Tibcre
31. La vengeance de sa colère, le Crucifiement, 110-111. À son lour, le Crucifiement est vengé par la destruction du Temple de Jérusalem. Ces deux vengeances successives — en apparence contradictoires — seront expliquées par Béatrice au chant suivant, 95.
32. Ceux que Justinien accusait tout à l'heure, c'est-à-dire : et ceux qui s'approprient l'Aigle, el ceux qui la combattent (32-33).
33. Le lys jaune — qui figure encore aujourd'hui sur l'écusson florentin — était le signe des Guelfes, de Charles H, roi de Pouille, comme le lys d'or était celui de la France. Les Gibelins s'appliquaient à eux-mêmes l'Aigle, qui, ainsi, que l'établit Dante dans sa Monarchia, devrait rester le seul emblème du seul Empire universel.
34. Allusion à l'usurpation de la Pouille par Charles I+, père de Charles II.
35. Ici, Justinien avant satisfait à la première question posée par Dante. Qui es-tu ? (Ch. V, 127) passe à la scconde : Pourquoi es-tu dans ce 2° Ciel el non pius haut ? (Ibid. 126-129).
LE Paranis VI 465
« Dans cette perle que nous habitons brille l'esprit de Roméo, dont « la noble et belle action fut mal récompensée.
« Mais les Provençaux qui lui furent hostiles n’eurent pas lieu de « s'en féliciter, car c'est se placer à un mauvais point de vue que « d'envisager le bien fait à autrui comme un tort à nous-même.
« Raimond Bérenger avait quatre filles : toutes quatre furent reines, « grâce à l'habileté de Roméo, humble étranger.
« Mais d'accusatrices et jalouses intrigues ayant poussé Raimond à « demander des comptes à cet honnête homme, Roméo lui rendit sept « et cinq pour dix.
« Alors, pauvre et âgé, il s'en alla, réduit à mendier sa vie morceau « par morceau. On l'admire beaucoup, il est vrai; mais si l’on savait « ce qu'il faut de courage pour lutter jusqu'au bout...
« certes on l’admirerait bien plus encore!
NOTES COMPLÉMENTAIRES
(A) L'empereur Constantin I+(272-337) transporta l'Aigle impériale — le Jovis ales de Virgile — à Byzance en 324. Elle y resta jusqu'en 527, mais comme la dédicace de Constantinople ne fut célébrée qu’en 330, quelques ergoteurs en ont pris texte pour reprocher à Dante une inexactitude de trois ou quatre ans, prétendant qu'il ne fallait compter que 197 années au lieu de 203 ! — Byzance est située — dit Dante — « à l'extrême Europe », puisque le Bosphore sépare l'Europe de l'Asie. L’Aigle symbolique de l'Empire terrestre revint donc, avec Constantin, tout près du pays (monts de la Troade) d'où elle était sortie avec Enée « l'antique époux de Lavinie ».
(8) Saint Agapet, pape (535-536), venu à Constantinople en 536 comme médiateur entre Théodat, roi des Goths, et Justinien, convertit ce dernier à l'orthodoxie après avoir fait déposer Antime, patriarche de Constantinople, convaincu de participation aux erreurs des monophysites, partisans des Eutychéens.
Dante devait être particulièrement séduit par le règne de Justinien, consacrant son temps à l'étude des lois et à l'exécution de travaux d'art, tandis que Bélisaire dirigeait ses armées. Celui-ci triomphait contre les Africains, les Vandales, les Ostrogoths, Totila, les Bulgares, etc.; celui-là élaborait une collection nouvelle de constitutions des empereurs romains, des œuvres des grands jurisconsultes de Rome réunies dans le Code, le Digeste, les Pandectes, les Inslitutes, etc., sous la direction de Tribonien. Cette géniale dualité semblait modelée sur cette sorte de double souveraineté qui formait à la fois la base et le sommet du système politique et religieux préconisé par Dante. |
(c) Dans l’admirable récit qu'il met dans la bouche de Justinien, Dante . résume à grands traits l'histoire de l’Aigle symbolique impériale, signe de
36. La légende s'est emparée de l'histoire de Romée, intendant de Raimond Bérenger, comte de Provence, eten a fait un charmant récit, qu'on trouvera dans une note complémentaire, et que Dante était trop artisie pour ne pas suivre en dépit de l'histoire véritable — s'il la connaissait. En réalité, Romée de Villeneuve, ministre fort habile el de haute naissance, fut régent du comté de Provence après la mort de Raimond
érenger,et réussit à marier les quatre filles du comte à quatre rois (6).
