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Lettre V (édilion Barberà, Florence

2. Cette dernière pensée est subtile, mais, expliquée, elle devient d'une exactitude et d'une justesse parfaites. Dante compare l'esprit humain à une lumière éclatante dont on n'a qu’un rayon, et la bénédiction apostolique à une lumière moins forle, mais dont le foyer tout entier est à la disposition du Pape. Là où la première, malgré sa grandeur, est impuissante, à cause de l'éloignement, à éclairer tel ou tel détail philosophique ou politique, l'autre réussira. C'est ainsi que, parfois, la lumière du plus brillant soleil ne peut éclairer, aux yeux de l'ouvrier, les détails d’un objet auquel il travaille, tandis qu'une lampe placée à sa portée ne laissera dans l'ombre aucune partie de ce qu'il a besoin de voir. Cf. Par., XXVIII, 38-43.

Retourné ensuite à Vérone, chez Can le Grand della Scala (1311), qui avait embrassé avec ardeur le parti impérial, Dante y écrit son 1 railé de la Monarchie, où se trouve expliqué son système politique en faveur de l'empereur Henri VII, puis se dirige vers la Lombardie, et quand l'Empereur est allé ceindre la couronne de fer à Milan, il va à sa rencontre et, dans une conférence, prépare les plans de campagne. Revenu ensuite à sa solitude, il presse, par une nouvelle lettre, son héros d'aller « tuer l'hydre guelfe, dont la « tête est à Florence ».

Mais l'empereur Henri prend Brescia, Crémone et Pavie, se fait sacrer à Rome à la hâte et, au milieu de violentes haines, va mettre inutilement le siège devant Florence (1312), menace Robert, roi de Naples, et enfin, le 24 avril 1313, meurt subitement à Buonconvento, empoisonné ou épuisé de fatigue, emportant avec lui la dernière espérance de Dante.

La haine des Guelfes contre le grand poète avait encore élé accrue par ses derniers mouvements politiques, et lorsqu'une amnistie . générale des Blancs fut proclamée à Florence (1311), plusieurs exceptions furent faites, et le nom de l’auteur de la Divine Comédie resta en tête de la liste définitive des proscrits.

DERNIERS VOYAGES. Mort DE DANTE (1313-1321).

Accablé par ce dernier coup qui le frappait au cœur et achevait de ruiner à jamais ses espérances, Dante reprit sa vie errante.

S'il faut en croire plusieurs écrivains, l'amour offrit alors à l'exilé quelques consolations pendant son séjour à Lucques. Ce ne serait donc pas la première fois que l’Alighieri se serait ainsi consolé : à Padoue, il fut, dit-on, longtemps retenu par une tendre affection, et, plus jeune, il avait déjà fait plusieurs infidélités au souvenir de Béatrice, et, ce qui est plus grave, à sa femme Gemma :.

1. Buti, Landino, et d'autres à leur suite, ont cru trouver dans le Purgaloire (ch. XXIV, 37) le nom d'une jeunc fille, Gentucca, dont Dante aurait été amoureux à Lucques. Mais l'existence de cette Gentucca est niée par L. G. Blanc (Vocabolario Dantesco) ; et son principal argument est que si cette dernière infidélité était réelle, Béatrice, dans les reproches qu'elle adresse à Dante à ce sujet (Purgaloire, XXX et XXXI), n’eût pas manqué de parler de cette Gentucca, puisque c’est la seule qu'il ait nommée, et fort inutilement, dans son poème. Gentucca, mot signifiant peuple obscur, confus, n’est, d’après Blanc, qu'une manière de désigner le peuple lucquois.

