Ces feuillages sont les âmes chrétiennes
7. Cf. XVII 40-42. Dante parle ici, non seulement des paupières, mais des pellicules qui protègent l'œil, appelées aussi luniques.
mais bientôt la raison réveille à son tour notre discernement =.
Ainsi mes yeux furent dessillés par le rayonnement de ceux de ma Dame, qui portaient à plus de mille milles ;
et grâce à ma vue fortifiée, je pusdistinguer une quatrième lumière qui se tenait prés de nous. Stupéfait, j'interrogeai Béatrice :
« Du sein de ce foyer, me répondit-elle, la première âme, que créa « jamais la première Vertu, contemple son Créateur. »
Comme une feuille, inclinée par la brise passagère, se relève d’ellemême,
ainsi, surpris et rassuré, je cédai au désir de parler :
« O fruit — dis-je à cette nouvelle lumière — toi qui seul fus pro- « duit en état de maturité ® ; à antique Père, toi dont toutes les épou- « ses humaines sont à la fois et la fille et la bru,
« je te supplie, aussi dévotement que je le puis, de me répondre. « Tu connais l'objet de ma curiosité: je ne l’explique donc pas afin « de l'entendre plus tôt ».
Parfois, un animal, en agitant la couverture qui le cache, manifeste au dehors ses sensations.
Ainsi l'âme primordiale me montrait, à travers son enveloppe de clarté, la joie qu'elle éprouvait à me complaire.
Elle s'exprima ainsi : « Je connais en effet ton désir mieux que tu ne « connais ce qui te paraît le plus certain,
« car je le vois dans le miroir de vérité, parhélie de toutes choses, « mais qui dans aucune ne trouve son parhélie ‘.
« Tu veux savoir à quelle époque Dieu m'a placé dans le haut jar- « din où, grâce à Béatrice, tu es parvenu après avoir gravi un si « immense escalier {;
« tu veux savoir combien il a réjoui mes yeux ; tu veux connaître la « vraie cause du grand dédain ‘* ; enfin tu veux apprendre quel lan- « gage j'y parlais.
« Or, — sache le bien, mon fils — ce n'est pas pour le fait d’avoir « goûté au fruit, mais pour celui d'avoir désobéi, que j'ai subi un si « long exil.
« Là où Béatrice alla chercher Virgile je suis resté, aspirant à venir «ici, pendant quatre mille trois cent deux révolutions du Soleil ‘3 ;
8. Le mot employé ici — et que j'ai traduit par discernement est slimativa, l'estimative” définie ainsi par Avicenne : « qui apprend à discerner ce qui échappe aux sens ».
9. Adam — dit Grangier — fut créé à l'âge de 30 ans, en stature parfaite, et avec l'accomplissement et la perfection de tous ses sens. (Cf. Enf. I. 1, note 4.)
10. On appelle parhélie l'image du soleil reflétée dans un nuage. Dante veut donc dire ici que toutes choses sont reflétées en Dien, mais que Dieu n'est reflété dans aucune. Cette pensée a dejà clé exprimée sous diverses formes, entre autres dans le chant XV, 62.
11. Ce haul jardin, c'est, non pas le Paradis céleste, où est maintenant Adam, mais le Paradis terrestre, où Dante a passé, en y parvenant par l'immense escalier formé par l'Enfer et le Purgatoire, gravi grâce à Béatrice. (Voy. Purg. XXVIII.)
12. Le grand dédain, c'est-à-dire la colère de Dieu qui a chassé Adam du Paradis terrestre (8).
13. C'est des limbes de l'Enfer que Béatrice a tiré Virgile pour l'envoyer au secours de Dante égaré daus la forèt sauvage (Enf. 11); et c'est dans ces mêmes limbes qu'Adam a accompli son stage de 4302 années, d'après le calcul d'Eusèbe.
Le Paranis XXVI 575
«et pendant mon séjour sur Terre, j'ai vu neuf cents fois le Soleil « parcourir toutes les lumières de sa route ‘.
« La langue que je parlais était déjà complètement éteinte avant « que la race de Nemrod eût commencé l'œuvre qu'elle ne pouvait « achever ‘,
« car jamais œuvre conçue par la seule raison humaine ne saurait « être éternelle, puisque sa fantaisie change avec l’évolution des « cieux ‘6.
« Le langage humain étant un acte naturel, les formes en sont lais- « sées à votre choix ‘’.
« Avant ma descente dans l’infernale angoisse, le Bien suprême — « qui m’enveloppe ici dans la joie — s'appelait, sur la Terre, I.
« Ensuite, il s'appela ELI ‘,car leshumaines coutumes sont comme « les feuilles des arbres : l’une s'en va, une autre la remplace!
« Innocent d'abord, mais bientôt coupable, je ne suis resté sur le « plus élevé des monts qui dominent la mer *, que jusqu’à l'heure
« qui suit celle où le Soleil change de quadrant, laquelle est la « sixième heure *,
NOTES COMPLÉMENTAIRES
(A! L'’argument développé ici par Dante est celui-ci : l'homme naturellement ne peut aimer que le Bien. S'il arrive qu'il recherche le mal, c'est par erreur ou ignorance. Par conséquent, il suffit à Dieu de manifester le Bien à l'homme pour que l'homme n'aime que le Bien, c'est-à-dire Dieu. Mais, en vertu du libre-arbitre laissé à l'homme, celui-ci se trompe, se guide mal, et prend ce qui est mauvais pour ce qui est bon. Les Grecs appelaient les péchés apapttat,et David dit des siens : Zgnoranlias meas ne memineris. Voy. pour les philosophes grecs : Aristote (de Causis), Platon, commence-
14. Suivant la tradition, Adam vécut930 ans. Ce nombre, ajouté au précédent — 4.302 — donne 5.232, date donnée par Eustbe à la Création. (Cf. Purg., XXXIII, 61-62.) Toutes es lumières de la route du Soleil, ce sont les douze signes du zodiaque.
15. Cette œuvre ‘# la race de Nemrod (Voy. Enf , XXXI, 76-81 ct Purg., XII, 34-36), c'est la Tour de Babel, mentionnée avec Nemrod pour la troisième fois. Dans son traité De Vulyari Eloquio, Dante,suivant la tradition biblique, dit que jusqu'à la Tour de Babel! humanité n'avait connu qu'un seul langage.