LE PURGATOIRE XXXI
Ni l’Aquilon ni le vent qui souffle du pays où règna Iarbas° ne rencontrerait autant de résistance pour déraciner un hêtre vigoureux, que j’en éprouvai,
lorsque, sur son ordre, je voulus lever le menton; et, à ce mot de barbe, choisi à dessein pour désigner mon visage, je sentis toute l'amertume de son allusion ‘.
Pourtant, je relevai la tête, et, de mes yeux encore mal assurés, je vis que les Anges avaient cessé de jeter des fleurs,
et que Béatrice avait porté ses regards vers la bête qui réunit deux natures en une seule personne ‘.
Malgré le voile qui me cachait son visage, malgré la distance qui nous séparait, — la largeur du fleuve aux rives verdoyantes, — elle me semblait plus belle encore que lorsque, vivante, sa beauté surpassait toutes les autres.
Alors, je me sentis si cruellement blessé par l'ortie du repentir qu'une violente haine, proportionnée à l'attrait dont l'objet avait trompé mes yeux, s'empara de moi.
Reconnaissant enfin tous mes torts, je sentis mon cœur défaillir, et je tombai vaincu. Ce que je devins ensuite, celle-là le sait qui m'avait amené à cet état.
Quand je repris connaissance, la Dame que j'avais aperçue la première était penchée sur noi : « Tiens moi — me dit-elle — tiens moi «bien?!»
Elle m'avait fait entrer dans le fleuve jusqu'à la bouche, et glissait sur l’eau comme une navette en me tirant après elle.
Arrivé près de la berge bicnheureuse, j'entendis chanter Asperges me ‘avec un charme trop délicieux pour me le rappeler ou le décrire.
La belle Dame ouvritles bras, me saisit la tête, la plongea, me fit boire l’eau du fleuve,
puis me souleva et me conduisit anx quatre belles danseuses ‘1. Celles-ci m'entourèrent de leurs bras et me prirent dans leur ronde,
en chantant: « Ici nous sommes nymphes, au ciel nous sommes « étoiles. Avant que Béatrice descendit sur Terre, nous avions été « désignées pour êlre ses servantes ‘.