la Monarchie temporelle universelle. I voit dans les hauts faits des Romains la volonté divine qui les guide vers le pouvoir souverain du monde. Le méme raisonnement se trouve dans la Monarchia (II, 5) et dans le Convilo (IV, 6), où les exploits romains sont réunis, et cités comme preuves que Dieu s'intéressait spécialement à la gloire de Rome et de l'Empire dans le but de préparer l'élablissement de son Église. (Voy. Purg., XXXII, l'allégorie du combat entre l'aigle et le char; voy. aussi Enf., 13-27.)
(p) .… SUS … jacebit Alba solo recubans.… Ilic locus urbis erit.…
Ascanius clari condet cognominis Albam.
Enéid., VIII, 43-48.
(E). Brennus, chef gaulois sénonais, pilla Rome en 390 et prononça le fameux væ viclis, dont Camille vint arrêter l'effet. Dante suit la version de Tite-Live, plus à la louange des Romains, que celle de Polybe, qui dit que les Gaulois emportèrent paisiblement la rançon pesée avec les poids faux et l'épée de Brennus. — Titus Manlius Torquatus (tribun des soldats en 362 av. J.-C.), pendant une guerre contre les Latins, avait défendu à ses soldats de rompre leurs colonnes. Son fils étant sorti des rangs pour combattre un ennemi qui le défiait, tua cet ennemi. Torquatus le condamna à mort. Le surnom de Torquatus lui venait d'un collier d'or (torques) pris à un géant gaulois qu'il avait vaincu. — Quintus Cincinnatus, vertueux Romain, ruiné pour avoir payé une amende due par son fils Cœson, fut plusieurs fois rappelé du petit champ qu'il cultivait pour défendre sa patrie, mais quitta toujours son poste dès sa mission remplie. C'est lui qui chassa du Capitole,le Sabin Herdonius, qui s'en était emparé, qui délivra Minucius enveloppé par les Eques et qui déjoua les complots de M@ælius (528-438) Cf. Par. XV, 129 — Publius Decius Mus, son fils et son petit-fils, se sacrifièrent successivement aux dieux infernaux pour sauver leur patrie. Le premier, déjà libérateur de l'armée de Cornelius Cossus enfermée par les Samnites dans le défilé de Soticula, s'immola à la bataille contre les Latins, à Véséris (840); le deuxième à la bataille de Sentinum contre les Gaulois Ombriens (296); le dernier à celle d'Asculum contre Pyrrhus (279). — La nombreuse famille des Fabius, célèbre par son courageux dévoument en se chargeant à elle seule de combattre les Véiens, ne succomba qu'après deux années de lutte. En outre, beaucoup de ses membres se rendirent fameux individuellement. Le plus illustre est Quintus Fabius Maximus Rullianus, qui faillit être condamné à mort pour avoir combattu contre les ordres du Dictateur. Cinq fois consul, deux fois dictateur, interroi et prince du Sénat, c'est lui qui triompha des Samnites et des Gaulois à Sentinum (295). — Catilina et ses partisans campaient à Fiesole lorsque l'armée de Petreius, lieutenant d'Antoine, vint le tailler en pièces (63 av. J.-C). Pour châtier les Fiesolais qui avaient accueilli les révoltes, Petreius ravagea Fiesole.
(F) H y aici une double allusion, d'une part, à la venue du Rédempteur, de l'autre, à l'avénement espéré de la Monarchie universelle, objet de l'ambition romaine, dont le concours muluel et simultané pouvait seul, selon Dante, assurer la paix sur la terre. « La venue du Christ — dit Dante dans le Convilo — devait concorder avec les meilleures dispositions, non seulement du Ciel, mais de la Terre » (IV, 6). C'est la période de paix qui accompagna le siècle d'Auguste que l'Alighieri désigne ainsi.
LE Paranis VI 467
(a) Voici la jolie légende de Romée :
Raymond Bérenger, comte de Toulouse et de Provence, était le dernier descendant mâle de sa race; il fut aussi le dernier souverain de la Comté de Provence. Ses goûts élégants et fastueux, sa passion pour la gaie science, pour la poésie et la musique, lui firent dépenser sa fortune et audelà, malgré les abondants profits qu'auraient pu donner ses États si une mauvaise administration ne les avait dilapidés, pour ainsi dire, réguliérement. Aussi restait-il sans ressources, criblé de dettes, avec quatre filles à marier... sans dots !