C'est probablement de Lucques, dit Ampère, que Dante écrivit sa noble réponse à l'offre qu'on lui fit, en 1314, de lui permettre de rentrer dans sa patrie « qu'il voyait en songe ». Des conditions humiliantes avaient été imposées à son retour, et l'âme fière du poète ne pouvait les accepter. Il écrivit donc au religieux qui, ainsi que plusieurs autres amis, lui en avaient fait part, la lettre suivante :

Par votre lettre, que j'ai reçue dans les sentiments de respect et d'affection qui vous sont dus, j'ai compris avec reconnaissance combien mon rappel dans ma patrie vous tenait au cœur. Votre bienfait me lie d'autant plus étroitement qu'il est plus rare aux exilés de trouver des amis. Maintenant, je vais répondre au contenu de cette lettre, et si ma réponse n'est pas telle que le souhaiterait peut-être la pusillanimité de quelques hommes, je la remets affectueusement à l'examen de votre prudence avant une décision dernière.

Voici ce qui m'a été annoncé par les lettres de votre neveu, du mien et de plusieurs amis. D’après une ordonnance récemment faite à Florence, touchant les bannis, si je voulais payer une certaine somme d'argent et me soumettre à cette humiliante rançon, je pourrais être absous et rentrer aussitôt; en quoi je trouve deux choses risibles et mal assorties. Je le dis, mon père, pour ceux qui ont exprimé de telles conditions; car votre lettre, écrite avec plus de discrétion et de sagesse, ne contenait rien de semblable.

Est-ce là ce rappel glorieux qui ramène Dante Alighieri dans sa patrie après quinze ans d'absence ? Est-ce bien ce qu'a mérité son innocence, manifeste aux yeux de tout le monde ? Est-ce là le prix de ses sueurs et de sa persévérance dans l'étude ? Loin de moi, loin d'un homme serviteur de la Philosophie, cette bassesse de cœur toute charnelle qui me ferait, à la manière d’un certain demi-savant et de quelques autres infâmes, m'offrir moi-même à la honte!

Loin d'un homme qui prèche la justice une telle faiblesse, qu'ayant subi l'injustice, il donne de l'argent à ceux qui l'ont faite, comme à des bienfaiteurs !

Ce n'est pas là mon chemin pour rentrer dans ma patrie, mon père; mais si, par vous et par les autres, il peut se trouver quelque autre voie qui ne soit pas contraire à la renommée de Dante, à son honneur, je la prendrai sans hésiter. S'il n'en est point de semblable pour rentrer à Florence, je ne rentrerai pas à Florence. Eh quoi ! ne verrai-je point partout où je voudrai la lumière du soleil et des astres ? Ne pourrai-je point partout contempler les plus ravissantes vérités, à moins que je ne sois auparavant redevenu, sans gloire, ou plutôt avec ignominie, citoyen de Florence ? |

Et certes, le pain ne me manquera pas*.

1. Traduction de M. Villemain. Cours de lil{, fr., 10e leçon.

Cette belle lettre suffit pour montrer toute la grandeur d'âme de cet homme, qui préférait le pain de l'étranger, dont il connaissait pourtant toute l'amertume, à la tranquillité pour ses vieux jours, dans sa Florence bien-aimée, achetée au prix de démarches humiliantes.

Aucune accusation ne semble avoir fait défaut à l’auteur de la Divine Comédie, mais ces accusations, qui malheureusement prévalurent auprès de ses contemporains et rendirent sa vie si malheureuse, se contredisent et se détruisent l'une l’autre aux yeux de la postérité, comme les flots contraires autour d'un rocher. Accusé par les uns d’être ultra-catholique, il le fut par les autres d'être anticatholique et même hérésiarque. Les Frères Mineurs (dont il avait pris dans sa jeunesse l'habit de novice) prétendirent que ses œuvres étaient entachées d'hérésie. Pour se justifier de cette accusation devant le Saint-Office, il fut obligé de rédiger un Credo, sorte de profession de foi, et des paraphrases du Paler, de l'Ave et de plusieurs psaumes. Mais cela ne sauva pas la Divine Comédie des corrections de l’Inquisition, car une édition spéciale fut faite d'où était retranché le passage du chant XIX de l'Enfer qui parle des Papes simoniaques.

