Cf. XXUI
Le PUuRGATOIRE XXI 367
Alors, embarrassé, entre l’un qui me faisait tair> et l’autre qui me priait de parler, je soupirai.. et mon Maître, devinant ma pense :
« Parle sans crainte — me dit-il — et apprends lui ce qu'il brûle de « savoir. »
M'adressant à cette ombre : « Antique esprit, — lui dis-je — si tu « t'étonnes de mon sourire, je veux t’étonner plus encore.
« Celui que tu vois à mes côtés, et qui dirige mes regards vers le « sommet de la montagne, n'est autre que ce Virgile qui t'a enseigné « les nobles chants en l'honneur des héros et des dieux.
« À mon sourire ne cherche autre raison, et sois assuré que ce que < tu viens de dire de lui est juste. »
Il s’agenouillait déjà pour embrasser les pieds de mon Guide... mais celui-ci lui dit : « Arrête, frère : oublies-tu que tu es une ombre, « et que c’est unc ombre que tu vois”? »
Se relevant aussitôt, Stace reprit : < Juge de mon amour ! Oubliant notre vanité, je ne voyais plus l'ombre, « mais l'homme réel, le poète immortel ‘8 ! »
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NOTES COMPLÉMENTAIRES
(A) Ainsi qu'on le verra plus loin, c'est Stace qui parle ici, Stace à qui la conduite de Dante sera confiée lorsque Virgile disparaitra. Déjà, au début de ce chant, l'Alighieri, toujours orthodoxe, marque la limite qui sépare la doctrine d'Aristote de la doctrine chrétienne, en disant : seule l'eau demandée au Christ par la Samaritaine est capable d'apaiser la soif du vrai savoir: soif qu'Aristote borne à cette phrase : « Tous les hommes désirent naturellement savoir, » tandis que Jésus ajoute : Qui biberit ex aqu4 quam ego dabo ei, non siliet in æternum.
(8) Arislote distingue deux sortes de vapeurs, les humides et les sèches. Les premières produisent pluies, neiges, grèles, rosées, brumes, etc. ; les autres, vents, tremblement de terre, etc.
(c) Dante devait nécessairement partager l'erreur générale de son époque en faisant naître Stace à Toulouse. C’est un autre poète, nommé aussi Stace, qui était toulousain, et que l’on a confondu avec lui jusqu'à la découverte — au quinzième siècle — d'un poème posthume de Papinius Stace, où il dit (chant V) être né à Naples. — La rencontre de Dante avec Stace est un des principaux épisodes de la Divine Comédie, car le rôle de ce poète — pourtant assez médiocre — est le plus important après ceux de Béatrice et de Virgile. En effet, l'ombre de Stace accompagnera désormais Dante jusqu'à ce qu'il se trouve en présence de Béatrice; Virgile, qu'il remplacera, disparaîtra alors (chant XXX). Si Dante a donné une telle prépondérance à l'auteur de la Thébaïde, c'est par orthodoxie, Virgile ayant vécu avant le Rédempteur, et ne l'ayant pas pressenti, ne pouvait habiter que Îles Limbes infernaux et devait nécessairement quitter Dante avant
18. Je n'ai voulu interrompre par aucune note — d'ailleurs inutile, tout le passage étant parfaitement limpide — cette exquise rencontre des trois poètes, dans laquelle Dante prodigue les trésors de son génie et toutes les caresses de sa langue, si admirablement harmonieuse.
d'avoir achevé de visiter le Purgatoire ; Landis que Stace, ayant vécu après Jésus-Christ, peut expier ses péchés sur la montagne sainte et gagner le Paradis. De plus, comme il a été l’'admirateur et l'imitateur — bien pâle ! — de Virgile, Dante lui tient compte de ses bonnes intentions pour lui attribuer un rôle que certes son génie n'eüt pas suffi à justifier, bonnes intentions transformées ainsi fort heureusement pour lui, en pavés, non pas de l'Enfer, mais du Purgatoire !
CHANT XXII
Sixième Cercle : Les Gourmands.
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ARGUMENT. — Ascension au sixième Cercle. — Stace explique son séjour dans le Cercle des Avares. — Virgile cite des héros et des poëtes qui sont avec lui dans les Limbes, — L'Arbre de Tempérance : la Vierge ; les Romaines: Daniel ; l'âge d'or; Saint Jean-Bapuste.
Déjà l’Ange était resté derrière nous, l’Ange qui nous avait conduits au sixième Cercle, en effaçant une lettre de mon front,
et en disant seulement : Beali qui siliunt el esuriunt, sans terminer le verset !, |
A chaque escalier, je me sentais de plus en plus léger et suivais sans aucun effort la rapide ascension des deux ombres légères.
