PREMIÈRE CLASSE INTERMÉDIAIRE
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ARGUMENT. — Inscription sur la porte. — Anges lâches et indécis; âmes paresseuses et hésitantes : Célestin V. — Le nocher Caron fait passer l’Achéron à un convoi de damnés. — La terre tremble, un éclair brille : Dante s'endort.
PAR MOI L’ON VA DANS LA CITÉ DOLENTE ; PAR MOI L’ON VA DANS L'ÉTER- NELLE DOULEUR; PAR MOI L’ON VA CHEZ LA RACE PERDUE !.
LA JUSTICE M'A SUSCITÉ AU SUBLIME CRÉATEUR, ET J'AI ÉTÉ CRÉÉ PAR LA DIVINE PUISSANCE, LA SUPRÊME SAGESSE ET LE PREMIER AMOUR À.
R1EN QUI NE SOIT ÉTERNEL N’A ÉTÉ CRÉÉ AVANT MOI, ET MOI JE DURE ÉTERNELLEMENT ? : LAISSEZ TOUTE ESPÉRANCE, VOUS QUI ENTREZ |
Ces mots figuraient en sombres caractères au fronton d'une porte, et je dis : « Maître, quelle effrayante menace ! »
Alors, pour me rassurer, il me répondit : « Ici, bannis toute inquié- « tude ; ici, fais mourir toute làächeté.
« Nous sommes arrivés en ce lieu dont je t'ai parlé, où tu verras les « àmes douloureuses qui ont perdu le bien d'intelligence *. »
Puis il posa la main sur la mienne, et avec un sourire qui me rendit courage, il me fit pénétrer au milieu des choses mystérieuses.
Là, des soupirs, des plaintes, des clameurs retentissaient dans un air sans étoiles. et je me mis d’abord à pleurer.
1. Voir, au sujet des trois premiers vers de cette célèbre el admirable inscription, la note A.
2. La Justice Divine est la cause morale de la création de l'Enfer, et la Trinité en est la cause efficiente, exprimée ici par : la divine Puissance, c'est-à-dire Dieu le Père ; la sapréme Sagesse, c'est-à-dire le Fils; et le premier Amour, c'est-à-dire le Saint-Esprit. Cf. XIX, 10-12.
3. L'Enfer est éternel, comme tout ce qui a été créé avant lui (8).
4. Voy. chant I®, 114117. — Le bien d'intelligence, c'est-à-dire la connaissance de Dieu. — Tu verras les âmes. — Dante expliquera plus loin cette visibilité des àmes, tant dans l'Enfer, qu'au Purgatoire et au Paradis.
Langages divers, horribles paroles, accents douloureux, cris de fureur, voix hautes et rauques, bruit de mains entre-choquées
formaient un tumulte, sans cesse tournoyant dans une atmosphère blafarde et sans limites, comme le sable tourbillonnant sous l'ouragan.
Et moi, qui avais la tête ceinte d'erreur”, je dis : « Maître, qu'est-ce « que j'entends, et quelle est cette foule si accablée par la douleur ? »
Il me répondit : « Tel est le sort misérable des tristes âmes dont la « vie n’a encouru ni blâme ni louange.
« Elles sont mêélées au lâche chœur de ces anges qui ne furent ni « rebelles ni fidèles à Dieu, et ne s’occupèrent que d'eux-mêmes.
« Le Ciel les a chassés, car ils diminueraient sa beauté, et les pro- « fondeurs de l'Enfer les repoussent, car les coupables eux-mêmes ne « tireraient aucune gloire de leur présence f. »
« Mais quelle est donc la cruelle souffrance qui leur arrache tant de « lamentations ? » « Très brièvement, — reprit-il, — je vais te le dire.
« Ils n’ont point l'espoir de la mort, et leur état est tellement avili « que tout autre sort, quel qu'il soit, leur paraît enviable.
« Le monde n’a aucun souvenir de leur passage : la Miséricorde, « aussi bien que la Justice, les dédaigne. Ne parlons plus d'eux: jette « un regard et passe ! »
Alors je vis un étendard courir si vite qu'il semblait ne pouvoir un seul instant s'arrêter ‘.
Une file interminable le suivait et je fus étonné de voir le nombre immense de ceux que la mort a détruits!
