Virgile consolera Dante dans le chant suivant
11. On verra que parmi les tourments de toute sorte décrits dans l'Enfer, le froid est employé aussi hien que le chaud.
12. Caron parle ainsi avec une colère jalouse et ironique, car il sait que ce vivant passera malgré lui l'Achéron, quoi qu'il n'y ait pas d'autre passage. On va voir, en effet, que Dante, pendant le sommeil qui va le saisir, est transporté, avec Virgile, de l'autre côté du fleuve. par une puissance supérieure et mystérieuse. Ce sommeil. déjà indiqué au debut du chant I, se reproduira à chaque passage d'un monde à l'autre afin de l'envelopper d'un voile impénétrable. — Si Dante donne au nocher de l'Enfer chrétien le nom de celui de l'Enfer païen, il en fait un autre personnage : c'est un des Anges rebelles vaincus avec Lucifer. |
13. Trop à l'aise en s'étalant dans la barque, et non en y allant (Fr).
14. Cette double et charmante comparaison est aussi puisée dans l'Enéide (a).
« Jamais âme pure ne franchit ce passage: et cela doit t'expliquer « pourquoi Caron t'a apostrophé ainsi ‘°. »
À peine avait-il achevé que la triste campagne fut secouée par un épouvantable tremblement, dont le seul souvenir m'inonde de sueur.
Sur cette terre de larmes, un ouragan surgit, la lueur d'un éclair rouge brilla.. et moi, perdant tout sentiment,
e tombai comme accablé de sommeil.
NOTES COMPLÉMENTAIRES
(A) Il faut, en traduisant ces vers magnifiques, se rappeler l'excellent conseil de Sainte-Beuve, qui, à propos d'une précédente traduction de la Divine Comédie, reprochait au traducteur de n'avoir pas rendu l'effet du fameux Per me siva. À ce sujet, il cite ce passage de Châteaubriand : « Toute oreille sera frappée de la cadence monotone de ces rimes redoublées, où semble retentir et expirer cet éternel cri de douleur qui remonte du fond de l'abîme. Dans les trois Per me si va on croit entendre le glas de l'agonie du chrétien. » « Or, observe avec raison Sainte-Beuve, si, de peur d'être trop monotone, on retranche la répétition du si va, le tintement est abrégé et l’effet diminué. » C'est pourquoi j'ai scrupuleusement répété trois fois Par moi l'on va. (Causeries du Lundi, t. IX, p.179.)
Casimir Delavigne a reproduit avec assez de bonheur cette répétition dans le fragment de traduction introduit au 1: acte de Marino Faliero, mais le reste est défiguré :
C'est par moi qu'on descend au séjour des douleurs; C'est par moi qu'on descend dans la cité des pleurs; C'est par moi qu'on descend chez la race proscrite.
(8) Rien n'a été créé avant moi qui ne soit élernel, ef moi je dure éternellement. — Cette donnée est à la fois péripatéticienne et évangélique. En effet, d'après Aristote, les créations sont de deux sortes : éternelles lorsqu'elles viennent directement de Dieu, comme la forme des choses et des idées, la matière première, les Cieux, les Anges, plus tard l'âme humaine, etc. ; périssables lorsqu'elles doivent l’existence à l'action — ou influence — des Cieux ou autres causes secondes, comme la Terre (habitacle), l'homme, et tout ce qui a été créé au moyen d'une combinaison avec une cause seconde, ainsi que le fut l'homme, composé d'une âme {cause seconde) et de limon. Cette doctrine, Dante l'établit par la bouche de Béatrice, dans le septième chant du Paradis (v. 67-72, 124 ad finem). Or l'Enfer — placé au centre de l'Univers, pour s'entourer ensuite de la Terre périssable, formée depuis — ayant été créé directement par Dieu, est éternel, car ce n’est pas au chàtiment des hommes, mais à celui des Anges rebelles qu'il doit sa première destination. Parmi ces Anges rebelles — éternels aussi — se trouve Lucifer (Voy. Enf., XXXIV) et l'Evangile confirme cette théorie en disant que le feu éternel a été préparé pour le diable et ses anges (Saint-Malih., XXV, 41). Voilà pourquoi Dante fait dire à l'inscription infernale que tout ce qui a été créé avant l'Enfer est éternel comme lui-mème, puisqu'il survivra au monde humain, car ses châtiments ne doivent pas plus finir que les joies du Para-
45. Les âmes qui vont de la Terre au Purgatoire et, à plus forte raison, celles qui gagnent le Paradis, ne passent pas par cette voic. On verra, à la fin du chant II du Purgaloire, une scène similaire à celle-ci.
