Cette phrase est expliquée plus loin
17. Ego sum inilium et finis. (Apoc., XXI, 6. Voy. Farad., XXVI, 17.)
« Mais après m'avoir rendu joyeux, rends moi instruit en éclaircis- « sant un doute où m'ont laissé tes paroles : comment se peut-il faire « qu'une douce semence produise ‘amertume ‘# ? »
« Sije parviens à t'expliquer ce que tu me demandes, j'aurai mis « sous tes yeux ce que tu ne peux voir encore ‘.
« Le Bien qui meut et contente tout le royaume dont tu gravis en ce « moment les sphères, a doué providentiellement ces grands corps « de vertus diverses ;
«et l'Esprit suprême, parfait, impeccable, non seulement prévoit « les natures, mais en même temps assigne les fonctions,
« de façon à ce que toute flèche, décochée par de tels arcs, atteigne « le but voulu comme un trait bien lancé se fiche dans le blanc *.
« S'il en était autrement, le ciel où tu chemines produirait de telles « perturbations qu’au lieu de présenter un ensemble ordonné et har- « monieux, il ne serait bientôt qu’un amas de ruines.
« Or, pour qu'un pareil désordre se produisit, il faudrait que les « Intelligences qui dirigent ces étoiles fussent défectueuses, et que « défectueuse aussi fût la Première puisqu'Elle les aurait laissées « imparfaites.
« Veux-tu que je t’explique cette vérité encore plus clairement ? » « Non vraiment, car je sais qu'il est impossible à la Nature de rester « impuissante en ce qui est nécessaire 2. »
« Eh! bien, réponds, — reprit-il — ne serait-ce pas un mal pour « l’homme de ne pas vivre en société? » « Assurément, — répondis-je « — cela ne fait pas doute *#*? ! »
« Or, quelle société pourrait exister si diverses aptitudes ne s’appli- « quaient à divers emplois ? Aucune, si votre Maître ne s'est pas « trompé #3... »
Ainsi, de déduction en déduction, il suivit son raisonnement et conclut ainsi : « Il faut donc à vos actes des racines diverses ?{,
« C'est pourquoi celui-ci naît Solon, celui-là Xerxès, un autre Mel-
18. Dante fait allusion à ce que Charles Martel vient de lui dire relativement à la libéralité du père devenue avarice chez le fils.
49. Hya ici une comparaison si médiocre que jeprends la liberté de la tourner (E).
20. Ces trois strophes signifient que Dieu, par l'entremise des influences sphérales, indique aux hommes leurs aptitudes. On verra plus loin comment il arrive que Îles hommes ne s'y conforment pas toujours.
21. Saint Thomas dit, dans la Somme : La nature ne manque jamais tout à fait à ses besoins: et Dante, dans la Afonarchie : Dieu et la nature ne se désistent pas des choses nécessaires,
22. Cette question sur la vie en société semble arriver ici à brûle-pourpoint, parce que Dante abrège — comme il le dit quelques lignes plus loin — l'argumentation de Charles Martel ; mais elle se rattache à l'explication demandée en ceci, que la vie en société, si elle est indispensable et bonne à l'humanité, cause, en revanche, de fréquentes déviations dues à de mauvais contacts, ainsi que de nombreuscs erreurs dans l'application des diverses aptitudes naturelles.
23. Votre maitre, c'est-à-dire Aristote, particulièrement ici dans sa Politique. (Voy. Enf., IV. 131; Puryg., 111, 43.) Dans le Convilo, Dante l'appelle encore le maitre de la raison humaine.
24. Bref, il faut dans une société des aptitudes diverses pour diverses fonctions, et ces aptitudes sont inspirées aux hommes par les diverses influences des sphères, dirigées, suivant les desseins de Dieu, par les Intelligences Angéliques.
Le Paranis VIII 477
« chissédec, tandis que cet autre voit son fils périr en volant dans « les airs #.
« La nature, qui circule, met bien sur la cire mortelle l'empreinte « voulue, mais sans égard pour l'habitacle ;
« d'où il advient qu'Esaù, par sa semence, se sépare de Jacob, etque « Quirinus naît d'un père de si basse condition qu'on l'a écarlé pour « le remplacer par Mars *#.
