PANCRACE
Je soutiens qu'il faut dire la figure d'un chapeau et non pas la forme : d'autant qu'il y a cette différence entre la forme et la figure, que la forme est la disposition extérieure des corps animés, et la figure celle des corps inanimés ; et puisque le chapeau est un corps inanimé, il faut dire la figure d'un chapeau, et non pas la forme... Ce sont les termes exprès d’Aristote, dans le chapitre de la Qualité (Sc. IV). — A propos de qualilé et quiddité, voy.Par. XX, 92 et XXIV, 66).
(c) L'influence de Saint Thomas se fait sentir ouvertement dans tout ce passage. On trouve en effet, dans la Somme, cette théorie, évidemment mise à profit par Dante: « Ignis sua forma inclinatur in superiorem « locum. »
(bp) Appetibile enim movet appetitum faciens quodam modo in eo intentionem : et appelitus tendit in appetibile realiter consequendum, ut sit ibi finis motus ubi fecit principium. Prima ergo immutatio appetitus ab appetibili vocatur amor, qui nihil est aliud quam complacentia appetibilis ; et ex hæ complacentia sequetur motus in appetibile qui est desiderium ; et ultima quies est gaudium.
Saint Thomas, Som., 1° 2° q. 26.
(E) Ce sera, par conséquent, à Béatrice qu'il appartiendra de conduire Dante plus avant et plus haut que ne peut le mener Virgile. Celui-ci se borne donc à lui indiquer quelques premières données sur le Libre Arbitre, puisées dans Saint Thomas. Ces données ont pour but, sinon de contredire Aristote, du moins de l'innocenter, en quelque sorte, par une interprétation — un peu tourmentée il est vrai — de certains passages comme par exemple, celui où il nie que l'âme, en tant que forme du corps puisse subsister séparée, de lui : OÙx éstiv f Quyh xuwpioth toÿ owuatos. De Anima, 11.
(F) Toujours précis dans ses indications astronomiques, Dante indique ici, avec la plus parfaite exactitude, le mouvement apparent du Ciel et des astres cinq jours après la pleine lune. On se souvient en effet que son voyage a commencé la veille de la pleine lune de mars, dans la nuit du 24
au 25. Nous sommes ici au sixième soir (29 au 30 mars) et par conséquent la lune doit se lever vers onze heures. Le point du ciel indiqué est l'extrémité du Scorpion.
(6) L'Ismène, fleuve de Béotie, reçut ce nom d'Ismenus, fils de Pelasgus. Asope était fils de Neptune et de Thétis. Jupiter ayant abusé de sa fille Egine, Asope, pour la venger, voulut faire la guerre à Jupiter. Celui-ci le changea en rivière. D'où le nom de l'Asope, rivière de Béotie.
(4) Dante fait une nouvelle allusion au siège de Marseille par César au chant IX du Paradis, 93, C'est après avoir quitté Marseille, assiégéce par ses troupes, qu'il alla battre Afranius, Petreius, licutenants de Pompée, et un fils de Pompée en Espagne, et qu'il s'empara d'Ilerda, aujourd'hui Lerida, en Catalogne (49 av. J.-C).
(1) Cel abbé de San Zeno s'appelait-il Dom Alberto ou Dom Guerardo ? Nul ne le sait. Biancolini, auteur de Notices historiques sur les Eglises de Vérone, n'en dit pas davantage, mais le seul Alberto qui fut abbé de San-Zeno ayant vécu sous Frédéric If, et non sous Barberousse, il est plus probable que l'interlocuteur de Dante s'appelait Dom Guerardo.
(5) On a voulu interpréter au propre l'épithète de bon donnée ici à Frédéric le Barberousse signifiant, au sens classique, brave, héroïque, et l'on trouvait naturel que Dante fit ainsi l'éloge du représentant de l'Empire, appelé par ses idées politiques. Mais en ce cas, il n'eût pas rappelé au vers suivant les malheurs de Milan, qui, après un «siège de sept mois, tomba enfin au pouvoir du terrible Barberousse, aidé par la complicité des autres villes italiennes, rivales de Milan; qui fit démolir ses portes ct ses tours; et qui, par suite, devint maitre de toute la Lombardie.
(Kk} Par extraordinaire, surtout à propos d'une allusion à un épisode de l'Enéide, l'exemple de mollesse choisi ici par Dante n'est pas juste. En effet, si Enée, sur le conseil de l'ombre d'Anchise, fonde en Sicile la ville d'Acesta confiée à Aceste, ce n'est que pour y laisser les femmes et les vieillards qui ne pouvaient suivre utilement l'armée troyenne. Quant au passage de la mer Morte, il ext au contraire on ne peut mieux choisi dans cette merveilleuse histoire de la Terre promise, perdue par les lenteurs, les rébellions et les défaillances des Hébreux. (Voy. Exode, Lévilique et Deutéronome.)