Un jour qu'il était mélancoliquement assis devant son château délabré, regrettant surtout de n'y plus pouvoir recevoir menestrels, troubadours ni jongleurs, on vint lui dire qu'un pauvre pèlerin désirait lui être présenté. « Amenez le, » répondit distraitement Raymond, et le pèlerin se présenta.
« Votre nom, mon frère ? demanda le comte.
« Appelez moi simplement Romée, mon seigneur: c'est ainsi qu’on « désigne les pèlerins qui vont à Rome, et c'est le seul nom que je puisse « prendre en ce moment, par suite précisément du vœu qui me conduit à « Rome. Mais quoique sans autre titre je puis vous être utile. Confiez moi « l'administration de vos États et de votre fortune et bientôt vous serez, « non seulement tiré d'embarras, mais fort riche et vos quatre filles seront « brillamment mariées... »
Surpris d'une proposition si imprévue le comte Bérenger se dit qu'après tout il ne risquait rien, puisqu'il ne voyait le salut d'aucun côté, et après une courte conversation avec le mystérieux Romée, il accepta.
Un mois ne s'était pas écoulé que, grâce à l'activité, à l'intelligence du nouvel intendant, l'aisance était revenue chez Raymond Bérenger.
Romée lui dit un beau matin :
« Monseigneur, j'ai trouvé un bon parti pour votre charmante fille aînée, Marguerite, mais il faut lui donner en dot tout ce qui vous reste de for- « tune disponible. »
Le vieux comte se récria : « Comment pourrons-nous marier les autres si nous donnons tout à l'aînée ? »
« Ah! Quant à cela, répliqua Romée, ne vous en inquiétez pas : avec le « beau-frère que je leur destine, les plus grands seigneurs seront trop heureux de les épouser sans dot !
— « Quel est donc ce beau-frère si puissant ?
« C'est le roi de France, Monseigneur... le mariage n'attend plus que votre « assentiment pour être conclu...
C'est ainsi que Marguerite de Provence devint la femme de Louis IX; que, peu de temps après, Éléonore, seconde fille du comte, épousait Henri ILL, roi d'Angleterre; que la troisième épousa Richard de Cornouailles élu roi des Romains, frère de Henri IT; et qu'enfin la quatrième, Béatrice, devint la femme de Charles I d' Anjou, roi de Pouille et de Sicile, frère de Louis IX.
Quant à Ja fortune de Raymond Bérenger, elle ne fit que s'accroîitre, mais l'ingratitude ne tarda pas à payer tant de bienfaits. Circonvenu par des courtisans jaloux, Raymond osa demander à Romée les comptes de sa gestion. Celui-ci apporta aussitôt ses tablettes où tout était soigneusement noté et détaillé. Il démontra facilement au comte que, grâce à ses soins, sa fortune était décuplée ; puis, blessé au cœur, il n'écouta pas les supplications de son maître, reprit son bâton et son bourdon de pèlerin et s'en alla sans qu'on eut jamais su ce qu'il devint.
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Maintenant, à côté de la légende, l'histoire :
Le comte Romée de Villeneuve, baron de Vence, ministre, connétable et grand sénéchal de Raymond Bérenger IV, comte de Toulouse était luimême un riche et puissant seigneur, appartenant à une très noble famille, descendant des comtes de Barcelone, roi d'Aragon. Il fut régent de la comté de Provence où il mourut vers 1270.
La famille de Villeneuve existe encore aujourd'hui et compte de nombreuses illustrations, ainsi que de brillantes alliances.
Quant à Raymond Bérenger IV, il ne fut nullement le dernier comte de Provence mais légua ses États à sa dernière fille Béatrice, qui épousa en 1246 Charles d'Anjou, frère de Louis IX.
Les commentateurs ont fait nombre de confusions à cet égard, prenant Raymond Bérenger 1V pour Raymond VII, dernier comte de Toulouse. Le premier, mort en 1245, laisse ses États à safille Béatrice, épouse ‘de Charles d'Anjou (Cf. Purg., XX, 61); l'autre, mort en 1249, laisse ses États à sa fille Jeanne, qui les apporte à Alphonse, comte de Poitiers, autre frère de Louis IX. De plus, Éléonore de Provence n'a pas épousé Édouard, mais Henri III roi d'Angleterre. Le mariage de Louis IX eut lieu en 12% ; celui de Charies d'Anjou en 1246.
