‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 42 sur 314 · L'ENFER Î · texte numérisé non relu

L'ENFER Î

« digne que moi de te conduire : en te quittant, je te laisserai avec « elle *#.

« Carle Maître qui règne là-haut ne permet pas que l'accès de sa « cité soit ouvert par moi qui ai méconnu sa loi *?.

« Il commande en tous lieux, et règne là-haut; là-haut est son « sublime trône. Bienheureux sont ses élus! »

« Poète — repris-je — au nom de ce Dieu que tu n'as pas connu, si e tu veux me sauver du malheur qui me menace, et de pire encore,

« guide-moi, comme tu me le proposes, afin que je voie la porte de « Saint Pierre, et ceux dont tu viens de me dire la misère. »

À ces mots il se mit en marche, et je le suivis.

NOTES COMPLÉMENTAIRES

(A) Ego diri in dimidio dierum meorum, vadam ad portas inferi (Isaie, XXXVIIT, 10), — Dies annorum nostrorum in ipsis septuaginta anni (Ps., LXXXIX, 10). — Cf. Par., XXVI, 91-92.

(8) Dante avait eu d’abord l'intention d'écrire son poème en vers latins, suivant l'usage de l'époque. Il en composa ainsi les sept premiers chants, puis changea d'avis et expliqua ses motifs. (Voy. Vie de Dante, p. xxxini.) Le début imitait le même passage de Virgile :

Ultima regna canam fluido conlermina mundo, Spirilibus quæ lala palent, quæ præmia solvunt Pro merilis ulcumque suis...

Il est heureux que l'Alighieri ait renoncé à ce premier projet, dont le fâcheux résultat eût été un froid pastiche, vite oublié, au lieu du poème immortel qu'admire le monde entier. De plus, la langue italienne y eût perdu l'une de ses plus puissantes assises.

(c) Parmi ces trois personnages, cités comme s'étant d'abord partagé les aspirations politiques de Dante, on vient de voir que Henri VII est resté, jusqu'à près de l'achèvement du Paradis, celui qui les concentra définitivement en lui seul, les deux autres n'étant plus que les ardents partisans italiens du nouvel empereur. Il sembla même les réaliser lorsqu'il fut couronné roi d'Italie, à Milan, en 1311, et sacré à Rome en 1312. Mais hélas, dès 1313, il mourait mystérieusement à Buonconvento. (Voy. Vie de Dante, p. xxx vI.) |

De ces trois personnages, les deux autres restèrent attachés au poèle par le double lien de l'amitié et de la politique. Le vaillant Uguccione, qui était même parent de la femme de Dante, Gemma, donna l'hospitalité au poëte exilé, à Lucques en 1316, jusqu'à ce qu'il en fût chassé lui-même; Dante voulait lui dédier son ÆEnfer. Can Grande reçut aussi l'Alighieri à Vérone, et nous trouverons dans la Divine Comédie plus d'une allusion flatteuse à son égard. D'ailleurs Dante était loin d'ètre le seul à fonder sur Can Grande les

26. Pour te sauver de l'éternelle damnation qui te menace ici, dit Virgile, je te ferai visiter l'Enfer et le Purgaloire. Quant au Paradis, où je ne puis pénétrer, c'est Béatrice — c'est-à-dire la Théologie — qui t'y fera entrer (Voy. chant suiv.).

23. Virgile, quoique mort avant la Nativité, aurait dû prévoir la venue du Christ, qu'il n’a fait que pressentir; alors il n'aurait pas méconnu la loi de Dieu et aurait été mis au rang des Prophètes, au lieu d'être relégué dans les Limbes.