CHANT XIX
Quatrième Cercle : les Paresseux (fin) ; cinquième Cercle : Jes Avares.
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ARGUMENT. — Rève de Dante: la Sirène. — Le Pape Adrien V.
A l'heure où la chaleur du jour ne peut plus réchauffer la Terre, refroidie par la Lune, parfois aussi par Saturne ‘;
où les Gévmanciens voient surgir à l'Orient, par un chemin qui ne resle pas longtemps obscur, leur Forlune Majeure ?,
une femme m'apparut en rêve: clle était blème, bègue, louche, contrefaile, boileuse, et ses mains étaient mulilées.
Mais, de mème que des membres engourdis par le froid de la nuit se réchauffent et s'animent aux rayons du Soleil, de mème, la voilà qui se transforme sous l’ardeur de mon regard.
Sa mortelle pâleur diminue, sa langue se délie, tout son corps se redresse, son teint délicat se nuance des fraiches couleurs de l'amour et, en peu d'instants, elle parait à mes yeux aimable et séduisante.
Alors, d’une voix harmonieuse et captivante, dont le charme m'enivrait, elle chanta ainsi :
« Je suis la douce sirène: au id des mers, les matelols ensor- « celés s'égarent à ma voix,
« cette voix qui détourna Ulysse dans son voyage aventureux à.
14. Nous approchons de l'aube du troisième jour passé dans le Purgatoire, du sixième depuis le commencement du poëme entier, nuit du >) au 30 mars. Les astrolos gues attribuaient à la présence de Saturne sur l'hémisphère après le Soleil couche une action réfrigerante.
2. La Forlune Majeure consistait en une figure, visible à la fin de mars, ct formée des dernitres étoiles du Verseau et des premières des Poissons, signe qui précède le Bélier, dans lequel se trouve le Soleil pendant le voyage de Dante (4).
3. Allusion à Circé, et au vovare d'Ulysse raconté par lui-mëme dans le chant XXVI de l'Enfer M ad finem. (Vov. aussi Purg. XIV, 49 42.) Remarquer que cette Sirène qui personnifie le Mensonge, ment en effet en parlant d'Ulvsse comme elle le fait, puisqu'Ulysse a déjouéë ses enchantements et n'a succombé qu'à ceux de Circé, deit elle s'attribuc faussement le succes in),
« J'enlace tout entier qui m’approche; il devient ma proie, et bien « rare est celui qui réussit à m'échapper ! »
Ses lèvres n'étaient pas encore refermées que déjà dressée à mes côtés une sainte femme la confondit aussitôt en s'écriant indignée :
« O Virgile, Virgile, quelle est cette créature ? » Et pendant que Virgile approchait, les yeux obstinément fixés sur la pieuse Dame,
celle-ci saisissait la Sirène, déchirait sa robe du haut en bas, et me montrait son ventre d'où s’exhalait une puanteur qui m'éveilla *.…
Je vis alors tous les Cercles du Mont Sacré inondés par les rayons du Soleil, qui venait de se lever derrière nous; et le bon Virgile, debout près de moi, m’ayant dit :
« Voilà déjà trois fois au moins que je t'appelle : allons, lève-toi; « viens chercher le passage. »
J'obéis aussitôt et je le suivis; mais le poids des pensées inclinait mon front, et je marchais le dos voùûté comme la moitié de l'arche d’un pont.
« Venez; c’est ici qu’on monte », dit une voix si suave et si tendre qu'il n’en est pas de telle parmi les vivants.
Celui qui venait de parler ainsi avait deux ailes ouvertes semblables à celles d’un cygne. 11 nous conduisit vers la montée, pratiquée entre les dures parois;
et là, agitant ses ailes, dont le vent purifie: « Beati qui lugent, affirma-t-il, — car ils seront consolés *, »
puis il s’éloigna devant nous. « Qu’ as-tu, me demanda mon Guide, « et pourquoi fixer ainsi tes yeux vers la terre ? »
« Cette dernière vision me suggère tant de soucis que je n'en puis « détourner ma pensée. »
« Tu as vu, reprit-il, l'antique magicienne qui seule fait verser tant « de larmes au-dessus d'où nous sommes? Tu as vu comment on « s’en détache ?
« Que cela te suffise : de tes talons frappe le sol; lève les yeux vers « les sphères éternelles, c'est le divin appât, sans cesse à nos yeux « agité par le Suprême Souverain ?. »
4. Cette allégorie — une des plus belles de la Commedia, — sera expliquée par la suite, ou plutôt développée, car elle est assez claire par eile-mème ,c).