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dis, tandis que le Purgatoire disparaîtra — ainsi que tout ce qui est périssable — au Jugement Dernier, alors que ses âmes auront toutes gagné le Paradis.
(c) Le sens de cette lersine ne saurait ètre douteux : Dante méprise à tel point les lâches, les paresseux, les indifférents, les inutiles, qu'il les classe au-dessous même des damnés, et confond dans une égale réprobation les Anges qui ne prirent parti ni pour ni contre Dieu, et les âmes qui n’ont servi à rien sur la Terre, et se sont dérobées à leur devoir, comme Pilate et Célestin V : l'Enfer les repousse — dit Dante — car leur présence ne lui serait d'aucune gloire, au contraire. Ceux qui ont expliqué ce vers ainsi : l'Enfer n'esl pas admis à les accueillir, pour que leur présence ne lui soil pas une cause de gloire font donc un contre-sens, démontré encore par la phrase ci-après (v. 60). La Miséricorde, aussi bien que la Justice, les dédaigne. La miséricorde c'est le Purgatoire, la justice c'est l'Enfer.
Cette idée, si profondément tragique, a pour pendant comique l’épigramme suivante de Machiavel :
« La nuit que mourut Pierre Soderini, « Il se présenta à l'entrée de l'Enfer ; a Mais Pluton lui cria : « Ame stupide, « Quoi, l'Enfer ? Va dans les Limbes avec les marmots ! »
(bp) Beaucoup d'interprétations différentes (v. 60) ont été appliquées à celui qui fit le grand refus. On en a fait Pilate et son fameux lavement des mains ; Esaûü, vendant son droit d'aînesse ; Dioclétien et Maximien, empereurs abdicataires (305); Torrigiano Cerchi, puissant gibelin qui refusa par timidité le gouvernement de Florence, etc. ; mais l’abdication de Célestin V est un fait trop contemporain, trop intimement lié, surtout par ses conséquences, avec la carrière de Dante, pour ne pas être certain que c'est bien à ce fait que le poète fait ici allusion. Observons toutefois que si le principe de Dante est juste, son application l’est peut-être moins en ce qui concerne un pape fort vertueux, canonisé, qui n'avait accepté la tiare qu'à contre-cœur et par dévouement, et ne l'abandonna que par humilité pour finir sa vie pieusement au couvent de San Gallo, où Dante peut l’avoir connu. Du moins tel est le récit de Muratori dans le Supplément aux Script. Rerum ilalic. Célestin V s'appelait Pier del Murrone, d'Isernia, près Florence où il avait un ermitage.
(E) Voici les passages de lEnéide, plus directement imités par Dante dans ce troisième chant :
Stabant orantes primi transmittere cursum Tendebantque manus ripæ ulterioris amore Navita sed tristis nunc accipit illos, Ast alios longe submotas arcet arena.
Portitor has horrendus aquas et flumina servat
Terribili squalore Charon ; cui plurima mento
Canities inculla jacet, stant lumina flamma.
« Quisquis es, armatus qui uostra ad flumina tendis, Fare age, quid venias, jam istinc et comprime gressum. Umbrarum hic locus est, somni, Noctisque saporæ ; Corpora viva nefas Styggia vectarce carina. »
C'est Caron qui s'adresse à Énée. Virgile va répondre ici à Caron, comme Énée : « absiste moveri ! »
(Fr) Ce ne peut être les âmes qui tardent à venir que Caron frappe de sa rame, puisque nous venons de voir qu'elles ont hâte de s'embarquer ; ce sont celles qui prennent trop de place et empêcheraient le convoi d'être assez nombreux. De plus, comment la rame pourrait-elle atteindre celles qui n'approcheraient pas de la rive? Enfin cette idée est aussi empruntée à Virgile :.
Inde alias animas, quæ per juga longa sedebant Deturbat, laxatque foros ; simul accipit alveo Ingentem Æneam.
Le mot employé par Dante est s'adagia, se mettre à l'aise. Pétrarque l'a
employé dans le même sens dans sa canzone IX :
Ivi senza pensier s'adagia e dorme.
(G) Huc omnis turba ad ripas effusa ruebat Quam multa in silvis autummi frigore primo Lapse cadunt folia ; aut ad terram gurgite ab alto Quam multæ glomerantur aves, ubi frigidus annus Trans pontum fugat, etterris immittit apricis. (205, 309-312.)
CHANT IV
Premier Cercle. — Les Limbes.