‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 261 sur 314 · Voy. Saint Matth., XVI · texte numérisé non relu

Voy. Saint Matth., XVI

18. Il y a dans le texte giga, que j'ai traduit par viole. La gique élait un ancien instrument à cordes du genre violon (de l'allemand geige). Dante compare les voix des âmes aux cordes d'une harpe et d'une viole, unies en un seul et délicieux instrument —une lyre, comme il est ditau début du chant suivant, où cette idée se poursuit.

19. On a souvent taxé d'obscurité cette fin de chant, reproche, il est vrai, parfois

514 La Divine CoMÉpiE

NOTES COMPLÉMENTAIRES

(A) Avant de s'être fixée sur la nature de la Voie lactée, la Science a longtemps émis des opinions fort divergentes : Pythagore pensait qu'elle avait été produite par le passage du Soleil dans une partie du Ciel impropre à supporter sa chaleur, et, à cause de cela, marquée par une trace de brûlure. Cette opinion dérive de la fable de Phaéton. (Voy. Eñnf., XVII, 107, note p.) Anaxagore et Démocrite étaient d'avis qu'elle n'était qu'un reflet du Soleil. Aristote, Avicenne, Ptolémée l’attribuaient à un excès de densité céleste. Presque encore de nos jours, on a voulu y voir, comme aussi dans la lumière du Soleil, une sorte d'immense nébuleuse. Dante cependant ne s'y est pas trompé, malgré l'autorité de Ptolémée, car il déclare que « la Galassie n'est autre chose qu'une multitude d'étoiles trop petites pour être distinguées par l'œil humain ». (Convilto, II, 15.)

(8) Cette croix de flammes rouges que Dante contemple sur la planète Mars ne doit pas être le fruit de sa seule invention. De mème qu'il a décrit nombre de phénomènes célesles tels que : arc-en-ciel, halo, voie lactée, etc., de mème, il est probable que sa croix de Mars lui a été inspirée par la lecture de quelque récit ou le rapport de quelque vision analogue. A plusieurs reprises, des croix de ce genre ont été aperçues dans le Ciel. Conrad Lycosthènes en signale une en 1538 dans les Prodigiorum ac ostentorum Chronicon (Bade, 1567). De nos jours encore, en novembre 189,4, on a parlé d'une croix qu'on venait d'apercevoir de France, région picarde. Il est donc probable que la croix de Mars n'est que l'amplification poétisée de la description d'un phénomène céleste réel, ou considéré comme tel.

mérité par Dante, mais ici injustifié. Arrivé dans une nouvelle planète, il y trouve naturellement un charme nouveau, et si ce charme dépasse celui que lui faisaient éprouver les yeux de Béatrice, c'est parce qu'il ne les a pas encore contemplés dans la sphère où il vient de parvenir avec elle. Ce charme sera vaincu à son tour par Béatrice, dès que Dante aura regardé aussi ses yeux dans la sphère où les voilà, car leur éclat augmente de sphère en sphère. Voy. les cinq premières lignes de la page 516.

CHANT XV

Cinquième Ciel, Mars : Ceux qui sont morts en combattant pour la Foi, 11.

se

ARGUMENT. — Suite de la description de la croix lumineuse. — Cacciaguida, trisaïeul de Dante, compare les mœurs florentines d'autrefois À celles d'aujourd'hui, et parle des aïeux de l’Alighieri.

Avec cette bonne volonté qu'un noble amour inspire toujours — de même qu’une passion malsaine n'engendre que mauvais désirs — la divine Charité imposa silence à cette douce lyre, dont les saintes cordes sont serrées ou détendues par la main de Dieu‘. Unanimes à se taire pour écouter ma demande, ces substances ne pouvaient rester sourdes à mes justes prières. Lorsque ce divin Amour du cœur est étouffé par la poursuite de périssables biens, il est juste qu'on en soit puni par d'éternels regrets. Comme le sillon rapide et soudain d’une flamme, traversant un ciel pur, attire parfois le regard, et semble, si sa place laissée vide derrière elle, reste inaperçue, être une étoile voyageuse ; .

ainsi, partant de l'extrémité du bras droit pour atteindre le pied de la croix, s'élança une des lumières de cette constellation *?. Plus brillante qu’un diamant, elle parcourut, sans s'en écarter, les lumineux rayons, comme un feu glissant derrière une plaque d'albâtre. Ainsi, dans les Champs-Élysées, — s'il faut en croire notre plus grand Poète — l'ombre pieuse d’Anchise accourut au devant de son fils :

O sanguis meus, o super infusa Gralia Dei ! sicut tibi, cui Bis unquam cæli janua reclusa ? 3

1. Celle douce lyre, dont les cordes sont les âmes bienheureuses, est formée de la harpe et de la viole, décrites à la fin du chant précédent, page 513.

2. Celle constellation, c'est la croix dont la description commence au chant précédent,

3. Cette tersine est aussi en latin dans le texte de Dante, qui emploie, pour marquer

516 LA Divixe Coénie

Alors,tournant mes regards vers ma Dame, la surprise que ces paroles m'avaient causée redoubla

quand je vis ses yeux resplendir d'un si radieux sourire que je crus avoir atteint l'extrême limite de ma grâce et la cime de mon Paradis!

Cependant cet esprit, dont l'aspect et la voix venaient de me causer tant de joie, ajouta des paroles dont la profondeur dépassait ma compréhension,

non qu'il eut l'intention de m'en dissimuler le sens, mais elles étaient inaccessibles à l'intelligence des mortels.

Quand il eut assez détendu l'arc de son ardente affection pour que son discours descendit au niveau de notre faculté,

il continua en ces termes, qu'enfin je pus comprendre : « Béni sois- « tu, Dieu triple et un, pour l'incomparable faveur que tu daignes « accorder à ma race !

