‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 179 sur 314 · Doctrine de Saint Thomas (Fr · texte numérisé non relu

Doctrine de Saint Thomas (Fr

21. Dante avait posé trois questions à Hugues le Grand (33-36) lorsque son attention fut attirée par les plaintes de cet esprit et par ses louanges à la Vierge -- unique épouse du Saint Espril — à Fabricius et à Saint Nicolas.

La première (35) était pour savoir qui il était : il vient d'y répondre ; la deuxième (36) pour savoir pourquoi il ne célébrait que des exemples de vertu (19 à 33) ; la troisième (35) pour savoir pourquoi sa voix était solitaire. |

22. Réponse à la deuxième question : les prières pendant le jonr sont consacrées aux âmes qui ont pratiqué des vertus contraires à l'Avarice ; celles pendant la nuit rappellent ceux qui ont le plus péché par avarice; avec la lumière, c'est l'amour du bien ; avec les ténèbres, la haine du mal.

23. Pygmalion, roi de Tyr, tua son oncle et son beau-frère Sichée, mari de Didon. pour s'emparer de ses richesses, qui lui échappèrent d'ailleurs (Enéide, [, 346 et suiv.), la reine de Carthage les ayant emportées dans sa fuite (878 av. J.-C.). |

24. Midas, roi de Phrygie, ayant obtenu des dieux que tout ce qu'il toucherait se change en or, mourut de faim. : “+.

25. Acham s'étant approprié, contre l'ordre de Dieu, une partie du butin fait à Jéricho, fut lapidé par ordre de Josué. (Voy. Josué, VII, 19 à 26. Cf. Par., XVI, 38.)

26. Ananias et Saphira, ayant fait vœu de pauvreté, se défirent de leur bien, mais en conservèrent secrètement une partie. Saint Pierre pénétra leur fraude le jour même qu'ils lui apportaient le prix soi-disant total de la vente : ils moururent subitement tous les deux. (Voy. Act. des Ap., V, 1-10.)

27. Héliodore, envoyé par Seleucus, roi de Syrie, pour s'emparer des trésors de Jé-

Le PuorcatommEe XX 461

« dont l'infamie fait tressaillir le mont tout entier * ; enfin, nous « crions encore : Crassus, apprends nous — puisque tu le sais — quel «est le goût de l'or?’ ?

« Ces prières, nous les disons, l’un plus haut, l'autre plus bas, selon « la véhémence du sentiment éprouvé;

« cependant lorsque tu n'entendais que ma voix isolée rappeler ces « bons exemples que nous célébrons de jour, je n'étais pas le seul à «chanter, mais aucun des autres esprits n'élevait assez la voix pour « que tu l'entendisses %. »

Nous avions quitté cet esprit et gravissions aussi vite que possible, lorsque je sentis trembler la montagne comme si elle allait s'abîmer, ce qui me glaça d’un froid mortel.

Certes, avant que Latone eût fait son nid à Délos, pour donner la lumière aux deux yeux du Ciel, cette île n'avait jamais été aussi fortement secouée 3,

Puis, de toutes parts s'éleva un tel ensemble de voix que mon Maître se tourna vers moi et me dit: « Ne crains rien, tant que je « suis ton guide. »

Quand je fus assez près, pour distinguer les paroles, je m'aperçus que toutes ces voix chantaient Gloria in excelsis Deo.

Comme les bergers qui les premiers entendirent ce chant, nous l'écoutâmes debout jusqu’à la fin, puis le tremblement cessa 32.

Alors nous reprimes notre saint voyage, regardant les ombres qui s'étaient remises à pleurer gisantes sur le sol.

Jamais, je crois, plus ardent désir de questionner ne suscita dans mon esprit un combat plus violent,

que celui que j'éprouvai alors. Mais je n'osais parler, craignant de

perdre du temps, et cependant, par moi-même, j'étais incapable de comprendre.

Aussi je marchais timide et pensif.

NOTES COMPLÉMENTAIRES

(A) Fabricius a donné un double exemple de probité, d’abord en refusant

rusalem, vit apparaître à la porte du Temple un cavalier armé qui l'en chassa (Vovy. Saint Marc, II, 3.)

28. Polymnestor, roi de Thrace, avait été chargé par Priam, conjnintement avec Polydore, fils de Priam, de veiller sur une partie du trésor royal. Polymnestor tua Polydore pour s'emparer du trésor.(Cf. Enf., XXX, 18: Eneide, III, 2-68.)

29. Marcus Crassus, triumvir, périt dans une expédition contre les Parthes. Il était avare et avide. Les soldats ayant découvert son cadavre, jetèrent sa tête dans de l'or en fusion en s'écriant : aurum sitisti, aurum bibe ! (Plutarque ; Appien.)