« Il suffit qu'un amour, embrasé par la vertu, manifeste sa flamme, « pour qu'un autre en soit toujours allumé.
« Aussi, depuis que Juvénal, en nos limbes descendu, m'a révélé ton « affection 3,
« j'éprouve pour toi une telle sympathie que nul, sans être vu, n'en « inspira jamais autant : désormais grâce à toi, la montée va me sem- « bler trop courte.
« Cependant, si tu veux bien excuser l'indiscrétion de mon amitié < — qui, peut-être, rend un peu troples guides à mes paroles — nous « allons causer en amis.
« Explique moi donc comment il a pu se faire que dans un esprit comme le tien, si bien rempli de nobles soins, l’avarice ait pu trouver place ? »
4. Cette fois-ci, Dante ne parle que sommairement de l'Ange qui vient d'effacer le cinquième P de son front à la sortie du Cercle des Avares(Voy.IX, 112). En introduisant les trois poètes dans le Cercle des Gourmands, cet Ange ne chante que la moitié de la sixième Béatitude: Beauti qui siliunt el esuriunt JUSTITIAM — — — —, Ces cinq derniers mot sont reportés à la fin du chant XXIV, où ils sont réunis à la huitième RBéatilude et développés au moment de quitter le sixième Cercle.
2. Dante cite Junéval, parce que dans sa satire VIT, v. 82, ce puële parle avec éloges de la fhébaïde de Stace, et parce qu’il est mort peu après lui, Stace en %, Juvénal en 123. Dans le Convilo, Juvénal est appelé Saliro nobile (1V, 29).
370 La Divixe CoMÉDIE
A cette question, Stace ne put réprimer abord un léger rire, puis : « Toutes tes paroles me sont des preuves précieuses de ta bonté.
« Oui, ilest vrai, l'apparence est souvent trompeuse pour qui ne « connaît la vérité des causes cachées. « Tu t'imagines donc que, m'ayant rencontré dans le Cercle des Avares, j'ai été avare dans l’autre vie ?
« Sache, au contraire, que je me suis par trop éloigné de l’avarice, et c'est cet excès que j'ai expié ici pendant des milliers de lunai-
« sons.
«Et encore, serais-je condamner à pousser éternellement des far-
deaux les uns contre les autres 3, si je n'avais été détourné de mon
erreur « par l'avertissement de ta voix qui gourmande ainsi la nature
« humaine : Quid non mortalia pectora cogis, Auri sacra fames # ?
« M'apercevant alors qu'à trop ouvrir les ailes on risque de mal « dépenser, je me suis repenti de ce péché, ainsi que des autres.
« Combien ressusciteront la tête rase pour avoir ignoré que ce « péché se pardonne quand on s'en repent, même au dernier mo-
« ment!
«Or sache donc que les fautes directement opposées sèchent ici
« leur verdeur.
« Voilà pourquoi tu m'as trouvé expiant ma prodigalité dans le « Cercle où pleurent les Avares. »
« Pour chanter la guerre cruelle qui causa un double deuil à « Jocastes — reprit le poète des Bucoliques —,
« lorsque tu invoquais Clio, il semble que tu n'étais pas encore « éclairé par la Foi, car sans la Foi, bien faire ne suffit pas ?.
« Cela étant, quel Soleil, quelles lumières te sortirent de ces ténè- « bres, et guidèrent ta voile pour suivre le Pécheur$ ? »
« C'est toi — répondit Stace — qui m'as tout d'abord dirigé vers le « Parnasse pour m'abreuver dans ses grottes; ensuite, Dieu m'a ou- « vert les yeux.
« Comme celui qui porte derrière soi un flambeau dont il ne profite « pas, mais qui éclaire ceux qui le suivent ?,
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3. Dans le quatrième Cercle de l'Enfer, les Avares et les Prodigues en deux troupes adverses poussent avec leur poitrine d'énormes poids les uns contre les autres.
(Enf. VH, 40-45 note D.) 4. O faim exécrable de l'or, à quels excès ne pousses-lu pas les mortelst Dans le texte
de Dante, cette citation de Virgile (Énéid HE, 56) est traduite en ces termes : A che non reggi Lu, o sacra fame.
Dell'oro, l’appetito de’ mortali.
Dante. on le voit s'est trompé sur le sens de sacra, mot qui signifie sacré, c'est-àdire
tout le contraire d'exécrable. (Voy. Enf. XXV, 25-33, note 8.) 5. Dans le chant VII de l'Enfer, il est dit que les Prodigues auront la tête rase et les
Avares le poing fermé (46-47, 57-59).
6. La guerre de Sept ans. Etéocle et Polynice, fils de Jocaste.(Voy. Enf. XXVI, 52-54,
note) .B, page 197. | 7. Clio, muse de l'Histoire, invoquée par Stace au début de sa Thébaïde (a).