« Sans l'intervention de la divine Providence, l'engendré suivrait « invariablement le même chemin que le générateur ?.
« Tu vois maintenant ce que, tout à l'heure, tu ne pouvais distin- « guer ; mais, pour te prouver combien je me plais à t'instruire, je vais « ajouter un corollaire.
« Quand la nature rencontre un élément de désaccord, il en résulte « un mauvais effet : c'est comme une graine qui pousse mal dans un « terrain contraire.
« Tandis que si, dans votre bas monde, on se conformait aux indi- « cations naturelles, l'humanité serait meilleure. « Mais vous mettez en religion tel qui est né pour ceindre l'épée, et faites un roi de tel qui devrait être moine.
« C'est ainsi que vos pas perdent le bon chemin ?8. »
AR
NOTES COMPLÉMENTAIRES
(A) E dicean ch'ei sedelte in grembo a Dido... Cupidon, qui — disaient-ils — vint s'asseoir sur les genoux de Didon.
Ce vers n'est pas seulement un aimable souvenir virgilien. S'il n'était que cela, son moindre défaut serait d'avoir été cousu là comme bouche-trou, ainsi que le dit si légèrement Alfieri. Au contraire, loin d'être un bouchetrou, il est d’une belle portée et d'une profonde signification, car il indique d'un trait la force aveugle et dangereuse donnée par le Paganisme à la fatalité, au pouvoir capricieux d'un dieu, et particulièrement de l'Amour. C'est ainsi que l'intervention de Cupidon, substitué à Ascagne, suffit pour vaincre le cœur de Didon et la perdre sans rémission. Virgile lui-même a d'ailleurs exprimé une idée semblable dans les trois vers suivants, qui sont la clé de celui de Dante qui nous occupe, et qui est si souvent, mais à tort, incriminé :
9%. L'un sera législateur comme Solon ; l'autre, guerrier, comme Xerxès: celui-ci prêtre comme Melchissédec ; celui-là artiste, comme Dédale, père d'Icarè (Voy. Enf., XVII, 111 et XXIX, 109-120) (r).
2%6. Dante cite ces exemples pour montrer des frères d'aptitudes différentes et un fils dissemblable à son père (c).
27. Le Créateur imprime à chaque âme un caractère propre et des aptitudes spéciales mais sans désigner le corps qu'elle habitera, la famille où elle entrera ; ainsi s'expliquent les dissemblances comme celles qu'il vient de citer. S'il en était autrement, si les fils étaient toujours semblables à leur père, cette perpétuelle similitude paralyserait l'espèce et n'engeadrerait que désordres.
28. C'est déjà un peu la doctrine saint-simonienne que Dante pose ici en démontrant qu'une doctrine saine peut, étant mal interprétée et sottement appliquée, n'engendrer qu'extravagances et sottises.
Nate, meæ vires, mea magna potentia ; solus Nate, Patris summi qui tela Typhæa temnis, Ad te confugio, et supplex tua numina pasco.
Enéid., 1, 668.
(sn) Dante emprunte ici sa seconde comparaison à l'art musical, à la musique d'ensemble. En effet, dans un chœur on ne perçoit pas seulement la folalisalion des sons, leur effet général; on distingue en outre, et simultanément, telle voix qui fait une lenue, tandis que telle autre exécute un trille ou dessin mélodique : una è ferma — dit Dante — e l'altra va e riede.
(c) La Sorgue, petite rivière qui sort de la fontaine de Vaucluse et 8e jette dans le Rhône, au-dessus d'Avignon. — Corne d'Ausonie, royaume de Naples où se trouvent les villes de Bari (dans la Pouille, sur l'Adriatique), de Gaëète (dans la Terre de Labeur, sur la Méditerranée) et de Crotone (en Calabre). — Ausonie, Y'Ltalie, d’après Virgile, du nom d'Ausone fils d'Ulysse, qui l'avait appelée ainsi. — Le Tronto, rivière du royaume de Naples qui se jette dans l'Adriatique. — Le Verde, dans le golfe de Gaëète; s'appelle aujourd'hui Garigliano. C'est l'ancien Liris. I ne faut pas le confondre avec le Verde, affluent du Tronto, près d'Ascoli. (Voy. Purg., III, 181, note €.)