30. Réponse à la troisième des trois questions posées par Dante à Hugues Capet.

31. L'île de Délos, une des Cryclades, était agitée de violents et fréquents tremblements de terre — elle était même errante, au dire de certains — qui cessèrent lorsque Latone l'eût choisie pour y mettre au monde Apollon et Diane, c'est-à-dire le Soleil et la Lune, les deux yeux du Ciel. (Cf. Par., X, XXIX, 1.)

32. Gloria in excelsis, chant des anges aux bergers venus pour voir l'enfant Jésus. (Saint Luc, II, 14.) Ce chant et ce tremblement de la montagne signalent l'envolée d'une âme du Purgatoire au Paradis, ainsi qu'il sera expliqué au chant suivant.

362 La Divine CoMÉoIE

les richesses que le roi d’Epire lui offrait pour se l'attacher; ensuite en repoussant les propositions du médecin de Pyrrhus qui lui offrait d'empoisonner son maitre, voulant servir ainsi les intérèts de Rome (281 av. J.-C.\. Fabricius mourut si pauvre, après avoir occupé les plus hauts emplois, qu'il dut être enterré aux frais de l'État et que ses filles furent dotées par la République. « Et qui pourrait soutenir, dit Dante dans le Conuilo, que ce ne « fut pas une inspiration de Dieu qui animait Fabricius lorsqu'il refusa l'or « qu'on lui offrait pour abandonnersa patrie ? » {Convito,1V,6.)« Fabricius, dit encore Dante, dans le Traité de la Monarchie, ne nous a-t-il pas donné un « noble exemple, renouvelé de Cincinnatus, en résistant aux tentations de « la cupidité (avarilia) lorsque, malgré sa pauvreté, il refusa les monceaux « d'or que lui offrait Pyrrhus, et resta fidèle à la République ? Virgile nous « rappelle sa vertu dans son sixième livre, IE, 843-844. » (De Monarchia, II, 5.)

Faisons observer, à propos de cette dernière citation, que Dante emploie le mot avarice dans l'étendue du sens latin, et non pas seulement comme signifiant lésinerie. Par avarice il faut entendre, non seulement la manie de thésauriser, mais aussi la passion d'acquérir sans cesse et sans limites.

(B) Saint Nicolas, évêque de Mire, — appelé aussi Saint Nicolas de Bari, parce que ses reliques furent transportées dans cette ville, — ayant appris que le père de trois jeunes filles allait les livrer à la prostitution faute de dot pour les établir, fit jeter par les fenètres dans la maison de ce singulier père de famille d'importantes sommes d'argent qui permirent à ces trois « pucelles » de se marier honorablement,.

(c) Ce sont les écrivains italiens — Villani, Jacques de la Lana, Francois de Carrare, etc. — qui ont propagé cette fable, très accréditée à cette époque, et même depuis, en France, ainsi qu’en fait foi le vers suivant d’un manuscrit du XV: siècle, Chanson de Gesle de Hugues Capel, dont le fond très ancien a êté remanié pour la dernière fois au XIII° siècle :

Ce fu Hucz Capetz, c'on appelle bouchier.

Ce qui a pu donner lieu à cette légende c'est le fait que la maison d’'Hugues Capet possédait, entre autres privilèges seigneuriaux, celui d’approvisionner de bestiaux la ville de Paris.

D'ailleurs les légendes ne manquent pas sur l'origine de Hugues Capet, comme de tout chef dynastique : la légende religieuse le fait descendre de Saint Arnoul, et Saint Valéry lui prédit sa royauté: la légende royale revendique pour lui la race de Charlemagne... et la légende populaire veut qu'il soit fils d'un boucher !

(D) C'est encore Villani qui prétend (Liv. IX, chap. 218) que Charles d'Anjou fit empoisonner Saint Thomas d'Aquin, au moment où ce prélat, qui lui était hostile, se rendait au concile de Lyon (1274). L'expression employée ici par Dante, renvoyer au Ciel est orthodoxe et dogmatique, attendu que toute âme vient du Ciel : revertalur pulvis in lerram suam, et spiritus redeat ad Deum qui dedit illum. (Eccles., 11,9.) Pour Saint Thomas d'Aquin, voy. Par., X, 97-99.