« Grâce à Celle qui t'a donné des ailes capables de fournir une si « haute envolée, tu viens enfin, mon fils, de mettre un terme au « doux et long jeûne que j'observe

« depuis qu'au sein de cette lumière qui m'enveloppe, et d'où je te « parle, je suis admis à lire l'écriture indélébile tracée sur les pages « éternelles de l’immuable livre!

« Tu crois que ta pensée m'est révélée par Celui qui est le premier, « et d'où tout procède, comme de l'unité proviennent tous les « nombres;

« aussi ne me demandes-tu ni qui je suis ni pourquoi je parais plus « joyeux que toutes les âmes heureuses qui m’entourent.

« Tu ne te trompes pas: oui, dans ce Paradis, petits et grands « voient ta pensée se dessiner dans un miroir avant même qu’elle sur- « gisse à ton propre esprit.

« Néanmoins afin de rassasier davantage la divine Charité où veille « mon éternelle contemplation, et qui m'inspire un si tendre désir,

« parle sans crainte, exprime ta volonté d’une voix ferme et joyeuse, « formule ta question : ma réponse est déjà décrétée. »

Je me tournai d'abord vers Béatrice, mais elle avait compris mon désir avant que j’eusse ouvert la bouche, et, son sourire d’acquiescement ayant déployé les ailes de ma volonté,

je commençai ainsi: « Depuis que la Première Égalité vous est « apparue, sentir et savoir sont devenus pour vous de même poids,

« car dans le Soleil, dont la lumière vous éclaire et la chaleur vous « embrase, l'un et l'autre sont tellement égaux que toute autre simi- « litude parait imparfaite.

sa haute origine, la langue noble et savanle du moyen âge, car c'est Cacciaguida, son trisaïeul qui parle. Voici la traduction de ces trois vers, dont le mètre, la rime, la mesure sont conformes aux tersines italiennes de Dante : « O mon sang, à supréme « grice de Dieu : Pour qui, avant toi, s'ouvrirent jamais deux fois les portes du Ciel? ° Comme on le voit, dans ce charmant souvenir d'un des plus touchants épisodes de l'&neide, Dante se fait annoncer à lui-mème son entrée définitive au Paradis {4..

Le Paranis XV 617

« Mais chez les mortels — vous en connaissez la cause — vouloir « et savoir ont des ailes d'inégales puissances.

« Or, n'étant qu'un mortel, cette inégalité me réduit à ne rendre « grâce que du fond de mon cœur à ton paternel accueil.

« Je t'en supplie donc, à vivante topaze, digne ornement de ce pré- « cieux joyau, apprends moi quel futton nom!»

« O mon fils, je suis la racine dont tu es le rameau ! Douce m'a « semblée l'attente même de ta venue.

« Ton bisaïleul qui a donné son nom à la famille est mon fils : « depuis plus de cent ans il suit la première corniche qui tourne la « Montagne.

« Tu feras bien de t'employer à l'abrègement d'une si longue « expiation.

« Florence vivait en paix, sobre et chaste, dans l'antique enceinte « où sonne encore pour elle l’heure de la prière.

« A la naissance d'une fille, son père n'était pas encore effrayé par « la perspective d’un mariage précipité ou d'une dot insuffisante.

« On n'y voyait ni palais somptueux ni appartements superflus, pour « d’insuffisantes familles, et l’on ignorait les vices clandestins d’une « dépravation sardanapalesque.

« La vue qu'on embrasse du Montemalo n'était pas encore surpassée « par les splendeurs qu’on découvre de votre Uccellatoio…

« mais, en revanche, un jour viendra où l'on apercevra de ce mont- « ci des ruines plus lamentables que celles que l'on contemplera du « Montemalo”? !

« J'ai vu Bellincion Berti porter la ceinture de cuir à boucle d'os; « j'ai vu sa femme quitter son miroir sans s'être fardée" ;

« j'ai vu les Nerli et les del Vecchio? se contenter d'une simple ca-

&. Voy., au sujet du tutoiement employé ici par Dante en parlant à Cacciaguida,

chant suiv., 10-15. — Topaze: Dante parle de la topaze deux fois, ici et dans le chant XXX, 76,et l'associe chaque fois plutôt aux teintes rouge et or qu'à la teinte jaune.

5. Cacciaguida désigne ainsi son fils, appelé Alighicro,du nom de sa mère qui était une Alighieri, de Ferrare. 11 le place au Purgatoire, dans le premier Cercle, où sont les orgueilleux (Chant X) (8).

6. Par cette antique enceinte, Dante désigne les murs qui entouraient Florence avant sa reconstruction par Charlemagne (800). Près de cette enceinte, se trouvait l'église des Bénédictins, où l'on sonnait avec une exactitude proverbiale terza e nona, comme dit Dante, c'est-à-dire les heures de prière et d'office. Cette église s'appelait Badia. Elle existe encore (c).

7. Du haut du Montemalo — aujourd'hui Monte Mario — situé près de Rome, on embrasse le merveilleux ensemble de la ville éternelle ; de même, du sommet du mont Uccellatoio, situé à cinq milles de Florence, du côté de Bologne, on voit l'ensemble de la capitale toscane. L'observation de Dante indique que, de son temps, Îles monuments de Florence devaient être plus importants que ceux de Rome. Quant à la ruine de Florence prédite ici par la haine du poète, on sait qu'elle est loin d'avoir été réalisée (b) !

8. Bellincion Berti, de la famille des Ravignani, était le père de la belle et fameuse Gualdrada. (Voy. Enf., XXVI, 37.) Il y a une incompréhensible contradiction entre ce passage — où Bellincion est donné comme un exemple de vertu — et celui de l'En/er, où la réponse de Gualdrada motive la citation de son nom.

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