citation — Albert-le-Grand proclame nettement et hautement l'influence des astres, et le-passage suivant — un de ceux certainement dont s'est inspiré Dante — démontre, conformément à la théorie de l'Alighieri, que l'on croyait alors possible d'admettre ces influences sans toucher au libre arbitre : « Si Dieu, dans sa souveraine sagesse, a urdonné le monde de telle sorte que lui. le
SN LA Divixe CoMÉbiE
Créateur vivant du ciel inanimé, veuille se servir des étoiles mucelles comme d'instruments pour opérer sur les choses créées qui se trouvent formécs des quatre éléments de ce monde inférieur, quoi de plus désirable que de posséder une science qui nous enseigne comment les révolutions des corps célestes déterminent les mutations des choses terrestres ; et si les mouvements d'ici-bas ohéissent à ceux d'en haut, n'est-ce pas une des principales preuves qu'il n'y a qu'un Dieu, glorieux et sublime, au ciel et sur la terre ? » Albert-le-Grand adimet encore : que la planète qui entre dans une des con-tellations du zodiaque comme le Bélier, pour Dante, en mars 1300 — domine Fannee enticre et qu'on en peut déduire ; 1° les famines, inondaliuns, guerres: 2 les naissances, qu'il faut s'efforcer de placer sous une heureuse étoile, le solcil agissant sur le père et la lune sur la mère: il adinet ics horoscopes el engage à choisir l'heure favorable d'une entreprise, il dicsse uuc table des coustellations classées d'après leur influence pour placer une bataille, un trailé, etc., sous une conjonction propice. Comme on le voit, Dante se montre infiniment moins astrologue et plus chrétien qu'Albertle-Grand lui-mème. I y a donc lieu de lui tenir grand compte de sa clxiirvorance avancée et de ses efforts vers une orthodoxie scientifique. D'ulieurs, pour alleindre cette orthodoxie, il suffit de remplacer les influences astrologiques par les lentations du mauvais Esprit et le discours tout entier, devient un modcle de philosophie théologique conune il en est déjà un de pocsie. (Vox, chant XVIT note 6, p. 314 et chant XVIII, note À. p. 318.)
(£) Voici les deux doctrines — péripatélicienne et platonicienne — entre Ilcsquelles Dante se déclare pour Aristote. Celui-ci dit que l'âme est créte apie et disposée à tout apprendre, mais sans discernement, étant dépourvue d'idée innée. Platon, au contraire, dit que l'âme contient, dès qu'elle sort des mains de Dieu, les germes de foutes les connaissances, lesquelles, se trouvant dns un milieu convenable, se révèlent et se développent avec le temps et lélude, CF XXV, 65-76; et Par... f, 72-75.
(Fr) « Notre die, dit le Convilo, dès qu'elle s'engage dans le chemin de la vie, si nouveau pour elle, se dirise spontanément vers le Bien, qui est son but, mais il arrive qu'elle se lr'ompe dans ce qu'elle croit ètre la réalisalion de son désir, el prend sincèrement pour son bien ce qui ne l'est pas en réülité, ou bien n'en est que l'illusion. »
(&@) Dieu ne perunt aux Hébreux de manger « d'entre les bètes à quatre pieds que eclies qui ont l'ongle divisé, le pied fourché, et qui ruminent, » (Lévit., ME, 3.) ne s'atit nuilement ici de la Séparation des deux pouvoirs comme Pont mal interpreté quelques commeztateurs. C'est plus loin (10) que Dante louchera cetle question.
CHANT XVII
Troisième Cercle : les Colères (fn).
se
ARGUMENT. — Coucher du Soleil. — Visions de Dante. Progné, Aman, Lavinia. — Un Ange eflace le troisième P. — Ascension au quatrième Cercle. — Dissertation sur l'Amour et explication sur les sept Cercles.
Rappelle-toi, lecteur — si jamais brume alpestre a voilé ton regard, comme cette pellicule qui recouvre l'œil de la taupe ! —
rappelle-toi combien faible semble le premier rayon solaire qui parvienne à percer l'épaisseur du brouillard ;
ce souvenir aidera ton imagination à te représenter le premicr aspect du Soleil lorsque je le revis, prêt à se coucher,
Aussi, pour sortir de ce nuage?, me fallut-il régler mon pas sur celui de mon dévoué Maitre, et bientôt, je reçus les rayons qui mouraient déjà sur Ics basses rives?.
O imagination ! d'où te vient celte force qui parfois nous arrache à nous-même au point de nous rendre sourd à l'éclat de mille trompettes ?
Qui t'a créé? Qui te meut, toi qui restes irrévélée à nos sens? N'es-tu pas l'effet d'une clarté céleste, formée, soit par elle-même, soit par une volonté divine qui te descend parmi nous?
D'imaginaires spectacles vinrent absorber tellement ma pensée que tout le reste en fut cffacé *,