LE PORTRAIT DE GIOTTO
Onorate l’altissimo poeta; L'ombra sua torna, ch'era dipartila.
Inf., IV, 80-81.
Un fait bien caractéristique, qui s'est passé à Florence en 18/1, suffirait pour signaler à l'étranger observateur l’une des plus nobles qualités du génie ilalien, et plus particulièrement encore, du génie florentin : le vif sentiment artistique, le culte enthousiaste du beau.
On savait que le grand peintre Giotto, ami intime de Dante et son compagnon de voyage en France, avait peint en fresque, dans une des salles du palais du Comune, un portrait du grand poète. Ce palais, habité jadis par plusieurs podestats de Florence, avait été transformé en prison, et ses lambris avaient disparu sous de nouvelles distributions, nécessitées par lemploi auquel on le destinait: on le connaissait à Florence sous le nom d'/! Bargello. Le grand-duc de Toscane, Léopold IT, dirigeait lui-même de difficiles travaux dans l'espoir de découvrir la précieuse image du plus grand poëte de l'Italie et du moyen âge, due au pinceau d’un des plus célèbres peintres de l'École italienne.
1. Cette nolice a paru pour la première fois dans la Revue Conlemporaine.
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La ville entière s'occupait de ces intéressantes recherches; elles faisaient le sujet de toutes les conversations; elles étaient l'objet des vœux les plus ardents. La foule se pressait autour de Bargello, lorsque le marteau des travailleurs mit enfin à jour une draperie : on agrandit l'ouverture, et, bientôt, la noble figure de l’auteur de la Divine Comédie apparut.
Un silence profond succéda tout à coup aux bruyantes conversaüions des assistants, dont le nombre s'était accru énormément au bruit de la grande nouvelle. En ce moment une voix grave prononçca près du grand-duc ces paroles que Dante adresse à Virgile dans une des plus belles parties de l'Enfer :
Onorate l’allissimo poeta; L'ombra sua torna, ch'era dipartita.
« Bravo! s’écria le grand-duc en se tournant du côté d'où venait cette voix, on ne pouvait mieux célébrer l’apparition de cette glorieuse image ! » C'était un étranger, un Français, qui avait fait cette opportune citation, et l'assistance en fut encore plus frappée. Dans ce moment solennel, l'expression la plus juste de l’admiration universelle pour l'illustre proscrit sortait, après plus de cinq siècles, d'abord d'une bouche étrangère |
Florence fut ce jour-là, et les jours suivants, tout en fête; c'était une joie générale, à laquelle prenaient part tous les Florentins sans exception, jusqu'aux petits enfants, et dont les « réjouissances » officielles ne sauraient donner la moindre idée. Les boutiques se fermèrent ; on pavoisa spontanément la ville, et le soir, une de ces brillantes illuminations dont l'Italie avait le secret orna tous les édifices, toutes les maisons, jusqu'aux plus humbles. C'était bien là une fête nationale et une noble fête ‘. L'on vit ainsi se renouveler, après cinq cents ans, celte explosion d'enthousiasme populaire qui avait accueilli un tableau de Cimabue, la Vierge et Jésus, trouvé si admirable, qu’une procession fut organisée pour conduire iriomphalement à Santa-Maria-Novella, au son des cloches et des trompettes, aux acclamations d'une foule énorme, le chef-d'œuvre du grand peintre. Plus heureux que Dante, Cimabue put assister à son triomphe et fut comblé d’honneurs et de richesses. Quant à Giotto, pour lui aussi, l'admiration de ses concitoyens, la gloire elle-même, furent une source de bonheur, et, à sa mort, les KFlorentins voulurent qu'il fût enseveli dans cette belle cathédrale dont il avait
1. Documents personnels et inédits. — La gravure placée en tète de la présente traduction reproduit le portrait ainsi découvert.
dessiné et construit le merveilleux campanile. Mais le malheureux poète de génie, qui devait porter si haut la gloire de la littérature italienne, altendit cent cinquante ans un tombeau sur la terre étrangère, où son Îngrate patrie semblait poursuivre jusqu'à sa cendre, et son portrait ne fut placé dans son beau Saint-Jean (mio bel San Giovanni, que deux siècles après sa naissance (en 1465).
Cependant l'admiration que méritait /a Divine Comédie ne fut pas aussi longue à se manifester : dès 1374, une chaire spéciale, créée à Florence pour l'interprétation de ce poème immortel, fut confiée à Boccace.
Déjà du vivant de Dante, les chants de la Divine Comédie circulaient de main en main et soulevaient l'étonnement et l'admiration. Boccace raconte qu'à Vérone, Dante entendit des femmes se parler ainsi entre elles en se le montrant du doigt : « Voilà celui qui des- « cend aux enfers et en revient quand il lui plaît! — Et cela doit « être vrai, car vois sa barbe crépue et son teint noirci : c'estle feu « et la fumée de l'enfer! », ce qui fit sourire Dante continuant son chemin, ajoute l’auteur du Décaméron!. Ces vers puissants s'imposaient à la mémoire si prompte des Ilaliens qui les lisaient ou les entendaient, et l’on prétend que Dante, ayant entendu réciler, en l'estropiant, un passage de son œuvre, entra dans une colère terrible et s'oublia jusqu'à frapper celui qui dénaturait ainsi ses vers.
Aucune vie n'a été plus agitée que celle de Dante, et plus que personne il pouvait avec raison regretter les heureux jours de son enfance et de sa jeunesse. Élevé par les soins de Donna Bella, sa mère, femme d'un esprit supérieur, et digne d'un tel fils ; instruit par Brunetto Lattini, son docte et bien-aimé maitre; inspiré par l'amour plein de noblesse qu'il eut tout enfant pour celte jeune Béatrice Portinari, que sa poésie a immortalisée; l'esprit et le cœur charmés par le gracieux commerce et l'amitié touchante qui le lièrent bien vite aux poèles et aux artistes les plus célèbres de l'Italie; vivant à Florence, sa ville natale, patrie de la poésie, des arts et de l’élégance, dans un de ces courts moments de calme qui précèdent si souvent les plus violentes et les plus longues tempêtes, Dante passa ses vingt-cinq premières années au milieu des plus grandes jouissances de l'intelligence et de l'âme, et vit naïître autour de lui l'admiralion de ses concitoyens, qui devait se changer tout à coup en haine violente, en odicuse ingratitude.
Béatrice, en mourant à vingt-cinq ans, semble emporter avec elle le bonheur de « son fidèle », et Dante, s’élançant alors sur l'aile de son sublime génie pour rejoindre sa maîtresse idéalisée, semble,