Dante quitta Lucques en 1316, lorsque son ami Uguccione della Faggiola en fut chassé par Castracani, et revint à la cour de Can Grande della Scala, nommé généralissime des Gibelins, dans lequel Dante mettait les derniers restes de son espérance. Il parcourut ensuite une partie de l'Italie, ne s'arrêtant que peu de temps dans le Frioul, à Udine, à Aquilée, où il donna des leçons au fils de son hôte Bozon. A Vérone, le 20 janvier 1320, il soutint une thèse philosophique et scientifique sur les deux éléments, l'Eau et la Terre(Quæstio de Aqué et Terrà) dans la chapelle ({emptetto) de Sainte-Hélène, en présence de tout le clergé véronais. La question qui formait le sujet de cette thèse était de savoir si, dans sa sphéricité, c'est-à-dire dans sa propre circonférence, l'eau était, en quelque point du globe, plus élevée que la terre. L'opinion générale donnait une réponse affirmative. Dante réfuta victorieusement les cinq meilleurs arguments donnés et résolut la question négativement.

Enfin le poète arrive à Ravenne, chez Guido V de Polenta, père de Françoise de Rimini, où sa famille (qui n'était plus composée que de deux fils, Pierre et Jacques, et d’une fille, Béatrice) et son cher Giotto vinrent le retrouver. Du moins, les derniers jours du malheureux poète furent adoucis par la présence de ceux qui lui étaient le plus chers. Guido semble avoir été le plus généreux de ses hôtes; 1l l’aida de toutes les manières possibles et entoura sa

vicillesse prématurée des plus tendres égards. Son admiration pour Dante était sans bornes. Il s'efforça de lui faciliter la fondation d'une école littéraire et philosophique et lui destinait la couronne triomphale à Ravenne ; mais il ne réussit dans aucun de ses projets. I avait envoyé Dante en ambassade à Venise; à son retour, le poète tomba malade et, au bout de peu de jours, le 14 septembre 1321, il mourut âgé de cinquante-six ans.

L'Alighieri avait désiré être enseveli dans l'habit des franciscains ‘ ; on se conforma à ce vœu, et Guido le fit inhumer dans l'église de cet Ordre. Une urne de marbre recueillit ses cendres ; mais Guido de Polenta ne put élever un tombeau à son illustre hôte et ami, car il fut lui-même chassé de Ravenne, et ce ne fut que plus de cent cinquante ans après que Bernardo Bembo, podestat de Ravenne, fit construire un monument à l’auteur de {a Commedia.

La DESCENDANCE DE DANTE (XIV au XVI° sièces). LES PORTRAITS.

Les descendants de Dante s’'éteignirent avec Ginevra, épouse du comte Antonio Sarego de Vérone, morte vers 1550. Ils s'intitulèrent fièrement Dante II, Dante III, Pietro I, Pietro II, et c'est le fils de Pietro, appelé Pietro de Dante, auteur d'un commentaire de la Divine Comédie, dont la descendance se prolongea jusqu'à Ginevra.

[l existe plusieurs portraits du grand poète florentin. D'abord celui de Giotto, dont nous avons déjà parlé, et qui représente l'Alighieri à l'âge de trente ans, avant que les malheurs de l'exil eussent assombri sa physionomie. On reconnaît dans cette fresque l'expression douce et méditative de l'auteur de la Vie Nouvelle. Son nez aquilin, sa lèvre inférieure légèrement avancée, son regard tendre et bienveiïllant, rappellent les premières poésies du jeune homme, « chez lequel toutes les pensées parlent d'amour ? ». La mort de Béatrice a répandu sur ses trails une teinte de mélancolie, qu’un mariage heureux n'a point entièrement effacée *.

Un autre portrait, attribué justement à Raphaël et que possède un riche amateuritalien, est une admirable el pénétrante reconstitu-

1. On a vu qu'il avait eu l'intention d'entrer dans cet Ordre. 2. Vila Nuova ; parag. XIIT, sonnet.

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