DEUXIÈME CLASSE INTERMÉDIAIRE
ARGUMENT. — Les Limbes, séjour à part dans l'Enfer, sont réservés à ceux qui vécurent vertueux. mais sans baptème, et dont le seul tourment est un désir sans espoir. — Hommes, femmes, enfants, poètes, esprits illustres, héros et héroïnes de l'antiquité payenne.
Au moment de pénétrer dans l'Enfer proprement dit, il est bon de s'en figurer bien nettement la forme exacte pour étre à même de suivre aisément la marche du voyage surnaturel : les deux poèles, transportés par la volonté divine, viennent de franchir lAchéron pendant le sommeil lélhargique de Dante et sans avoir eu besoin de la barque de Caron. Les voici à l'orifice supérieur du vasie cône renversé, creusé dans le globe terrestre, el dont le sommet (partie la plus large) est au ras de la surface de la Terre; landis que la poinie en occupe le centre. Les neuf Cercles infernaux élant élagés et proportionnés dans cette sorte de colossal entonnoir, comme des galeries intérieures, depuis le plus grand el le moins sévère, qui est en haut, jusqu'au plus étroit el au plus lerrible, qui est en bas, Dante et Virgile se trouvent donc au bord du premier Cercle. Ils vont en parcourir environ la neuvième partie circulaire, pour descendre ensuite dans le &urième Cercle, et ainsi de suile jusqu'au fond en prenant toujours à main gauche. De cette façon, ils auront accompli la descente totale de l'Enfer, et visité une parlie de chacun des neuf Cercles, en suivant une sorle de spirale brisée, ou plutôt une circonférence rompue en neuf brisures superposées, formant des arcs conceniriques diminuanl, empruntés successivement aux neuf Cercles de l'Enfer.
Cette entrée dans l'Enfer a lieu dans la soirée du Vendredi Saint, 25 mars 1300.
Secoué par un bruit violent, qui rompit le sommeil profond, appesanti sur ma tête, je m'éveillai en sursaut.
Debout aussitôt, je parcourus d’un regard attentif les objets qui m'entouraient afin de reconnaître le lieu où je me trouvais.
J'étais au bord du gouffre douloureux, retentissant de plaintes infinies.
L'’abîme était si obscur, si profond, si nébuleux, qu'en vain je plongeai mon regard vers le fond : je n’y pus rien distinguer.
« Descendons maintenant dans le monde aveugle, dit le poète tout « pâle : je marcherai le premier; toi, suis-moi. »
En le voyant pâlir, je lui dis : « Si toi, soutien de mes faiblesses, tu « as peur, comment pourrai-je continuer ? »
Il reprit : « L'angoisse des infortunés vers qui nous descendons « répand sur mon visage cette pitié que tu prends pour de la crainte {.
« Marchons, la route est longue, il faut nous hâter. » À ces mots, il pénétra dans le premier des Cercles qui entourent l'abtme, et m'y fit entrer avec lui.
Là, aucune plainte ne frappa mon.oreille attentive; mais l’éternelle atmosphère frémissait de soupirs,
exhalés par la douleur d'une foule nombreuse d'enfants, de femmes et d'hommes, qui ne subissaient aucun autre tourment. |
« Tu ne me demandes pas — me dit mon bon Maître — qui sont « ces esprits ? Avant d'aller plus avant, je vais te le dire?.
« Ils n'ont commis aucun péché, mais leur mérite est insuftisant, « car le baptême ne leur a pas ouvert la porte de la Foi, la croyance.
« Vivant avant le christianisme, ils n'ont pas adoré Dieu comme Il « doit être adoré : je suis moi-même au nombre de ces âmesi.
« Notre seul crime est ce défaut, qui suffit à nous condamner ; notre « seule peine est un désir sans espoir. »
Ces paroles me percèrent le cœur douloureusement, car, parmi ceux qui restaient ainsi en suspens dans ces Limbes, je reconnus plus d'un noble esprit *.
« Dis-moi, mon Maître, dis-moi, seigneur, commencé-je — car je voulais être certain de cette Foi qui triomphe de toute erreur —
« quelqu'un est-il jamais sorti d'ici, par son propre mérite ou par « celui d'autrui, pour monter vers la béatitude? » Et lui, devinant ma secrète pensées,
il me répondit : « Peu de temps après mon arrivée ici, je vis venir » un Puissant, couronné du signe de la victoires.
« Ilen a tiré l'ombre du premier père, de son fils Abel, celles de « Noé, du législateur Moïse et de l’obéissant patriarche Abraham,
1. Celte pitié qu'éprouve Virgile ne lui est inspirée que par les seuls infortunés qui comme lui-même habitent les Limbes, mais nullement par les damnés des autres Cercles. Cf. Purg., LIL, 40-45. Pour ceux-ci, Virgile tient à honneur de n'éprouver aucune commisération et, au contraire, loue Dante lorsqu'il leur manifeste une haine vigoureuse, comme dans le chant VIII, 34-45. Cette haine honorable ne cède qu'en présence de certains malheurs touchants, comme celui de Françoise de Rimini, au chant suivant.
2. Virgile console ici délicatement Dante du chagrin qu'il lui a causé, au chant précédent, lorsque, préoccupé par sa propre douleur, il imposa silence aux questions du poète italien (76-81).