plus brillantes espérances : tout le parti gibelin avait les yeux sur lui. Le savant Michel Scott, son contemporain, avait annoncé à ce prince — comme Dante ici — qu'il s'emparerait de la Marche Trévisane et du Padouan, et l'on sait que Scott, que nous trouverons dans le vingtième chant de l'Enfer (115-117), se mélait beaucoup d’astrologie, comme tous les savants de l'époque. Qui sait mème si la prédiction dantesque, qui nous occupe ici, n'est pas d’une bien autre envergure, et, au lieu de ne viser que l'Italie, ne s'applique pas au monde terrestre tout entier ? Quelques philosophes, astrologues, poètes soutenaient, en effet, que le monde possédait une existence éternelle, mais était régi successivement et alternativement par la série des sept planètes, revenant toujours dans le même ordre, et apportant toujours les mêmes influences : 1° Saturne, ou l'âge d'or ; 2° Jupiter, ou l'âge d'argent; 8° Mars, ou l'âge de la guerre; 4° le Soleil, ou l’âge de l'ambition; 5° Vénus, ou l’âge des plaisirs et de la mollesse; 6° Mercure, ou l'âge de la fraude: 7° la Lune, ou l’âge de la cupide avarice.(Voy. Ch. XIV, 103-111, la statue du mont Ida.) Or la louve symbolisant ce dernier vice, Dante annonce'la fin de la septième époque, sous laquelle il pensait vivre, en disant que cette louve serait bientôt chassée par le retour à la première époque, provoqué par l’arrivée d'un prince vertueux qui régnerait sur tous les peuples de la Terre, personnifiant, d'après le système dantesque, la Monarchie universelle, à côté de la Souveraineté spirituelle universelle, représentée par le Pape.

(bp) En employant l'expression humble Italie, Dante a voulu, en même temps qu'il indiquait d'un trait la situation morale de l'Italie, alors humiliée par les querelles intestines, rappeler le passage suivant de Virgile :

.… procul obscuras colles humilemque videmus Italiam.

Enéide, III, 522-528.

Mais cette expression ne peut signifier la partie basse de l'Italie, la basse Ilalie, car pourquoi Dante aurait-il limité ainsi l'empire promis au héros qu'il appelle? Il a pris à Virgile et le mot et le sens de ce mot. En ce qui concerne les quatre noms cités dans cette tersine, il s'agit des personnages suivants :

Camille, fille de Métabus, roi des Volsques, guerrière, qui, en secourant Turnus contre Enée, fut tuée traîtreusement par Aruns. Diane la vengea en faisant périr Aruns. (Enéide, VII, 803 et XI, 535.) Elle est dans les Limbes, Ch. 1V, 124.

Euryale et Nisus, qui suivirent Enée en Italie, célèbres par leur amitié et leur dévouement : Euryale ayant été tué par les Volsques, Nisus, désespéré, se jeta sur le corps de son ami, et s'y fit massacrer (/bid., IX, 174 et suiv.).

Turnus, roi des Rutules, flancé de Lavinie, fille du roi Latinus, tué en combat singulier par Enée qui devint l'époux de Lavinie (Enéide, XI]).

CHANT II

Virgile.

se

ARGUMENT. — Invocation aux Muses. — Hésitations et craintes de Dante. — Virgile le rassure en lui apprenant l'intervention en sa faveur de trois Ames du Paradis. — Les deux poètes pénètrent « dans le chemin profond et sauvage».

Le jour s’en allait{, l'ombre du soir apportait aux habitants de la Terre un soulagement à leurs fatigues; mais moi, seul parmi les vivants,

je m'apprêtais à supporter les épreuves du chemin et les spectacles navrants que ma mémoire va fidèlement retracer.

O Muses, et toi, noble génie humain, venez à mon aide! Rappelez moi ce que j'ai vu et guidez ma plume |

« Poète qui me conduis — commencé-je — me juges-tu digne d’une « si périlleuse entreprise? Ce voyage si glorieux, serai-je capable « de l’accomplir?

« Tu as dit que le père de Sylvius, alors qu'il était encore péris- « sable, descendit avec son enveloppe corruptible au milieu despeines « éternelles *.

« Tout esprit intelligent comprendra que si l’Adversaire de tout « mal$ lui accorda une telle faveur, c'est parce qu'il devait être l'ori- « gine de grands événements

« et d'une si illustre race, le Ciel Empyrée* l'ayant désigné pour < être le père de la féconde Rome et de son empire,

< cité et empire, créés dans le but de devenir le siège sacré des suc- « cesseurs du grand Pierre.

« Ce voyage — que tu as célébré — lui révéla des secrets qui cau- « sérent sa victoire et annoncèrent le manteau papal 5.

1. C'est le jour du Vendredi Saint, 25 mars 1300, qui s'achève. Il y a douze heures d'écoulées depuis le commencement du poème (Vay. I, 37-40).

2 « Tu as dit — dans l'Enéide — que le père de Sylvius, c'est-à-dire Enée, est descendu vivant aux Enfers (Liv. VI) (4).

3. L'Adversaire de lout mal, c'est Dieu, de même que Dante appellera le démon l'antique adversaire (Enf., XI, 20; Pury., XIV, 146).

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