(bp) Charles II le Boiteux, roi de Naples (1285-1309), avait épousé Marie de Hongrie, fille de Étienne V (1270-1272) et sœur de Ladislas IV (1272-1290) rois de Hongrie. Il en eut trois fils : Charles Martel — c'est lui que Dante rencontre ici; Louis, évêque de Toulouse — béatifié depuis; et Robert, duc de Calabre.
A la mort de Ladislas IV, assassiné par les Cumans (1290', Charles Martel se trouvait donc héritier, légitime de la couronne de Hongrie, mais, en son absence, ce fut André IH, le Vénitien, qui s'empara du trône qu'il occupa jusqu'en 1301. Avec lui s'éteignit la race d'Arpad. Quant à Charles Martel, il épousa Clémence, fille de l'empereur Rodolphe de Habsbourg, et mourut à vingt-trois ans (1295) laissant un fils, Charles Robert, qui devint roi de Hongrie sous le nom de Charobert (1308-1342).
Lorsque Charles le Boiteux mourut — en 1309 — il institua pour son héritier son troisième fils, Robert, duc de Calabre, pensant que Charobert se contenterait de la Hongrie, et sachant que son second fils entendait rester évéque de Toulouse. Mais Charobert n'accepta point cette spolation et invoqua l'arbitrage du Pape Clément V, qui rendit sa sentence en faveur de Robert.
(E) Voici la comparaison que je me permets de trouver médiocre et de tourner :
.… S'10 POSSO Mostrarti un vero, a quel che tu dimandi, Terrai lo viso, come tieni ‘1 dosso.
Si je parviens à t'expliquer ce que tu me demandes, j'aurai tourné ton visage dans le sens où, en ce moment, est placé ton dos. Et plus loin, Dante revient à sa comparaison en disant :
Or quel che t'era dietro t'è davanti.
Maintenant, ce qui était derrière toi est devant.
(F) Solon, l'un des sept sages de la Grèce, législateur d'Athènes (638- . 668); Xerxès, roi des Perses (486-472) (Purg., XXVIII 71); Melchissédec prêtre sacrificateur, roi de Salem, bénit Abraham après sa victoire sur Kodor-
LE Paranis VIII 479
Lahomor et les autres rois (Gen., XIV, 17-20); Dédale, artiste grec, construisit le labyrinthe de Crète et les ailes de son fils Icare pour s'échapper avec lui du Labyrinthe. (Voy. Enf., XNII, 109-111, note d et XXIX, 116.)
(c) Esaü était grand chasseur, vigoureux et poilu, Jacob, doux, d'humeur pastorale, à la peau fine comme celle d'une jeune fllle : c'est le patriarche (Cf. XXXI, 68-69). — Romulus est ici désigné par le surnom de Quirinus — le Mars des Sabins, puis des Romains —, qui lui fut décerné après sa mort comme fils de Mars et dieu lui-même. (Cf. XXII, 71.)
CHANT IX
Troisième Ciel, Vénus: les Amoureux, 11.
ARGUMENT. — (Cunizza da Romano: ses prédictions. — Foulqué de Marseille. — Raab, de Jéricho. — Imprécations contre Florence et la curie romaine.
Après que ton Charles, belle Clémence, m'eut donné ces explications, il me prédit les trahisons qui frapperont ta race...
mais je ne dois pas les révéler car il a ajouté : « garde le silence, et « laisse couler les années! »> Sache seulement que vos malheurs seront suivis de justes châtiments*.
Ensuite, cette lumière sainte se tourna vers le Soleil qui l'alimente, et dont les bienfaits sont proportionnés à la grandeur des désirs, afin de les toujours combler.
Ah ! quelle folie, quelle impiété vous détourne de ce Bien suprème, âmes abusées, et vous pousse vers les vanités !
Soudain une autre lumière approcha, et me témoigna, par un redoublement d'éclat, son désir de me complaire.
