Benvenuto Cellini, Mémoires
Pendant son séjour en France, Dante recueillit, comme il l'avait fait pour les dialectes de l'Italie, les formes de la langue d'oil, qu'il s’appropria et dont il devait tirer un grand parti. Car c'est là un des plus beaux titres de gloire de l’Alighieri d'avoir formé un langage de tant d'éléments divers, sachant choisir partout ce qu'il y avait de bon et de beau, et créant véritablement la langue et la poésie italiennes.
Née seulement au onzième siècle, la langue du st n'avait exprimé avant lui que des fadeurs amoureuses ou de pédantes et fatigantes dissertations philosophiques ‘. Elle était confuse, ampoulée, molle et bornée. Dans son Traité de la langue vulgaire (de Vulgari Eloquio), Dante explique le parti qu'on peut tirer des idiomes populaires et montre qu'en eux est le véritable avenir des lettres italiennes. De même que Brunetto Latini avait écrit son Trésor en français et non en lalin, parce que « la parleure en est plus déli- « table et plus commune à toutes gens », de même, Dante abandonna le latin pour l'italien en écrivant son grand poème, parce que, « considé- « rant la condition du siècle, il vit les chants des illustres poètes du « temps presque tenus pour rien; il abandonna la faible lyre dont « il s'était d'abord chargé, et en accorda une autre plus appropriée « à l'oreille des personnes de son temps 2 ».
C'était au peuple que Dante voulait parler, el c’est le langage du peuple qu'il éleva, par son génie, aux plus sublimes hauteurs de la poésie, et dont il fit une langue merveilleuse de force, de grâce, de hardiesse et de tendresse à la fois. Comme linguiste et comme poète, Dante est à lui seul pour l'italien ce que furent pour le français Villon, Malherbe et Corneille; le premier, il sut débrouiller l'art confus des précédents poètes italiens ; par lui, la langue fut non seulement réparée, mais créée,
Et la muse asservie aux règles du devoir.
Ses vers ont servi jusqu’à nos jours de modèle aux écrivains qui
1. Tiraboschi, dans son histoire de la littérature italienne, cite le plus ancien monument de la langue italienne. C'est une inscription trouvée à Ferrare et datée de 1035 (Il mille trenta cinque anno... etc.).
3. Lettre de frère Ilario. — De Vulg. Eloqg. — Dante avait d'abord commencé la Divine Comédie en latin. Boccace en cite jusqu'à sept chants terminés. Le début était :
Ultima regna canam fluido contermina mundo Spiritibus quæ lala paleni, quæ præmia solvunt Pro merilis utrumque suis.
C'était une imitation de l'Énéide :
… Lucos slygios, regna invia vivis Adspicies…
l'ont suivi. Son drame, où vit le genre humain tout entier, offre encore le même intérêt aux lecteurs d'aujourd'hui, car les caractères qu’il trace, les passions qu'il peint, les vices qu’il dénonce et châtie, ne sont pas particuliers à tel ou tel personnage de son poème, mais appartiennent à l'homme en général. Quoique ces vivants portraits qu'on rencontre à chaque page de la Divine Comédie aïent été peints d’après nature, le génie du poète et du philosophe les a généralisés et en a fait autant de types inhérents à la race humaine. Les modèles n'ont disparu que pour faire place à d’autres, où les lecteurs modernes trouvent la preuve que, comme Théophraste, comme Juvénal, comme La Bruyère, comme Shakespeare,comme Molière, Dante a peint d'immortelles couleursl'homme et non l'individu ; et, par conséquent, ses personnages seront toujours ressemblants et vivants pour les générations successives de tous les pays. Il n’y a plus ni guelfes, ni gibelins, ni noirs ni blancs, ni république de Florence, ni intérêts de familles, de sectes ou de partis; il n'y a que l'homme aux prises avec toutes les passions que les siècles ne changent point, en présence de tous les grands problèmes dont la solution a été cherchée dans tous les temps : le gouvernement des peuples, les destinées de l'âme, le vrai but de la vie humaine et son origine ; le tout présenté en même temps dans un tableau saisissant où le moyen âge tout entier se découvre aux yeux de l'historien, avec ses passions, ses aspirations, ses préjugés et ses haines.