5. C'est le passage du #* au 5° Giron, des Paresseux aux Avares, et l'Ange purifié vient, d'un battement d'ailes, d'effacer le 4° des sept P du front de Dante, qui est ainsi du péché de paresse. (Voy. 1X, 112; XII, 121; XV, 39 ; XVIII, 66.)
6. Beuti qui lugent, 4° des sept Béatitudes citées par Dante, sur les huit de Saint Matthieu. (Voy. XII, 110; XV, 38, XVII, 68.)
7. Ne pas oublier que Virgile lit dans la pensée de Dante et assiste à ses rêves. Il a donc vu, comme lui. l'antique « magicienne » qui n'est autre que le symbole du Mensonge, de l'appât trompeur, de la décevante illusion, l'erreur malsaine, tandis que l'autre — la sainte femme, qui la démasque, — représente la Vérité, le bien réel, le jugement droit etsain. « Seule — dit Virgile — elle fait pleurer au-dessus de nous », c'est-à-dire dans les trois Cercles supérieurs, car elle cst la cause unique des trois péchés qui y sont punis : Avarice, Gourmandise et Luxure, puisque c'est elle qui donne aux biens factices, recherchés par ces trois genres de pécheurs, une apparence trompeuse de réalité qui séduit et détourne des vrais biens, ou plutôt des vertus qui conduisent au vrai bien, c'est-à-dire la Générosité, la Sobriété, la Modestie.
LE PurGaToire XIX 353
Tel qu’un faucon, l'œil rivé à sa serre, l'en détache au premier appel du fauconnier, lève le regard et s'élance vers l'appât qui l’attire 5;
ainsi, m’enfonçant aussitôt dans l’ouverture du rocher, je montai jusqu'à l'entrée du cinquième Cercle.
Là, je vis pleurer des ombres le visage gisant contre terre,
et je les entendis s’écrier, mais avec de si profonds soupirs qu’à peine pouvais-je distinguer leurs paroles : « Adhœsil pavimenio anima mea ° ».
« O élus de Dieu, — leur demanda mon Maitre — vous dont le
« châtiment est adouci par la Justice et l'Espérance, indiquez nous le < chemin montant. »
« Si vous êtes certains, en venant ici, de n'avoir pas à y rester « étendus, maintenez toujours votre droite du côté de la corniche. » Cette réponse ayant attiré mon attention sur celui qui l'avait faite,
je me tournai ‘t vers le Poète : il comprit mon muet désir et y accéda en souriant.
Libre alors de disposer de moi à mon gré, je m'approchai de l’esprit que j'avais entendu parler, et lui dis :
« Toi qui mûris de tes larmes le fruit qui seul ramène à Dieu t?, « suspends un instant le soin de ta grande tâche,
< apprends moi qui tu fus, et explique moi pourquoi vous avez « ainsi le dos tourné vers le ciel. À mon tour, quand je serai « redescendu sur la Terre, d'où je suis venu vivant, je ferai ce que « tu me demanderas. »
Il me répondit: « Je te dirai tout à l'heure pourquoi nous gisons « ainsi !?; mais d'abord, scias quod ego fui successor Petri !4.
« Entre Siestri et Chiavari descend un beau fleuve dont le nom a « donné son plus haut titre à ma race **.
« Je n'ai su que pendant un peu plus d'un mois, combien est « pesant, pour qui veut le garer de la fange, le grand manteau auprès « duquel tout fardeau semble une plume ‘.
8. Remarquer la corrélation entre l'appätl des sphères éternelles et celui — le leurre — que le fauconnier tend au faucon. (Voy. Enf., XVII, 198.)
9. Ps. CXVIII, Mon âme s'est laissé attacher par ies biens de la terre.
10. On l'a déjà vu, les poètes gravissent toujours la montagne en «pirale, de gauche à droite, ayant par conséquent la corniche — ou Ie vide — à leur droite et la paroi à leur gauche. (Voy. X, 56-63; XI, 49-51 ; XIII, 1-6, note ; XV, 16, note; XV, 1-9, note).
11. Var. « Cette réponse m'ayant fait deviner une autre pensée que nous cachait cet esprit, je me tournai...» elc. (b)
12. Ce fruit, c'est la pureté de l'âme que muril l'expiation du Purgatoire, seul chemin qui ramène à Dieu. Il sera reparlé de ce fruit aux 91-92.
13. 11 y a dans le texte, en propres termes : je te dirai pourquoi nous avons le derrière en l'air... mais én français une pareille phrase serait d'un effet comique que Dante n'a point cherché ici, comme dans l'Enfer,Ch. XXI, 139.