(Fr) La veille du jour où Boniface VIIT allait publier une sixième bulle contre Philippe le Bel pour l'excommunier et le déposer (7 septembre 1303), Siarro Colonna (voy. Enf., XX VII, 110, note 8) et Guillaume de Nogaret, sur l'ordre du roi de France, pénétrèrent par trahison dans Alagna, ville natale de Boniface, aujourd'hui appelée Anagni, l'outragèrent dans son propre palais où ils l'emprisonnèrent. Délivré, grâce au courage des habitants Boniface put retourner à Rome, où il mourut de douleur et de rage, un mois,

LE PurcarToire XX 363

après, le 11 octobre. Comme on le voit, et comme on le verra davantage aux lignes qui suivent, Dante fait taire sa haine contre Boniface VIII pour s'indigner du traitement que Philippe le Bel ose infliger au Vicaire du Christ. Déjà nous l'avons vu s’agenouiller auprès d'Adrien V dès qu'il connait sa « dignité ». (Chant précédent, 127-132), car Dante est avant tout orthodoxe, et quand il attaque les chefs de l'Église c'est lorsqu'il considère qu'ils s’écartent de l'orthodoxie.

(Fr) « Dieu, dit Saint Thomas dans la Somme, ne se complait pas aux châ- « timents en tant que supplices pour scs créatures: il ne les applique que « d'après les mystérieux décrets de son éternelle et souveraine justice. » — Cette explosion de bile contre la France capétienne n'a rien qui doive surprendre dans la bouche de Dante, dont le système politique était basé sur la souveraineté temporelle de l'Empire germanique-- d'une part, et, de l'autre, sur la souveraineté spirituelle de la Papauté. Cette conception était celle de Charlemagne, ou plutôt du pape Saint Léon III. Si elle ne fut pas réalisée après plus de quatre siècles d'etorte Ta MUTC on est aux princes allemands qui devinrent hostiles à la Chrétienté et conduisirent leur empire à sa décadence, tandis que la France, surgissant pour ainsi dire au milieu de ce craquement général, grandissait et prenait enfinla succession chrétienne de l'Empire d'Allemagne. C'est pourquoi Hugues Capet tenait à remonter à Charlemagne, et c'est pourquoi aussi Boniface VIII, qui était plutôt un politique qu'un prêtre, faisait preuve d'habile prévision en cherchant à s'appuyer sur la France contre l'Allemagne. Malheureusement pour

lui, à travers tant de dissentiments et de compétitions, sa voix resta sans écho immédiat.

CHANT XXI

Cinquième Cercle: les Avares ffin).

ARGUMENT. — Le poète Stace. — Explication du tremblement qui a ébranlé la montagne à la fin du chant précédent.

Travaillé par la soif naturelle que seule peut apaiser l'eau demandée en grâce par la Samaritaine t ;

aiguillonné par la hâte de monter ; ému de compassion à la vue du châtiment infligé par la Justice céleste, je suivais mon Guide par la route encombrée,

lorsque tout à coup une ombre m’apparut, comme, selon Saint Luc, surgit, près des deux voyageurs, le Christ ressuscité.

Le regard baissé sur la foule gisante à ses pieds, clle nous rejoignait quand sa voix nous révéla sa présence en disant :

« Mes frères, Dieu vous donne la paix!» Nous nous tournâmes aussitôt vers elle, et, comme il convenait, Virgile lui rendit ainsi son salut :

« Puisse la suprême Justice t'admettre bientôt parmi les bienheu- « reux d'où m'écarte l'éternel exil ! »

« Comment? — reprit-elle, tout en marchant rapidement avec « nous — vous seriez des ombres que Dieu n'admettra pas au Para- « dis ? Qui donc, en ce cas, vous a conduits jusqu'à cette hauteur ? »

« Regarde les signes que l'Ange a tracés sur son front { — reprit

1. Par soif naturelle, il faut entendre le besoin de vérité inné en toute âme, de même que l'amour naturel attire instinctivement vers les biens indispensables. (Voy. XVII, 93-96.) Seule la parole de Dieu peut apaiser cette soif que le Christ éveille chez la Samaritaine, lorsque, auprès du puits de Jacob, il lui dit : « Celui qui boira de l'eau que je donne n'aura jamais soif, car elle deviendra une source qui jaillira jusqu'à la vie éternelle. » « Donne moi de celte eau », répondit la Samaritaine. (Saint Jean, IV.6à 15.)

2. Remarquez la similitude de mouvements et de paroles entre cette rencontre et celle du Christ avec les deux apôtres, sur le chemin d'Emmaüs.(Evangile de Saint Luc, XXEV, 13-29.)

3. Var. : Comment, reprit-elle, et pourquoi donc marchez-vous si vite si vous êtes des ombres que Dieu n'admettra pas au Paradis ?

4. Ces signes sont les trois P qui restent tracés sur le front de Dante. (Voy. IX, 112: XH, 121; XV,39 ; V XII, 66 et XIX 49.)

Page 1