CHANT VII
Deuxième Ciel, Mercure: les Héros vertueux mais trop épris de gloire terrestre, 111.
Je
ARGUMENT. — Explications de Béatrice sur le discours de Justinien (chant précédent), relativement à la Rédemption, et sur la Création et la Résurrection.
« Hosanna, sancius Deus Sabaoth, « Superillustrans claritate tud « Felices signes horum malahot'!»
Ainsi chanta la substance? de Justinien, couronné d'une double gloire 3.
Puis elle rejoignit la ronde des autres âmes‘, et toutes disparurent, rapides comme des étincelles.
Cependant, je me sentais tourmenté par un doute, et j'avais beau me dire: parle, mais parle donc à Celle dont le doux langage te calme comme une eau pure et limpide apaise la soif !…
mon front restait apesanti, et j'étais retenu par ce respect qui m'envahit et me domine dès que j'entends seulement B et ICE.
Béatrice me laissa peu de temps ainsi: avec ce sourire dont le rayonnement apporte de la joie jusque dans les flammes du supplice 6, elle me dit :
« Mon infaillible jugement me fait deviner que tu te demandes
4. « Gloire à toi, Dieu saint des armées, qui répands les bienfaits de ta lumière « radieuse sur les élus de ces sphères fortunées! »
2. Substance. — Saint Thomas appelle les Anges substances intellectuelles et les hommes substances rationnelles, 3
3. Justinien est couronné d'une double gloire comme législateur et comme souverain.
4. Les âmes heureuses sont souvent représentées dansant en rond en signe de joie. On l’a déjà vu dans les derniers chants du Purgatoire.
5. B et ICE, commencement et fin du nom de Béatrice, formant le diminutif Bice.
6. Souvenir de la purification par le feu, lorsque Virgile parle de Béatrice à Dante dans le brasier ardent, (Purg., XXVII 52-54.)
470 La Divin CoMépte
« comment on peut tirer une juste vengeance d'un juste châtiment ?.
« Je vais bien vite délivrer ton esprit : écoute donc la grande loi « que mes paroles vont t'enseigner.
« Pour avoir refusé d'astreindre sa volonté à un frein salutaire 5, « l'homme qui ne naquit pas”, s'est damné et, avec lui, a damné toute « sa race.
« Depuis ce jour — et pendant de longs siècles — l'espèce humaine, « infirme et languissante, est restée dans la grande erreur jusqu'au « jour où il plut au Verbe de descendre.
« Alors, par le seul acte de son éternel amour, Dieu réunit la nature «< humaine — qui s'était éloignée de Lui — à sa nature divine.
« Cette nature humaine — redouble ici d'attention pour suivre mon « raisonnement — cette nature humaine, dis-je, d’abord unie à son Créateur, avait été faite sincère et bonne.
« Mais, s'étant égarée hors du chemin de vérité et de vie‘, elle s'est bannie elle-même du Paradis.
«< Aussi, en n'envisageant le châtiment qu'au point de vue de la culpabilité humaine, et en l'y proportionnant, comprend-on que Jamais croix ne fut aussi justement soufferte. « Mais, d'un autre côté, en considérant la nature divine qui est en Jésus, on comprend que jamais si grand outrage ne fut consommé ‘!. | « C'est ainsi qu'un seul acte a eu des conséquences diverses, puisqu'une même mort, agréable et à Dieu et aux Juifs, a fait frémir la Terre et s'ouvrir le Ciel! | « Maintenant tu dois facilement te rendre compte de ce qui te paraissait inconciliable dans les paroles deJustinien, à savoir qu’une juste vengeance avait été punie par un juste châtiment. « Mais je vois que ton esprit, enchaînant une pensée à une autre, est encore une fois arrêté par un nœud que tu es anxieux de délier. « Tu te dis : je comprends bien cette explication, mais, ce que je ne saisis pas, c'est pourquoi Dicu a choisi pour nous ce mode de Rédemption.
« Mon frère, c'est parce que l'intelligence des mortels n'a pu se
développer au feu du pur amour divin‘? que le mobile d'un tel décret lui est caché!