Les yeux de Béatrice, encore fixés sur moi, m'ayant exprimé de nouveau un affectueux assentiment,
« Heureux esprit, — dis-je — ne tarde pas à me prouver que ma « pensée se reflète en toi. »
Alors, interrompant son chant, de la profondeur de son être,
cette lumière inconnue me répondit :
« Dans cette partie de la perverse Italie, qui se trouve entre le « Rialto et les sources de la Brenta et de la Piave3,
1. Belle Clémence. Dante s'adresse ici. non pas à la fille de Charles Martel (Voy. ch. préc.), Clémence, femme de Louis X, roi de France — laquelle n'avait que sept ans en 139 — mais à sa veuve, Clémence, fille de l'Empereur Rodolphe de Habsbourg, âgée alors de vingl-sept ans. — Par vos malheurs, Dante fait allusion aux royaumes de Naples et de Sicile perdus par la descendance de Charles Martel.
2. On a déjà vu que les âmes du Paradis s'entendent mutuellement et pénètrent les désirs de Dante sans avoir besoin de l'intermédiaire de la parole, puisque la contemplation de Dieu leur révèle toute vérité. (Voy. entre autres passages, IV, 33).
3. Le Riallo, pris ici métonymiquement pour Venise, est le nom de l'ile principale et
Le PARADIS IX 481
« s'élève une colline * d'où tomba une étincelle qui ravagea cruel- « lement la contrée *.
« Son origine et la mienne ne forment qu'une même racine : on « m'appelait Cunizza, et si c'est ici que je brille, c'est parce que j'ai « succombé à l'influence de l'étoile où nous sommes.
« Mais je suis heureuse, car je me pardonne à moi-même la cause « de mon séjour ici, sans envier celui d'une sphère plus élevée. Ce « sentiment semblerait sans doute incompréhensible à votre vulgaire « entendement ?.
« Tout près de moi est une lumière radieuse et chère, joie de notre « Ciel, dont la renommée durera bien des siècles. .
« Que de vertu ne faut-il pas pour mériter une si glorieuse sur- « vie?! .
« Et pourtant la tourbe, enclavée actuellement par l’Adige et le « Tagliamento, n'a cure de cela, puisque ses revers n’ont pas encore « provoqué son repentir ‘°.
« Mais le temps est proche où les Padouans, rebelles à leur devoir, « teindront de leur sang le marais formé par le fleuve qui baigne « Vicence ‘!,
« où ce fier seigneur, qui règne superbement au confluent du « Cagnano et du Sile, sera pris à l'improviste dans la toile tissée déjà pour lui par l’araignée ‘1;
« où le crime d’un pasteur impie fera pleurer Feltre — crime abo-
originelle de cette ville. — La partie de l'Italie désignée est comprise dans la Marche trévisane, entre Venise et les sources de la Brenta et de la Piave — Piava au temps de Dante, la Plavis des anciens — qui ont leur source dans les Alpes, et se jettent dans l'Adriatique.
4. Cette colline désigne le Castello da Romano appartenant à la famille de Cunizza.
5. Cette élincelle désigne Azzolino III, tyran de Padoue. (Enf., XII, 110.) Pietro di Dante explique que Dante l'appelle étincelle parce que sa mère étant près d'accoucher réva d'un flambeau enflammé ; et que, de plus, cette appellation se justifle à la fois et par la petitesse des Etats d'Azzolino, et par les incendies qui firent partie des ravages exercés dans toutes les contrées soumises à ce prince, dont le nom est resté exécré.
6. Cunizza, fille d'Azzolino II, surnommé le Moine, et sœur d'Azzolino IJl, ne brille — dit-elle — que dans le Ciel de Vénus, ttoile de rang inférieur — que parce qu'elle a cédé à son tempérament amoureux, sous l'influence de cette étoile (4).
1. Cette pensée est expliquée plus loin (page 483, note 24). La complète satisfaction des âmes à tous les degrés du Paradis, et l'oubli de leurs péchés, sont d'ailleurs plusieurs fois expliqués par Dante.
8. Cunizza désigne ici l'âme de Foulques de Marseille, dont il va être question plus loin.