Parmi eux, je remarquai l'ombre de celui qui, par làcheté, commait le grand refus *.…
et je n'hésitai pas à reconnaître aussitôt la troupe des làches qui déplaisent à Dieu autant qu'à ses ennemis.
Ces malheureux — qui ne furent jamais vivants ! — étaient nus. Ils couraient sans cesse harcelés par des mouches et des guëpes,
dont les piqûres faisaient ruisseler de leur visage leur sang et leurs larmes que buvaient à leurs pieds des vers dégoûtants.
Plus loin, ayant aperçu la rive d'un grand fleuve encombrée de monde :
«< Maître — demandé-je — daigne m'apprendre quelles sont ces « âmes, et quelle loi semble les presser si fort de traverser. autant « que cette faible lueur me permet de distinguer °. »
5. C'est bien ceinle d'ERREUR et non d'horreur que Dante a voulu dire. Horreur eût été plat et prématuré, tandis qu'erreur indique le trouble éprouvé à l'entrée de l'Enfer.
6, Ces lâches sont lellement dédaignés qu'on ne prend la peine ni de leur pardonner en leur ouvrant le Purgatoire, ni de les châtier en les envoyant dans les cercles infernaux : c'est donc les mettre encore au-dessous des damnës (c).
7. Cet ctendard symbolise l'ordre de Dieu qui ne doit pas s'arrêter, afin que les misérables, forcés de le suivre, n'aient pas un seul instant de ce repos, dont leur lächeté les a rendus indignes. |
8. Celui qui commit le grand refus, c'est le pape abdicataire Célestin V. Dante lui en veut d'autant plus d'avoir abandonné le trône pontifical, qu'il y fut remplacé par Boniface VIII, le grand ennemi — on peut dire la béle noire — de Dente (1294) (p). Voy. XXVIT, 105.
9. Tout ce passage est inspiré par le sixième livre de l'Enëéide (E).
L'ENFER ÎIl 79
Mais comme il me répondit que cette explication me serait donnée quand nous aurions atteint le triste Achéron,
je restai honteux, les yeux baissés, craignant de l’importuner, jusqu'à ce que nous eûmes gagné le bord du fleuve !°.
Et voilà qu'une barque est dirigée vers nous par un vieillard aux cheveux blancs, qui nous crie : « Malheur à vous, âmes perverses!
« N'esptrez pas revoir jamais le ciel : je vais vous emmener sur « l’autre rive au milieu des ténèbres éternelles, dans le chaud et dans « le froid‘!
« Et toi qui viens ici, âme vivante, sépare-toi de ces morts ! » Puis, voyant que je ne m'éloignais pas, il ajouta :
« Par d’autres voies, par d'autres ports tu atteindras la plage: ici « tu ne peux traverser, car pour te porter il faut une barque plus « légère !?. »
« Caron, ne te fâche pas — lui dit mon Guide. — On le veut ainsi là « où l’on peut tout ce que l'on veut : n’en demande pas davantagel »
Ces mots sévères arrétèrent aussitôt les joues laineuses du nocher des marais livides, aux yeux cerclés de flamme,
tandis que les âmes, épuisées et nues, changeaient de couleur, claquaient des dents,
blasphémaient Dieu, maudissaient leurs parents, le lieu et l'heure de leur génération et de leur naissance.
Puis elles se retirèrent toutes ensemble, en sanglotant, sur la rive damnée qui attend tous ceux qui ne craignent pas Dieu.
Caron, démon aux yeux de braise, les rassemble d'un signe, et frappe de sa rame celles qui se mettent trop à l'aise ‘.
A l'appel de Caron, ces mauvaises graines d'Adam s'élancent une à une de la rive, comme des oiseaux attirés par l'oiseleur
ou comme les feuilles d'automne, détachées une à une de la branche qui rend sa dépouille à la terre ‘#;
et les voilà glissant sur l’onde sombre vers le rivage funèbre : elles ne l’ont pas encore atteint que déjà une nouvelle troupe attend sur la rive qu'elles ont quittée.
< Mon fils — dit le Maître courtois — tous ceux qui meurent dans « la colère de Dieu, viennent de tous les pays se réunir ici.
« Leur hâte de traverser le fleuve vient de la Divine Justice, qui les « éperonne et change leur crainte en désir.